LA LANGUE ACADIENNE
Cette permutation de Vu et de To, en ou, excepté pour les mots qui se terminent en omme et en anne, est très commune dans la langue française : gula a fait goulu» goulot, dérivés de goule ; dubitare a fait douter, amor, amour. Je trouve cependant une note discordante à cette harmonie: dans plusieurs endroits acadiens j'ai entendu prononcer yorwée pour journée. C'est l'inverse de la loi que nous venons de constater. D'où vient cette exception ? Est-ce de ce que Vu de diurnm est long, et qu'il est bref dans gula et dubitare ? Ce ne peut pas être cela, cependant, puisque le mot même avec lequel j'ai commencé ma phrase, d'ow, vient de unde^ qui est long, et se prononce en Acadie de la même manière qu'en France.
Ce qui est certain, c'est que Vo latin (et roman) se pronçait ou, et que la prononciation de Vu ne diflRêrait
guère de celle de Vo, Par conséquent houme est plus près de son radical homo que homme, et boune, de bona que bonne. Au reste, on prononçait houme, que l'on écrivait hom, home, au Moyen- Age, et même au XVIe siècle. Babelais écrit marmouner (mot conservé en Acadie pour marmotter) entonner pour entonner, f^abùnmer pour gabionner ; et grand nombre d'autres écrivains antérieurs au XVIIe siècle écrivent comme lui. Ces mots se prononçaient alors à l'acadienne, et se prononcent encore aussi dans plusieurs provinces de France, notamment en Berry.
Pour ce qui est du parler en général, la prononciation n'est certainement pas- moins française en Acadie qu'au Canada. J'ose même dire qu'elle se rapproche davantage de la prononciation des environs de Tours et du centre de la France, laquelle est à peu près celle du théâtre de Molière. La prononciation canadienne est plus normande.
Le caractère normand du parler canadien se montre surtout dans les mots terminés en oi, moi, toi, droit, je crois, que le peuple et, quelques fois, les personnes instruites, prononcent moé^ toé, draitte^ ou drette,je croé ou je creis. C'est encore ainsi que les habitants du Gruemesey prononcent ces mots. Disons en passant, que roi loi, etc., se sont prononcés primitivement rey, ley, rei, lei^ et qu'il n'y a pas encore bien des siècles que l'on disait aveine pour avoine, du latin avena, à la cour de France. Il est même resté de cette prononciation Avesnes (pour avoine) nom du chef-lieu de rarrondissement du Nord. On sait, au reste, l'influence qu'a eue le parler de la cour des ducs de Normandie sur celle des rois de France ; et si langue d'Ot/ a prévalu sur la langue d'Oc, cela est dû incontestablement à la prépondérance politique du nord.
n y a aussi une difiêrence notable entre la prononciation acadienne, et la prononciation canadienne des lettres g'u, qu, di^ tu, suivies d'une voyelle. Parmi le peuple du Canada la prononciation de ces mots est indécise. Elle prend souvent une forme dure, eut/au pour tuyau, le bon yen pour le bon Dieu, ti pour qui, un yueux, ou quelque chose d'approchant, pour un gueux, le yable pour le diable. Dans mon pays la prononciation de ces mots s'adoucit à la manière italienne et romane : qui se prononce tchi, comme le ci italien dans cicérone et le ch anglais dans chip. Le g^^ de gueux se prononce comme le g anglais dans gin.
Mais comme je me propose de faire une étude sur cette particularité de prononciation, je n'en dirai pas davantage ici.
Le langage canadien a un point de supériorité sur le parler acadien, c'est la conjugaison des verbes. Notre conjugaison, en Acadie, est défectueuse et très primi-