LE MONDE INVISIBLE
Quand on porte sa pensée vers les temps qui précédèrent la découverte de l'Amérique, et que l'on songe à ces vastes solitudes alors inexplorées, on se sent pris d'admiration pour le spectacle que devait présenter cette partie du globe. L'industrie n'avait pas encore posé sa large empreinte sur les beautés primitives de l'Atlantide. Que la nature était grande, que tout était har-
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monieux dans cet ensemble d'une création sublime ! Les forêts, les montagnes, les fleuves, les rochers, les plaines, tout portait intact son cachet virginal. Et à travers les murmures du vent et des eaux, on entendait partout des Bardes invisibles chanter la grandeur de chaque chose créée.
Plus tard, lorsque les hommes des vieux paj s pénétrèrent dans ce continent, ils lurent saisis de stupeur. L'aube qui éclaira leurs premiers pas dut être si calme, si pure ! La contemplation de ces espaces, tels que sortis de la main de Dieu, les frappa d'étonnement. Dans la pousse des arbres et des plantes, dans Téclosion des nids et de fleurs, dans la puissante expansion d'une sève universelle, éclatait la force et la fécondité de cette terre nouvelle.
Jusqu'à cette époque, l'Amérique n'était habitée que par les enfants de la nature et les animaux sauvages. L'harmonie et la sereine majesté qui y régnaient de toutes parts n'avaient jamais été troublées, jamais une main impie n'avait profané la virginité du sol. A l'arrivée des découvreurs un long cri de révolte s'éleva d'un océan à l'autre ; l'aigle s'élança de son aire, le fauve se souleva dans son antre, les habitants des airs quittèrent leurs nids, les arbres se courbèrent sous un vent inconnu, et les fleuves et les rivières se gonflèrent dans leurs lits qui semblèrent trop petits pour les contenir.
Mais le pionnier du progrès s'avançait en maître, le front haut, attiré par l'ambition et fasciné par l'universelle magnificence de ce monde nouveau. De toutes les parties de l'Europe, depuis les régions glacées du nord jusqu'aux climats bénis du soleil, chaque nation envoyait son contingent à l'œuvre de la civilisation. Les races Scandinaves d'abord, puis les Bretons, les
Normands, les Basques, traversèrent l'Atlantique. Alors commença la grande lutte des peuples dans le travail des découvertes ; ces intrépides enfants de la mer en furent les premiers combattants, et chacun d'eux eut son lambeau de gloire.
Pour les hommes d'outre-mer, la nouveauté des choses, la surprise de l'inconnu, l'étrangeté des lieujL et surtout l'incomparable beauté de tout ce qu'ils voyaient, avaient un sens mystérieux, insaissable. Leur intelligence s'arrêtait en face de l'ignorance qui avait tenu cachés, pendant des milliers d'ans, les domaines de l'Amérique aux autres habitants du globe. A cela venaient s'ajouter des faits surnaturels, inexplicables, que racontaient des personnes qui en avaient été les témoins. La superstition s'empara des idées, et la crainte parfois mais plus souvent l'imagination aidant, les marins peuplèrent certains endroits d'esprits fantastiques et de dieux du mal, et ils établirent tout un monde invisible qui aurait, jusques-là, présidé aux destinées de ce continent.
La tradition, l'histoire, les relations de voyage nous ont transmis les contes merveilleux qui faisaient, dans ces temps, l'effroi des voyageurs. Eien de gracieux et de sombre à la fois comme ces créations fantaisistes ou exagérées de l'esprit du moyen-âge, que le peuple conserve pieusement et qui font chez nous le charme des longues veillées d'hiver.
De nos jours, beaucoup de personnes, se renfermant dans un scepticisme ignorant et se retranchant derrière leur prétendu savoir de la réalité, appellent superstition tout ce qui touche à l'ordre surnaturel. Sans s'en apercevoir, elles nient les traditions de toute l'humanité, elles mettent de côté l'expérience des siècles et ridicu-
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lisent des millions d'hommes qui ont cru, depuis la plus haute antiquité, aux relations de la terre avec le inonde invisible.
De quel droit voudraient-elles enlever aux légendes du passé leur poésie et leurs charmes par la négation de l'existence des esprits. D'ailleurs, qui sait aujourd'hui ce qu'il y a de vrai ou de faux, de juste ou de surchargé dans ces récits d'un autre âge ? Les Q-énies autrefois ont dû exister comme il en existe encore maintenant. Je ne veux pas ici parler des ridicules inventions que la peur et la sottise répandent trop souvent parmi les populations. La superstition est une erreur. Elle engendre le doute et conduit à l'affaiblissement de la foi. Le fatalisme vient de là ; cette idée que tout ce qui nous arrive est décidé d'avance et qu'on ne saurait s'y soustraire, est anti-catholique. C'est donc à tort que Ton comprend généralement dans le mot superstition les manifestations du monde surnaturel. Ces manifestations se produisent rarement, mais il n'est pas possible de rejeter l'idée qu'il y a entre la terre et les Esprits des relations que nous ne pouvons expliquer, malgré la certitude que nous avons de leur existence.
