ENVOI
Enfants du Canada, fils de la vieille France, Qui vivez étrangers sous un autre horizon. Vous pouvez réclamer de ce double blason La noble et franche indépendance.
Non seulement la France a porté la clarté Jusqu'aux confins perdus de l'univers sauvage ; Elle a jeté partout, terrassant l'esclavage. Le germe de la liberté.
Vous avez — je le sais — conservé ce prestige ; Votre Institut s'en montre inflexible soutien ; Vous portez pour devise un mot fier et chrétien : Ajoutez-y : Noblesse oblige !
Louis Fréchette,
Aujourd'hui, 20 février, Léon XIII commence la septième année d'un pontificat qui occupera dans l'histoire une place d'honneur. Un tel anniversaire ne saurait passer inaperçu pour les cœurs catholiques ; nous devons nous réjouir comme dans une famiUe les enfants se réjouissent en fêtant leur père, comme dans un état les sujets se réjouissent en fêtant leur roi. C'est le moment de compatir à la bonté abreuvée d'amertume, de proclamer les droits de la faiblesse opprimée et de nous rallier tous avec confiance autour de ce vieux drapeau pontifical que des méchants ont pu trouer de leurs balles mais qui n'en est pas moins resté l'emblème immaculé de la vertu et de l'honneur.
En ce jour, le nom de Léon XIII a été sur toutes les lèvres sacerdotales, et, à l'heure du sacrifice eucharistique, de l'humble chapelle du missionnaire comme des grandes basiliques, une même prière est montée vers le ciel pour le chef de la Catholicité : " O Dieu, le Père et le guide de tous les fidèles, regardez d'un œil favorable votre serviteur Léon que vous avez placé à la tête de votre Eglise, et accordez-lui, nous vous en supplions, la grâce de l'édifier par ses paroles et ses exemples, afin qu'il parvienne un jour à la vie éternelle avec le trou- I>eau qui lui a été confié."
A Borne, que s'est-il passé ? Les cardinaux se sont réunis auprès du trône de ce souverain sans égal qui se dit le serviteur des serviteurs de Dieu. Ils ont
incliné leur pourpre brillante devant la blanche soutane d'un vieillard. Admirable contraste qui résume toute l'histoire de l'Eglise ; car c'est bien ainsi que nous apparaît l'Eglise depuis dix-neuf cents ans : aux jours de paix, drapée dans sa blanche robe de vierge, aux jours de guerre, tout empourprée du sang de ses martyrs!
Ces premiers dignitaires de la société chrétienne, ces hommes qui portent à leur front la triple auréole de l'autorité, de la science et de la vertu, ont demandé une bénédiction, une parole d'encouragement et de doctrine à l'infaillible Docteur chargé de les œnfirmer tous : Confirma fratres !
Ce qu'a fait le Sacré Collège, les représentants des nations catholiques l'ont fait également. Ils ont partagé les tristesses et les espérances du Pontife ; avec l'hommage d'un attachement inviolable ils lui ont offert leurs félicitations et leurs vœux.
Est-ce là un spectacle ordinaire ? Non assurément. Le monde a vu aujourd'hui, au déclin de notre siècle, ce qui dans tous les siècles antérieurs a fait l'étonnement et le désespoir de l'incrédulité : la sainteté, la grandeur, la force, le génie prosternés au pied d'un trône, le plus faible en apparence et pourtant le plus solide de l'univers.
