LE KETOUE DE LA PÊCHE
MARINE (Pour les Nouvelles Soirées Canadiennes)
Au large, mainte voile grise S'amure pour rentrer au port : Il faut profiter de la brise Ou passer cette nuit à bord.
Plus loin, à l'horizon en flamme, Le soleil plonge lentement, Et la crête de chaque lame Forme un mobile flamboiement.
A droite, une pointe où la poupe D'un vieux navire naufragé Sur le fond immense découpe Son plat-bord à demi rongé.
A gauche, un sombre promontoire S'avance, hardi, dans les flots :
Il sait plus d'une triste histoire De mousses et de matelots.
Là des vieux, assis sur la grève ; Ils fument et jiwent. On voit La fumée, ailleurs, qui s'élève Odorante de chaque toit.
Des femmes, à chaque fenêtre, Regardent, au loin, vers la mer, Si Ton voit, là-bas, reparaître ; Tous ceux qui sont partis hier.
Enfin, la flottille au rivage Aborde ; tout est débarqué.
On fait rai)pel de l'équipage ; Tous sont là, pas un n'a manqué.
La nuit descend, la mer immense Se fond à Thorizon parmi Les grands nuages ; le silence Plane sur le bourg endormi.
Napoléon Lbgbndrb, Membre de la Société Royale du Canada.
LA VÉRENDRIE
A partir de son retour en Canada jusque vers 1*725, c'est-à-dire une quinzaine d'années, La Vérendrie échappe aux historiens. Tâchons de remplir cette lacune.
Pierre Dandonneau dit du Sablé et dit Lajeunesse était venu de France s'établir aux Trois-Rivières en 1651, sinon auparavant. Son fils aine Louis-Adrien, s'était marié (1684) avec Jeanne-Marguerite Lenoir. En 1690 celui-ci s'associa Jacques Brisset dit Courchêne, son beau-frère, pour acheter l'ile Dupas. Tous deux recrutèrent des colons sur la côte de Champlain et de Batiscan, leurs paroisses natales. Une carte cadastrale de l'île Dupas, dressée vers 1^06, indique les noms suivants à l'appui de mon assertion : Dusablé, Désellier, Dutaut, Dandonneau, Brisset, Courchêne, Carignan, Bourjoly, Bigny, Cotenoire et Gouin. Plusieurs de ces noms sont inscrits sur deux ou trois terres. On y voit aussi les noms suivants qui ne paraissent pas appartenir au district des Trois-Rivières comme les premiei's : Champagne, Froment, Beaulieu, Français, Ouinville, Couson, Lafontaine, Merevaux, Charly et Sansfaçon. C5es concessions couvrent la moitié supérieure de l'île ; le reste ne porte aucun nom. En 1^13, toutes les terres de l'île étaient concédées.
Après son mariage (29 octobre 1Î12) avec Mlle Dan-
donneau, le sieur de La Vérendrie s'était probablement fixé à Tîle Dupas et s'y occupait de colonisation. Son esprit aventureux devait se sentir à l'étroit dans une telle entreprise. Le service militaire ne le téclamait plus. Par la bataille de Denain, livrée en 1*712, la guerre s'était virtuellement terminée en Europe. La paix d'Utrecht, signée en 1713, se prolongea vingt ans. Louis XIV mourut (1715) et un grand mouvement commercial se produisit aussitôt après ces événements. Le vent était au trafic. Le castor rentrait en faveur.