Dans la nature, il y a un enchaînement frappant qui rattache toutes choses à l'homme, — ^les plantes, les animaux, les éléments. Quand la raison a parcouru l'ensemble parfait et harmonieux de la création, et qu'elle veut remonter plus haut, elle s'arrête brusquement en face de l'insondable. Elle s'étonne et cherche à comprendre ce qui est au-delà, dans cette immensité qui sépare le Créateur de la créature. Quelque chose lui dit que tout ne se termine pas là, et que si Dieu a fixé des limites à l'intelligence humaine, ce n'est pas une preuve qu'il n'existe rien en dehors de ce qui tombe sons les sens. Avant les merveilleuses révélations de
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la science, qui eut cru que l'air fourmille d'insectes invisibles, qu'une simple goutte d'eau, perle limpide et transparente, contient des milliers d'êtres infiniment petits, que par delà les nuages les espaces sont parsemés d'astres et de globes innombrables auxquels l'œil ne peut atteindre et que la pensée a peine à concevoir.
L'âme, avide de connaître, veut résoudre le problème qui se présente à l'esprit. La raison étend ses ailes, prend son vol et va se perdre dans le vide. Il n'y a que deux moyens d'arriver à une solution : par la foi, ou par l'imagination.
La foi catholique tranche la question d'une manière simple et raisonnable en mettant entre Dieu et l'homme toutes les dominations du ciel. Mais pour les païens dont l'imagination veut continuer le travail de la raison, le seul moyen logique d'admettre quelque chose au-dessus de l'homme est de peupler les espaces d'esprits invisibles. C'est ce qu'ils ont fait depuis les temps les plus reculés, avec une différence quant à la puissance et à Faction de ces esprits selon les divers cultes et les différentes religions des peuples. Les uns ont créé des divinités auxquelles ils vouaient un culte d'adoration et faisaient des sacrifices. D'autres ont imaginé des intermédiaires entre la terre et les Dieux qui ne daignent pas s'abaisser jusqu'aux mortels. Les Q-énies se divisaient en puissances de la terre, de l'air, du feu et de l'eau, et les gnomes, les sylphes, les salamandres et les nymphes avaient des pouvoirs différents, selon les sphères qu'ils habitaient. Q-énéralement, on leur attribuait une action bienfaisante gur l'humanité. Aujourd'hui encore, beaucoup ^de peuples conservent ces croyances.
Sans nous arrêter aux distinctions que nous venons
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d'énnmérer, et après avoir constaté que l'histoire de tous les temps et de tous les pays a témoigné de l'existence d'un monde invisible et de ses relations avec la terre, disons seulement qu'il est très facile d'admettre, à l'époque des premières découvertes en Amérique, un si profond sentiment de foi dans l'ordre surnaturel.
Les G-énies d'alors, à ce que dit la légende, habitaient dans les forêts, sous les eaux, dans les entrailles de la terre, ou flottaient dans les airs. Le jour, on les entendait sans les voir. La nuit, ils apparaissaient, tantôt vêtus de blanc, sous la forme de monstres, ou bien encore comme d'immenses oiseaux nocturnes aux ailes enflammées et aux griffes de fer rgugi. Ils n'avaient pas de palais. Les profondeurs des grands bois, les abîmes de la mer, les cavernes dans les rochers en tenaient la place. Une majesté farouche les entourait comme des dieux, la terreur fécondait le respect, et ils étaient grands avec le décor sublime que leur faisait une nature incomparable et les autels mystérieux sur lesquels ils sacrifiaient.
Un jour les brises de l'est leur apportèrent des bruits étranges ; c'étaient des voix d'hommes inconnus qui s'avançaient vers leurs territoires dans des embarcations que le vent faisait glisser sur la mer. Ces hommes venaient, semblables à des rois, à la conquête du Nouveau-Monde.
Pour défendre leurs domaines menacés, les Q-énies se rassemblèrent aux bords du St-Laurent avec les puissances secrètes dont ils disposaient, ils dressèrent des embûches aux envahisseurs. Ceux-ci a,vaient pour eux le courage, l'audace, la volonté, l'ambition. Pendant longtemps ils luttèrent contre leurs invisibles adversaires, sans trêve, sans merci. Et quand enfin la civilisation eut diminué ces royautés de l'ombre et de l'inconnu, ce
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qui en resta ne voulut pas quitter nos plages pour celles d'au-delà. Esprits et fantômes se groupèrent dans certains endroits qu'ils habitent encore maintenant. Nos belles légendes leur ont emprunté leur poésie, et nos populations gardent jalousement le respect des vieilles traditions et des croyances d'un autre âge.
Louis H. Taché.
{A continuer,)