Pendant que ces scènes grandioses se passaient au Vatican, un autre prince, au Quirinal, devait, il nous semble, être en proie à l'inquiétude et au remords. Tout
à l'heure, dans les rues de Rome, il a pu voir la foule qui se portait vers Saint-Pierre et il s'est demandé s'il pouvait vraiment appeler ce peuple son peuple? De retour dans son palais, en songeant aux hommages dont Léon XIII était l'objet, il a dû se dire : " Ce pape ainsi vénéré ne voit en moi qu'un spoliateur. Il a lancé contre moi des anathèmes ; il proteste toujours avec énergie et fierté contre la victoire qui valut à mon père le titre de roi d'Italie, et sa protestation, l'univers catholique l'entend et la répète. Ce palais que j'habite, il le revendique comme sa propriété. Et, de fait, comment en ai-je pris possession ? Par la force des armes ? Mais la force des armes suffit-elle pour constituer un droit ? Ces salles spacieuses où vit ma famille ne voyaient autrefois que les princes de l'Eglise et leurs serviteurs fidèles. Ici fut tenu plus d'un conclave; ici fut élu plus d'un Pontife! Je suis donc dans un domicile violé "
Au-dessus de la porte du palais est une statue de la Vierge. Elle souriait jadis en voyant passer les papes ; maintenant elle pleure, et Humbert détourne les yeux pour ne pas la voir... il est si dur de regarder en face la mère de celui qu'on a persécuté !
Si le roi d'Italie s'est demandé quel sera le dénouement de l'état de choses que le Saint-Siège subit depuis treize ans, il n'a pas répondu à cette question sans fi:ém.ir. Tant de couronnes sont venus se briser au pied du trône pontifical ! Tant d'efforts se sont déjà vainement conjurés contre lui ! Sans doute la papauté a connu des ennemis terribles ; mais citez-nous donc les noms de ses vainqueurs ! Ses prétendus vainqueurs, c'est elle qui les a enterrés tous. Au moment même où d'une voix orgeuilleuse ils entonnaient leur chant de triomphe, le Gkdiléen, suivant un mot célèbre, faisait
56 NOITVELLES SOIRÉES CANADIENNES
un cercueil : un cercueil pour Dioclétien qui se félicitait d'avoir aboli le nom chrétien sur la terre ; un cercueil sur un rocher désert de T Atlantique pour le fier potentat qui avait dit un jour : " Le pape pense-t-il que les armes tomberont des mains de mes soldats '' ; un cercueil, à Eome même, pour Victor Emmanuel qui, cinq semaines auparavant, signait un décret réglant les funérailles de Pie IX ! Voilà l'histoire.
Humbert peut-il évoquer ces souvenirs sans en être tourmenté ? Ah ! qui sait si le linceul qui enveloppera son corps ne sera pas le linceul de la royauté Italienne ? Quoi qu'il en soit, Léon XIII, comblé des vœux de l'univers catholique, commence aujourd'hui une année nouvelle sur ce trône où l'ont précédé plus de deux cent cinquante papes, et, vieillard désarmé, il peut lancer à tous ses ennemis ce défi solennel que l'avenir ne démentira pas : " Vous avez beau faire vous ne vaincrez point. Je sais que je ne suis pas immortel, mais je sais aussi que le tombeau dans lequel se couchera Léon XIII ne sera pas le tombeau de la papauté."
Pendant que j'écris ces lignes, que de grands et chers souvenirs viennent assaillir mon esprit! Cet avènement au trône pontifical dont nous célébrons aujourd'hui l'anniversaire, il m'a été donné de le contempler de mes yeux. Me permettra-t-on de rappeler les émotions qui agitèrent alors mon cœur?
Nous étions au~début de 1878. Depuis plusieurs semaines, on parlait partout de la maladie de Pie IX. Personne cependant ne voulait croire au danger, il nous
LÉON XIll 51
semblait tant que ce Père bien-aimé ne devait pas mourir encore !
Le 2 février fut un jour d'espérance. Pie IX se sentit assez de force pour réunir autour de lui des cardinaux, des évêques, des prêtres de Rome, des représentants des Ordres religieux et des Universités. Son discours fut le plus touchant des adieux, le sublime testament de son cœur. Six jours après le grand pape était mort . . .
Que l'on se rappelle les alarmes causées par les dépêches transmises alors au Canada et l'on comprendra sans peine les inquiétudes et les angoisses de ceux qui, pendant ce temps, habitaient la Ville Etemelle. Certes, à n'envisager que le côté humain des choses, il y avait raison de s'attrister et de craindre. Les complots se tramaient dans l'ombre, les ennemis de l'Eglise chantaient victoire sur la tombe du pape défunt ; chacun se demandait ce qu'allait faire l'Italie, ce qu'allaient faire les gouvernements européens.