Le poste de la Gabelle, exploité, dès avant 1685 par M. Gaultier de Varennes, père de La Vérendrie, est situé sur le bas Saint-Maurice ; il portait le nom de fief de La Vérendrie. Pierre obtint, en 1*715 la permission d'y faire le commerce, ce qui donna occasion aux marchands des Trois-Rivières de se plaindre et de représenter que de semblables opérations ne devaient être autorisées que dans les villes. La lettre suivante, signée de M. de Vaudreuil, gouverneur-général, et de M. Bégon, intendant, en date du 20 octobre 1720, démontre que la traite de La Gabelle n'était pas arrêtée par ces débats : " Nous avons examiné la demande du sieur de La Veranderie de jouir de la concession faite à monsieur de Varennes, son père, lors gouverneur des Trois-Rivières. La raison sur laquelle les habitants des Trois-Rivières se fondent pour s'opposer à l'établissement qu'il y avait fait sont (est) que le sieur de la Veranderie y fait la traite et y arrête les canots des Sauvages qui descendent aux Trois-Rivières, et se rend par ce moyen le maître des pelleteries à leur préjudice. Nous croyons que cette raison ne doit pas empêcher qu'il ne soit maintenu dans la possession de cette concession, parce que si le passage des Sauvages était une (cause d') exclusion, on devrait aussi supprimer les autres concessions qui sont depuis le fief La Veranderie jusqu'aux Trois-Rivières et
LA VÉRENDRIE 101
ne pas permettre d'établir les environs de Québec et de Montréal, puisque, nécessairement, les Sauvages y passent ix)ur venir dans ces villes, ce qui serait contraire au bien de la colonie et à son accroissement — la distance de trois lieues des Trois-Rivières au fief de la Veranderie n'étant pas assez considérable pour empêcher le dit sieur de la Veranderie de s'y établir, et attendre la dépense qu'il y a faite en conséquence de la permission qu'il en a obtenue en 1*715 de M. de Ramezay, alors commandant général en ce pays ; il ne serait pas juste qu'il en fût privé." Après cette dépèche, on peut croire que le privilège de La Vérendrie ne fut pas retiré.
Les quatre fils de La Vérendrie ont dû naître à l'île Dupas, durant la période de 1*713 à 1*71Y. Ceci ressort de l'ensemble des documents que j'ai consultés. Voici quelques détails sur cette famille, qui me sont transmis par le révérend M. Plinguet, (1) curé de l'île Dupas : ** Je constate la présence de la Vérandrye ici, par nos registres, dans l'ordre qui suit : 5 février 1*721, il tient la place de M. Pierre Rigaud de Cavanial comme par rain d'un enfant de Louis- Adrien Du Sablé son beau frère ; 12 juin 1*721, il fait baptiser sa fille M- Anne ; 25 décembre 1*721, il est parrain d'Antoine Puyperaux ; 13 janvier 1722, il est présent au mariage de Charlotte Brisset et d'Alexis Duteau ; 21 novembre 1*723, il représente Jean-Louis, sieur de Lacorne, comme parrain de Louise, fille de Louis DuSablé. Ensuite il ne paraît plus dans nos registres." M-Catherine, qui se maria en 1743, avec Jean-Baptiste Le Ber de Senneville, a dû naître en 1724 ; son acte de naissance n'a pas été découvert, non plus que ceux de ses frères.
(1) Je lui dois des remercîments, comme aussi à M. Bourbonnais, curé de Varennes, et à M. l'abbé Napoléon Caron,des Trois-Rivières.
La Vérendrie suppliait toujours le ministre de lui rendre son grade de lieutenant et de lui confier un emploi qu'il se croyait en état de remplir avec honneur. M. de Vaudreuil et sa femme intercédaient en sa faveur- Sur une demande que ce gouverneur adressa à la cour, le 30 octobre 1724, pour obtenir la permission de faire passer La Vérendrie en France, le ministre écrivit : *' Bon ; " mais avant que d'avoir rien su de cette décision, M. de Vaudreuil mourut le 10 octobre 1725, et avec le protecteur disparut le projet de voyage.
Quelques mois plus tard, le poste du lac Nipigon, au nord du lac Supérieur, ayant été rétabli ou renforcé, on y trouve La Vérendrie en qualité de commandant. Une carrière immense s'ouvrait devant lui sous de bien tristes aspects.
C'est à La Grabelle peut-être que La Vérendrie commença, de 1715 à 1724, à recueillir sur les peuples du Nord-Ouest les renseignements qui l'amenèrent à entreprendre ses importantes découvertes. Le bas Saint- Maurice était fréquenté par des sauvages qui commerçaient avec ceux du lac Winnipeg et de la baie d'Hudson.
