RÉSUMÉ HISTORIQUE
De même que Thistoire des Canadiens-Français, celle des Acadiens nous intéresse à plus d'un titre. A Test et à l'ouest, au nord et au sud de TAcadie, on rencontre en effet les ruines de nos forteresses et les descendants de ces intrépides français qui les premiers entreprirent la colonisation des provinces maritimes.
Déjà maîtres du Canada, les Français s'établirent dans la Nouvelle-Ecosse en 1528, époque à laquelle Henri IV y envoya le sieur de Monts dans le but de fonder une colonie. Emerveillé de la beauté du pays, M. de Monts adressa à Henri IV un rapport des plus favorables ; et en 1603, le roi le nomma son lieutenant général au pays d'Acadie. C'est ainsi que furent désignées les provinces maritimes sous la domination française. Et de là le nom d' Acadiens donné aux français qui s'y établirent.
La première ville qu'ils fondèrent fat Port-Royal, aujourd'hui Annapolis, dans la vallée de ce nom.
En 1606, le sieur de Pontrincourt obtint de M. de Monts la concession de la ville de Port-Royal, et continua l'œuvre de la colonisation. Mais, en 1618, les Anglais s'emparèrent de ce poste qu'ils réclamèrent
* L'intéressante étude que nous publions aujourd'hui est extraite d'un ouvrage que l'auteur doit publier bientôt
comme faisant partie des territoires découverts par eux. Quelque temps après, Charles de Biencourt, fils de Poutrincourt, n'en revint pas moins à Port-Royal. Il mourut et la colonie, de nouveau attaquée par les Anglais, tomba en leur pouvoir en 1629.
Restituée à la France en 1632, grâce à l'énergie du cardinal Richelieu, la Nouvelle-Ecosse retomba au pouvoir des Anglais en 1710. Le traité d'Utrecht leur en garantit la possession en 1713 ; et depuis elle n'a pas cessé de leur appartenir.
L'île du Cap-Breton, qui avait été réservée à la France par le traité d'Utrecht, ne fut définitivement cédée à
l'Angleterre que par le traité de Versailles (1763).
En 1639, les Français avaient fondé aussi des établissements dans le voisinage de la Baie-des-Chaleurs. En 1672, ils en avaient d'autres sur les bords de la rivière Miramichi et le long des côtes. Leur sort fut intimement lié à celui des autres acadiens.
Eh bien, ce furent ces Français que l'Angleterre ne parvint à soumettre à sa domination qu'après avoir commis à leur égard un acte des plus barbares.
En 1719, traqués, maltraités de tous côtés, sans appui, sans secours, quelques acadiens avaient fini par se soumettre, à la condition toutefois de ne jamais être appelés à prendre les armes contre leurs concitoyens les Français. Mais, en 1755, lorsque la guerre éclata de nouveau en Amérique entre l'Angleterre et la France, le gouvernement anglais, inquiet des sentiments patriotiques conservés par les Acadiens pour les Français, et redoutant un soulèvement de leur part, les expulsa en masse de la colonie et les dispersa aux quatre coins du
monde. Il nous faudrait écrire ici une page bien sombre de l'histoire d'une nation aujourd'hui amie. Et nous nous privons bien à regret de la narrer. Qu'il nous suffise de rappeler à nos lecteurs l'immortel poème de Longfellow, si propre à leur faire connaître le long martyr des Acadiens et à leur faire aimer ces fiers rejetons de la race française.
Lorsque la paix fut conclue, un certain nombre d'Acadiens parvinrent à rentrer dans la Nouvelle-Ecosse, dans nie du Prince-Edouord et dans le Nouveau-Brunswick. Ils se dispersèrent le long des côtes afin de ne pas être trop inquiétés, et vécurent ainsi, presque ignorés, du produit de la chasse et de la pêche.
C'est de ces différents groupes que descend la population française qui habite aujourd'hui les provinces maritimes.
A l'époque de la cession définitive de l'Acadie, en 1Y63, le nombre des Acadiens atteignait à peine quatre mille. Le recensement de 1881 en accuse 108,601 pour les trois provinces maritimes seulement, car il y en a d'autres qui vivent dans la province de Québec et dans quelques états limitrophes de la république voisine.
Voilà certes un développement encore plus phénoménal que celui des Canadiens-Français. Et il nous a paru intéressant de savoir ce qu'étaient devenus ces Français complètement isolés depuis plus d'un siècle et de la France et des Canadiens-Français au milieu de l'élément anglo-saxon qui, en 1881, ne comptait pas moins de 820,696 habitants.
A cet effet, nous avons parcouru les provinces maritimes]]en tous sens. Et, en faisant part à nos compa-
triotes de quelques-unes de nos impressions de voyage, nons espérons leur donner une idée suffisante de ce que sont les Acadiens de nos jours.
Dans le cours de Tété 1883, ayant pris passage à bord d'une goélette afin de visiter quelques-unes des stations de pêche disséminées sur les côtes de Tlle du Prince- Edouard et du Nouveau-Brunswick, nous fûmes assaillis un jour par une violente tempête dans le détroit de Northumberland et jetés à la côte. Quelques hardis pêcheurs bravant la fureur des lames se portèrent à notre secours et nous offrirent Thospitalité. Ces pêcheurs aussi courageux que généreux n'étaient autres que des Acadiens.
La nouvelle se répandit vite dans la petite colonie de pêcheurs établis sur ce point de la côte qu'un Français venait d'être sauvé. Et, quelques minutes après, nous nous trouvions entouré d'une trentaine d'acadiens dont la physionomie nous rappelait d'une façon frappante celle de nos pêcheurs de Concameau ou de Q-ranville.
Jusqu'à une heure assez avancée de la nuit, il fallut leur parler de la France ; tâche doublement agréable en pareille circonstance. Seule, la crainte de nous fatiguer les fit s'éloigner à regret. Ce fut à regret aussi que nous quittâmes ces braves gens.
Quelques jours plus tard, nous nous trouvions sur le pont du " Marion," bateau-à- vapeur qui suit le détroit de Canso aux rives boisées et majestueuses, et traverse
le merveilleux lac " Bras d'or," (Cap Breton). Après avoir rodé autour de nous pendant près d'une demieheure, un homme s'approche et nous dit :
— " Vous êtes français sans doute, monsieur ? On le voit ben à votre mine. Parlez-moi donc un peu de mon pays."
— *' Comment de votre pays ? "
— " Eh oui ! fen venons aussi de la France ; mon arrière grand père servait dans les gardes-françaises, ah ! nous l'oublions pas allez, notre pays ! "
Trois semaines après, nous étions à Moncton causant en anglais avec plusieurs personnes, l'une d'elles interrompit la conversation pour nous féliciter en excellent français sur la manière dont nous parlions l'anglais. Nous crûmes d'abord à une plaisanterie de la part de cette personne qui s'empressa d'ajouter : " Mais oui, monsieur, Je voiuirais parler V anglais comme vous.^^ Cette fois notre curiosité fut vivement excitée, car elle parlait très correctement l'anglais et avec un accent on ne peut plus britannique, et nous lui demandâmes pourquoi cette question : Oh ! nous répondit-elle, au moins on ne douterait pas alors de mon origine fran^caise ! " C'était, nous en convenons, peu flatteur pour notre prononciation anglaise, mais à coup sûr nous goûtâmes sans réserve le plaisir de recueillir un aveu aussi naïf et aussi touchant de son aflfection pour la France.
Encore un Acadien séparé de la France depuis près de deux siècles !
Frédéric Gerbié.
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