Et le peuple croyant priait !
Et Dieu accomplit son œuvre. Les cardinaux arrivent. Le conclave se tient à Rome même, et nulle puissance ne s'y oppose. A peine le nombre d'heures que le Christ avait passées dans le sépulcre s'est-il écoulé que la grande nouvelle se répand dans la ville avec la rapidité de l'éclair : " Le cardinal Pecci est pape ! " Soudain du balcon extérieur de Saint-Pierre retentissent les paroles chantées autrefois par les anges au-dessus du berceau du Sauveur : " Annuntio vobis gaudium magnum, je vous annonce une grande joie ! " C'était, en effet, une joie bien grande : l'Eglise n'était plus veuve, la Vérité possédait sur la terre son infail-
lible gardien, le Christ avait un vicaire parmi les hommes, les catholiques avaient retrouvé un père et les Romains un roi !
Voici la foule qui envahit la place du Vatican. Elle est là, le regard tourné vers la cathédrale du monde, foulant de ses pieds la poussière des martyrs et attendant le moment où elle pourra s'incliner sous la main de Télu de Dieu. Vain espoir ! Léon XIII ne paraîtra pas là. Un jour, il s'en souvient, son prédécesseur s'était montré à une fenêtre de son palais et ceux qui l'avaient acclamé s'étaient vu condamner à la prison. Lui-même, du reste, n'a-t-il pas fait demander aux autorités civiles si elles se chargeront de maintenir l'ordre, dans le cas où il voudra se présenter au i)euple ? Et qu'ont répondu les autorités ? " Nous ne promettons rien, nous ne serons pas responsables des émeutes qui pourront survenir." Abstention hostile qui enseignait à l'univers le cas qu'il devait faire de la fameuse loi des garanties, loi dérisoire qui ne garantissait rien, pas même l'ordre sur une place publique, loi justement flétrie à la chambre Italienne par ces paroles d'un courageux député : " La loi des garanties me rappelle VAve Rabbi Rex Judœorum^ par lequel on saluait le Christ après l'avoir suspendu à la croix ! "
Sans doute, Léon XIII bénira ses fils et ses sujets ; mais il les bénira à l'intérieur de Saint-Pierre, asile sacré que la haine de ses ennemis n'a pas encore profané. Trente mille hommes s'y sont déjà précipités, émus, anxieux, inquiets. Saint-Pierre! la basilique royale, l'œuvre de toutesiles générations catholiques, des riches et des pauvres, des princes et des peuples, voilà le temple où le nouveau Pontife va faire le premier acte solennel de son autorité. Le dôme qui le couronne rappelle cet admirable Panthéon dont Michel- Ange avait dit :
" Je le porterai dans les airs." Il abrite un tombeau où repose un pauvre pécheur de Q-alilée que Néron fit autrefois mourir. Un jour auprès de ce tombeau, Q-uizot ne put s'empêcher de dire : "Ici, je sens que TEglise catholique est grande ! " Si Q-uizot se fat trouvé là à cette heure dont nous parlons, il nous semble qu'il aurait dit davantage. Il aurait reconnu peut-être nonseulement la grandeur mais la divinité de cette Eglise, hors de laquelle il a vécu et il est mort. Il aurait compris la sublime promesse écrite en lettres d'or autour de la glorieuse coupole : " Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle." En vérité, nous ne croyons pas qu'il puisse être ofiert un spectacle plus propre à confirmer la foi dans les âmes où elle est vivante, à la réveiller dans celles où elle sommeille, à la ressusciter dans celles où elle est morte. En décrire la magnificence et la majesté serait difllcile. Je n'ai rien oublié pourtant, mais il est des scènes, des émotions surtout que la plume ne peut rendre. J'aime mieux rappeler un mot célèbre de Silvio Pellico.
