‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 16 sur 90 · EN MER · texte numérisé non relu

EN MER

A Vépoqne des voyages de Jacques Cartier au Canada, l'Europe s'agitait depuis près d'un siècle au bruit des découvertes d'outre-mer. Le nouveau continent, dont on proclamait la beauté, la richesse et la grandeur, apparaissait avec le prestige de Tinconnu et s'entourait du charme mystérieux des créations étranges. Une curiosité sans bornes poussait les esprits vers la jeune Amérique, et déjà germait ce mouvement fécond qui devait faire se rencontrer plus tard les vieilles puissances aux champs de gloire du Nouveau-Monde.

L'avenir réservait aux races du Midij cette partie de l'Amérique où le soleil est plus ardent, la nature plus expansive. Et il gardait à celles du Nord l'autre moitié, à elle seule plus grande que l'Europe, qui devait être un jour le foyer de l'industrie du monde, le sol du progrès et la terre de la liberté.

L'heure n'avait pas encore sonné pour l'accomplissement de ces événements, mais l'œuvre de préparation, le travail d'enfantement se faisait peu à peu. Chaque pays de l'Europe marchait déjà dans la direction de ses destinées. Pendant que l'Espagne envoyait Femand Cortez à la conquête du Mexique, la France dirigeait ses expéditions vers les rivages du Nord- Amérique.

Jacques Cartier, à son retour d'un premier voyage au Canada, avait ramené avec lui le roi Donnacona dont les récits merveilleux créèrent une profonde impression

à la cour de France. François I voulut tenter rétablissement d'une colonie en Amérique et nomma, dans ce but, le marquis de LaRoque, sieur de Koberval, " viceroi et lieutenant-général des terres du Canada."

Toutefois, ce ne fut que deux ans après l'octroi des Lettres-Patentes qui créaient ce poste, que M. de Roberval put quitter la France. Il fit voile le 16 avril 1542 de la Rochelle, suivi par deux bâtiments chargés des hommes et des choses nécessaires à l'établissement d'une colonie.

Les navires de ce temps étaient loin d'offrir ce comfort et d'avoir ces dimensions qui font de nos vaisseaux d'aujourd'hui de véritables palais flottants. Un historien raconte de ceux du marquis de la Roche ^ qu'ils étaient si petits qu'on pouvait se laver les mains à la mer, par-dessus bord. On avait préparé dans le navire du vice-roi deux cabines dont l'une pour ce dernier, et l'autre pour Mademoiselle de Roberval qui était à bord.

Marguerite n'avait guère changé depuis les lugubres événements de l'hiver. C'était toujours la douce jeune fille que nous avons connue en' Bretagne. Seulement la souffrance avait posé une nouvelle empreinte sur sa figure et ses yeux gardaient la sombre expression du malheur. Mademoiselle de Roberval se tenait à l'écart. A la tombée du jour, elle montait sur le pont, au bras du marquis de LaRoque, regardait distraitement les derniers reflets du couchant sur la mer et redescendait à sa cabine.

Le temps n'avait ni effacé, ni diminué chez elle le

* Il ne faut pas confondre le marquis de LaRoque, sieur de Roberval, avec le marquis de la Roche qui tenta de fonder une colonie sur rne de Sable, en 1598.

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souvenir de Q-ontran de Kermer. L'étincelle divine venue du cœur du jeune homme à celui de la jeune fille, la consumait lentement. Elle prenait un âpre plaisir à souffrir ainsi, à évoquer chacun des instants passés près de Grontran au château d'Yvonic. C'était à peine maintenant si elle i>leurait son frère ; le deuil de son amour perdu avait absorbé celui d une affection morte.

Du jour où elle rencontra M. de Kermer, elle sentit que sa vie n'en faisait plus qu'une avec celle de Q-ontran, que les battements de leurs cœurs étaient les mêmes et que l'heure où l'un des chaînons qui liaient leurs existences se briserait, serait une heure fatale.