Se trouvant à Eome, il avait un jour gravi les sentiers qui conduisent aux bosquets enchanteurs du Pincio. De là son regard embrassait toutes les splendeurs de la Ville Etemelle. Autour de lui, la nature s'épanouissait en fleurs ; à ses pieds, il avait la Place du Peuple avec ses immortels souvenirs, et la Porte Flaminienne par laquelle tant de princes et de rois, pèlerins à Rome, avaient fait leur entrée solennelle. Au loin, à sa gauche, il apercevait le Janicule où le chef des Apôtres subit le martyre ; à sa droite le fameux pont Milvius où Constantin défit Maxence en faisant arborer à la tête de ses troupes le divin labarum qui, du haut du ciel, lui avait promis la victoire. Pellico, dans son âme d'artiste jouissait de ce panorama unique au monde.
Cependant, de l'autre côté du Tibre, là-bas, tout droit devant lui, était un monument qui, plus que les autres semblait captiver ses regards et son cœur : c'était Saint- Pierre. Le philosophe chrétien s'en redisait à lui-même la merveilleuse histoire, il en admirait les proportions
colossales jamais il n'avait si bien compris ce que
peuvent le travail et le génie inspirés par la foi. En ce moment, l'astre du jour se couchait derrière le dôme du temple géant et l'illuminait de ses feux. Saisi d'enthousiasme, Pellico s'écria : " Que le ciel soit béni de placer sous mon regard le plus grand chef-d'œuvre des hommes et le plus grand chef-d'œuvre de Dieu ! "
Quiconque a contemplé une fois le spectacle que j'ai essayé de décrire ne s'étonnera point des transports de Silvio Pellico. Cependant, ne se trompait-il pas ? Ce soleil qui brille sur le monde, il n'est pas sans taches et ne nous éclaire pas toujours. Après nous avoir donné sa lumière pendant quelques heures, il nous laisse plongés dans les ténèbres et s'en va visiter d'autres peuples. Je connais un soleil qui n'a pas de taches, astre de vérité, de justice, d'amour et de liberté sans cesse levé sur ce monde de grâce qui s'appelle l'Eglise, répandant toujours et sur toutes les nations à la fois la lumière et la chaleur. Ce soleil indéfectible, infiniment plus beau que celui qui jetait Pellico dans le ravissement, c'est la Papauté. Je le vis paraître dans toute sa majesté et sa
gloire à l'entrée de la basilique vaticane Lumen in
cœlo ! Je le vis, et mon cœur ivre de joie l'acclama. Quel frémissement parmi la multitude qui se pressait dans le temple ! Quels cris spontanés, quel enthousiasme ! Ah ! c'est bien nous qui pouvions contempler alors le plus grand chef-d'œuvre des hommes et le plus grand chef-d'œuvre de ^ Dieu.
Que de douces larmes coulèrent de tous les yeux et
comme la religion catholique nous apparut dans toute splendeur ! Léon XIII, entouré de quelques cardinaux était au balcon intérieur de St-Pierre ; la foule Tacclamait toujours. Enfin le silence se fit, tous les fronts s'inclinèrent, Tauguste Pontife leva les bras vers le ciel, et- de cette voix qui désormais allait commander au monde entonna la formule de la bénédiction apostolique.
lie Vatican où il entra pour le conclave, Léon XIII n'en est point sorti. C'est de là qu'il a gouverné l'univers. Les six années de son règne qui finissent aujourd'hui ont vu s'accomplir des merveilles de zèle, de diplomatie, de courage et de charité. Qu'il vive cinq ans encore et il aura mérité le titre glorieux de pacificateur des peuples.
Quand il monta sur le trône, les ambassadeurs d'Autriche et de France composaient à peu près tout le corps diplomatique accrédité au Vatican. Aujourd'hui il reçoit des ambassadeurs ou des envoyés de toutes les puissances, sauf de la Belgique et de l'Italie. Plusieurs des gouvernements les plus hostiles ont abandonné leurs plans de guerre. L'ambassadeur de l'empire d'Allemagne, les diplomates de Russie, les députés plus ou moins avoués de Q-ladstone s'étonnent de gravir ensemble l'escalier du palais pontifical, et dernièrement le prince impérial d'Allemagne lui-même, le fils et héritier de l'empereur Q-uillaume est venu présenter ses hommages au chef suprême de la catholicité !
Au lieu d'attendre que les gouvernements vinssent à lui, Léon XIII est allé au-devant d'eux. Il ouvrit des
négociations. Celles-ci furent longues, souvent pénibles, mais le succès vint enfin les couronner. Une partie de TOrient abjura le schisme à ses pieds ; voilà le rétablissement de la hiérarchie catholique devenu en Ecosse un fait accompli ; la persécution s'apaise en Suisse ; l'Angleterre, cette île des saints si chère autrefois aux souverains Pontifes se rapproche de la Cour romaine et nous voyons enfin des évêques catholiques sur les sièges depuis longtemps vacants de la Pologne et de l'Allemagne.
En ce moment toutes les nations adressent au ciel les mêmes vœux pour le triomphe complet de l'Eglise. Léon XIII, plus confiant dans la prière que dans la sagesse humaine, demande à tous les fidèles de prier avec lui. Puissent ces supplications ardentes être entendues et exaucées. Puissions-nous voir bientôt l'Italie reconnaître les droits de la Papauté, et Léon XIII indépendant à Rome poursuivre sans entraves l'œuvre de régénération sociale, intellectuelle et morale à laquelle il a voué ses forces et sa vie !
L'abbé Bruchêsi.
LA LANGUE AOADIENNE
Un grand nombre de Français s'imaginent que les Canadiens parlent un jargon formé d'un peu de vieux français et de beaucoup d'Iroquois et d'Algonquin. Les Canadiens, de leur côté, affirmaient, jusqu'à ces derniers temps, et beaucoup le croient encore, que le langage des Acadiens est un patois à peu près inintelligible.
Les uns et les autres sont dans l'erreur. Il y a peu de départements en France où le paysan parle un français aussi pur qu'au Bas-Canada, et le patois proprement dit n'existe nulle part en Acadie.
L'idiome que parlent les Acadiens est une des branches les plus fécondes et les mieux conservées de la langue d'OzZ. C'est identiquement la langue qui se parlait au seizième siècle, et qui se parle encore aujourd'hui, dans rile-de-France, dans le Maine, la Touraine, l'Orléanais, la Champagne. De sorte que si nos origines acadiennes étaient perdues, nous pourrions toujours, au moyen de notre parler, les retracer jusqu'à leur source, et reconstituer notre blason français.
Ce n'est pas que la langue'française ne se soit altérée sous quelques rapports, en Acadie, depuis 1604, ou plutôt depuis 1632, date véritable de la fondation du pays. Elle s'est altérée dans une certaine proportion au Canada, et même en France.
Les termes anglais désignant les inventions modernes, vapeur, chemin de fer, électricité, ont fait irruption de tous côtés dans le domaine de la langue
française, et ont été suivis de près, au Canada, par les termes du commerce, et, en France, par ceux du sport. Mais dans ses parties essentielles, dans sa physionomie toute française, dans son vocabulaire des choses du passé, dans ses locutions et tournures gauloises, dans ses proverbes, dans sa construction grammaticale et dans sa prononciation, le parler des Acadiens est ce qu'il était il y a deux siècles et demi.
Pour bien juger de la valeur intrinsèque et des ressources littéraires d'une langue nouvellement formée, il faut considérer ce qu'elle est susceptible de produire dans des mains habiles, et ne pas trop s'attarder à analyser ses formes grammaticales actuelles. Quand Rabelais a écrit Pentagruel et Q-argantua, les lois de la langue française étaient encore tâtonnantes et indécises. Elles ne furent fixées qu'au siècle suivant. Chaucer est inintelligible pour la plupart des lecteurs anglais ; et c'est du chaos des dialectes italiens que Pétrarque a façonné la langue musicale par excellence des temps modernes. Une langue populaire est un joyau brut. Le lapidaire, c'est-à-dire l'écrivain de génie qui s'en empare, ne lui demande que la transparence de l'eau et la pureté des couleurs. C'est un bloc de marbre entre les mains d'un sculpteur. L'homme à l'équerre et au compas, le grammairien, vient ensuite et pose les règles
Dans aucun pays du monde, le langage populaire n'est le langage limé, frotté et policé que nous trouvons dans les auteurs. Il n'en est que la matière première. Même à Rome, à côté du latin savant dont Ciceron et Virgile nous ont laissé les formes les plus parfaites, il y avait le latin du peuple, que Quintilien appelle sermo quotidtanus, et que vraisemblablement plus d'un chevalier et d'un père conscrit parlaient. Ainsi, l'idiome acadien n'ayant jamais été écrit, il ne faut pas lui demander les constructions savantes de la grammaire.