Ce chaînon avait été brisé par le destin. Et depuis, l'éloignement se faisait de plus en plus grand, l'amertume plus profonde, l'avenir plus sombre.

La vie apparaissait maintenant aux yeux de la jeune fille, ainsi qu'une route aride et montueuse qu'elle devait gravir sans appui pour arriver bientôt à l'isolement complet. De quelque côté qu'elle tournât les yeux, le même abandon l'environnait, la même solitude, la même désolation. La séparation était pour elle un abîme infranchissable fqui la tenait désormais prisonnière du malheur.

Qu'étaient 'devenues ses premières années, âge de bonheur, où tout était bon et riant dans sa vie, où la poésie et l'espérance berçaient ses rêves d'enfant, où l'insouciance dorait ses jours ? Ses larmes seules répondaient à cette muette interrogation.

Le commandement de l'un des navires de la suite du vice-roi, avait été confié à un officier de marine que son expérience et un voyage antérieur en Amérique recommandaient tout particulièrement pour ce poste. A la démarche de cet officier, à ses relations avec les gens de bord, on reconnaissait en lui un de ces élégants et intrépides marins, comme la France en sait produire, aussi calmes et courageux à l'heure du danger que courtois et spirituels camarades dans la vie de chaque jour. On le nommait le lieutenant Brunelle.

Cet homme, nous Tavons déjà rencontré ; nous l'avons vu un jour se lever entre l'innocence et le crime, et venger la mort de Georges de Roberval.

Par un de ces enchaînements secrets dont Dieu tient les trames et qui produisent quelquefois des chocs d'où résulte la lumière, Q-ontran de Kermer se trouvait à bord du navire qui portait M. Charles Brunelle.

Après avoir reçu la lettre de Mademoiselle de Roberval, M. de Kermer désespéré, ne songeant plus qu'à cette fatalité qui le séparait de la femme aimée, se rejeta sur la seule alternative qui lui restât, retrouver l'officier de marine. Il sut que ce dernier était quelques mois auparavant en Amérique et il se décida à s'embarquer pour le nouveau continent. Le hasard fit qu'il prit passage sur le navire que commandait l'homme dont il allait chercher la trace.

M. de Kermer et M. Brunelle s'étaient souvent rencontrés autrefois chez Georges de Roberval. Leur amitié pour ce dernier avait créé entre eux un courant de

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sympathie dont ils gardaient le meilleur souvenir. Ce fut donc avec un sentiment de joyeuse surprise que Gontran retrouva sitôt le lieutenant qui de son côté ne s'attendait pas à cette heureuse rencontre.

Le soir même du jour du départ, au moment où la terre de France s'évanouissait lentement au loin, tous deux se rejoignirent et se prirent à causer du passé, de Paris, de tout ce qu'ensemble ils avaient connu près de trois ans plus tôt.

Q-ontran ne tarda pas à entamer le sujet de son voyage. Il fit au lieutenant le récit de son séjour au château d'Yvonic; il lui dit son amour pour Mademoiselle de Roberval et les obstacles qu'il avait rencontrés à la réalisation de ses vœux.

— Henri de Forgues, fit le lieutenant, a assassiné Georges, et j'ai été moi-même témoin du crime. Seulement je ne m'explique pas ce qui a pu pousser ce misérable à vous accuser auprès de Mademoiselle de Roberval.

— C'est ce que je^n'ai pu comprendre.

— ^Mais dites-moi, reprit le lieutenant, le désir de savoir le secret que je viens de vous révéler^ est-il bien le seul motif de votre voyage ?

— Que voulez- vous dire ?

— Le départ de Mademoiselle de Roberval n'a-t-il pas influé sur votre détermination ?

— Mademoiselle de Roberval ?

— Oui, qui est avec le vice-roi en route pour le Canada.

— Oh Tce serait trop de bonheur !

— C'est pourtant la vérité, ajouta M. Brunelle.