LA LANGUE ACACIENNE 65
Ce n'est pas là que gît sa richesse ; c'est dans ses locutions prises aux sources primitives de la langue et fidèlement conservées ; c'est dans le génie de certaines constructions naïves et savantes en même temps, et surtout dans son vocabulaire.
Le plus grand nombre des vocables acadiens se trouvent, quoique légèrement modifiés en certains cas, dans le dictionnaire de l'Académie ; d'autres ont retenu l'ancienne signification française et en sont demeurés là ; quelques-uns, à côté de l'acception primitive qui subsiste encore, ont reçu des applications nouvelles ; il y en a, de formation récente, qui viennent de l'anglais, et dont le travail d'assimilation est si complet que leurs éléments constitutifs disparaissent entièrement, comme (isscmer, pour actioner, intenter un procès, sévèrer pour arpenter ; mais ceux-là même qu'on ne trouve pas dans les grands dictionnaires ont conservé une physionomie, ou, comme dirait Montaigne, un visaige si français, qu'il est impossible de ne pas les reconnaître pour des fils de la grande et belle famille française. Les formes prototypiques et essentielles des mots, verbes et substantifs, sont identiquement celles de nos meilleurs vocables français, et cela suffit pour établir l'homogénéité des deux langues.
L'acadien se recrute, au reste, où le français s'est recruté, du celtique, du teuton, de l'anglo-saxon, du grec, du romain et du latin. Plusieurs mots acadiens ont même adouci les aspérités de leurs racines, que le français s'est incorporées sans les digérer, ceux surtout qui proviennent des langues du nord, tandis que d'autres voilent à peine sous une gaze transparente, les formes plus douces, les contours mieux arrondis des mots romans ou latins dont ils sortent. Ainsi nous disons malfecteur pour malfaiteur, conservant et pronon-
çant le c étymologique du latin malefactor^ comme cela se voit encore dans les vieux auteurs français. Nous disons aussi escouer pour secouer, du latin excutio^ ajider ou aider pour aider, de adjuvare, berbis pour brebis, de vervez en basse latinité berbex, et en roman berbitz. Il est fort probable que le peuple de Rome, même du temps d'Horace, prononçait ce mot à peu près comme les Acadiens, puisque Ton trouve berbix dans Pétrone.
Par contre le mot brosse, en anglais brushy et en allemand burste, qui vient du Q-ermain, se prononce brousse^ en Acadie, ce qui est plus doux ; et abriter, qui vient du vieux tudesque birilmn, et selon Diez de l'Allemand bergen, prend la forme adoucie de abrier, qu'on retrouve dans l'ancien français.
Une particularité remarquable du parler acadien, c'est la tendance, bien plus prononcée que dans le parler canadien et français, à convertir la voyelle o, qui est comparativement dure, en la diphthongue ou qui est plus douce. Ainsi, contrairement à ce qui existe en français, les voyelles latines o et w, dans tous les mots en omme et en onne, où elles se sont conservées, se prononcent ou, en Acadie. Homme devient houme, pomme poume, bonne, boune. La règle ne s'applique qu'aux mots dérivés du latin, où les voyelles o et u formaient la pénultième, et qui ont une prononciation pleine en français. Lorsque le son est nasal en français, comme il arrive pour tous les dérivés des mots latins se terminant en o, la prononciation acadienne ne diffère pas de celle du conservatoire : missio, donne mission, à Shediac comme à Paris, cardo, chardon, nomen, nom. Mais bonu>s qui, au masculin, fait bon, se prononce boune au féminin : wxLe boune poume. Dans bonne le son est plein, tandis que dans bon il est nasal.