Et il apprit à M. de Kermer la mort du Comte Yvon qui avait laissé la jeune fille sous la tutelle du marquis de LaRoque, et le voyage que Mademoiselle deRoberval avait accepté de faire au Canada.

La soirée était déjà avancée quand le lieutenant et M. de Kermer se séparèrent. La nuit était noire, une nuit sans lune, sans étoiles. A l'arrière du navire, la mer s'illuminait de lueurs phosphorescentes. Le bonheur entrait à flots dans Tâme de Grontran qui se berçait de Tespoir d'une prochaine rencontre.

La traversée dura près de deux mois. Ce ne fat qu'aux premiers jours de juin que les navires de l'expédition se rejoignirent sur les côtes de Terreneuve, au havre St-Jean.

Aussitôt qu'il put traverser d'un bâtiment à l'autre, M. de Kermer fit prévenir Mademoiselle de Roberval de sa présence, par le lieutenant qui avait connu la jeune fille avant le départ. Bien que le marquis de La- Roque fût descendu à terre et que l'heure fut avancée, celle-ci voulut voir immédiatement le jeune homme.

Quelques instants plus tard, G-ontran était aux genoux de Marguerite, plongeant ses yeux dans les siens, lui disant ses souffrances, ses espoirs, ses découragements.

— Me pardonnerez-vous, Gontran, lui répondait-elle, d'avoir douté de vous, d'avoir repoussé cette voix intérieure qui me disait que j'avais tort, de vous avoir éloigné quand je me sentais mourir de ne plus vous voir !

— Enfant! reprenait-il avec toute son âme, je vous

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bénis de ces souffrances pour la joie de vous retrouver. Je vous aime, comme on aime quand la vie s'ouvre rayonnante devant nos pas et que Dieu nous sourit d'en haut. Depuis notre séparation, je n'avais plus qu'une pensée, qu'une espérance, et, un jour, j'ai cru que tout était fini!

Longtemps il parla ainsi, racontant toute sa vie depuis leur séparation. Les heures s'écoulaient dans ces suaves expansions de leur amour.

Les douze coups de minuit tintèrent à la cloche de bord ; ils n'entendirent pas. Tout-à-coup un homme s'élança brusquement dans la cabine.

— Comment ! un étranger ici à cette heure !

Grontran se dressa devant le vice-roi, le regard éclatant d'indignation, révolté de cette grossière attaque :

— Que veut dire ceci ? demanda-t-il.

— Ceci veut dire que vous êtes chez Mademoiselle de Koberval, et que si elle consent à déshonorer le nom qu'elle porte, je suis là, moi, pour le défendre.

— ^Monsieur, je vous jure que Mademoiselle de Roberval est

— ^Je suis seul juge des actes de Mademoiselle de Roberval. Sortez d'ici, Monsieur !

Le jeune homme hésita ; sa poitrine se gonflait sous un sentiment de révolte :

— ^Vous commandez à bord et je dois obéir! Mais,

ajouta-t-il en tendant la main vers la jeune fille, soixv^

nez-vous, Monsieur, que cette femme est ma fiancée, et que si vous touchez à un seul cheveu de sa tête, je serai là pour la protéger !

Le vice-roi ne répondit pas. Il se tourna vers Marguerite qui fondait en larmes, et lui jeta rudement ces mots:

— Si c'est ainsi que vous entendez l'honneur des de Koberval, vous apprendrez bientôt qu'on se joue pas vainement de ceux qui sont chargés d'y veiller.

Et il sortit. Mademoiselle de Roberval s 'affaissa par terre ; tout son corps se brisait sous le choc de la douleur:

— Mon Dieu, mon Dieu, sanglota-t-elle, pourquoi toujours frapper sur moi ?

Quelqu'un lui mit doucement une main sur l'épaule ; c'était le lieutenant Brunelle.

— ^Du courage, mon enfant, lui dit-il d'une voix douce comme celle de l'espérance.

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