En entendant nommer les familles réputées être les plus anciennement établies au Nord-Ouest, j'y ai reconnu une foule de noms des Trois-Rivières, de la côte de Champlain et de l'île Dupas, Dans ces endroits en effet, La Vérendrie a dû enrôler la plupart de ses " voyageurs," ses compagnons d'enfance, ou les fils de ceux qui par amitié ou par des liens de parenté tenaient à lui ou à ses proches.
J'espère que les lecteurs des Soirées verront avec quelque intérêt ces études, un peu sèches, mais très nationales.
Benjamin Sultk.
L'AOADIE ^
(Suite)
Ces quelques faits, que nous avons pris au hasard entre mille du même genre, prouvent suffisamment que, en dépit de toutes les persécutions, les Acadiens ont conservé intact leur amour pour leur ancienne mèrepatrie.
Le type français des régions d'où partirent leurs ancêtres s'est également conservé d'une façon remarquable. Généralement l'Acadien est de taille moyenne, trapu, vigoureux, a la chevelure noire, et les yeux noirs ou bleus. Mais les types que l'on rencontre le plus souvent sont ceux du Q-ascon et du Béarnais.
Les Acadiens gardent religieusement les mœurs et les coutumes de la vieille France. Les costumes sont les mêmes que jadis ; ainsi les femmes portent la coiffe bretonne ou normande, la cote et le mantelet.
Il n'y a que la langue qui ait souffert de l'isolement des Acadiens et de leur vie nomade.
* Errata : Livraison de février, page 92, alinéa 2 : — Supprimez les quatre premières lignes, depuis : — Déjà, jusqu'à : — M. de Monts, et lisez : — ^Après un premier voyage en Canada, émerveillé de la beauté du pays, M. de Monts adressa
N'ayant ni prêtres, ni instituteurs, ni gens instruits parmi eux, les Acadiens restèrent longtemps sans recevoir d'instruction d'aucune sorte. Les Canadiens- Français ne savaient pas au juste ce qu'étaient devenus leurs frères de l'Acadie. Ils ne pouvaient donc leur venir en aide. Ce ne fut qu'à l'arrivée des Irlandais en Acadie que des prêtres catholiques furent envoyés dans les principales colonies acadiennes. Quelques Acadiens reçurent alors une certaine instruction en anglais, tandisque d'autres se rendirent dans les collèges de la province de Québec. Les uns et les autres devinrent pour leurs compatriotes des avocats naturels qui détendirent leurs droits et firent connaître aux Canadiens-Français les nombreux auxiliaires qu'ils avaient dans les provinces maritimes. Ce fut une véritable révélation. Mais, à l'entrée des provinces maritimes dans la Confédération canadienne, les colonies acadiennes, s'ignorant les unes les autres, ne purent exercer une influence assez grande pour faire respecter leurs droits. Aussi, moins heureux que les Canadiens-Français, les Acadiens n'eurent jamais l'occasion de faire élever leurs enfants dans des écoles françaises.
Pour obvier à cet inconvénient, le clergé catholique français créa à Memramcook (Nouveau-Brunswick) un collège où tous les cours classiques et autres furent donnés en français. La création de ce collège (1865) sonna le réveil des Acadiens. De toutes les parties des provinces maritimes un grand nombre d'entr'eux vinrent s'y instruire. Et les écrivains, les avocats, les politiciens et les hommes d'affaires, qui ont fait leurs études au collège de Memramcook, n'ont pas tardé à prouver que l'intelligence des Acadiens était susceptible de la plus haute culture.
Un deuxième collég-e a été créé récemment à St-Louis
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à quelques milles de Richibuctou, dans le comté de Kent (Nouveau-Brunswick.) Le comté de Kent est un des comtés de cette province dans lequel les Acadiens sont en grande majorité. D'après le recensement de 1881, ils étaient en effet au nombre de 13,013, tandis que les habitants de toutes les autres origines ne comptaient pas pour plus de 9,605. Le collège St-Louis a cependant été fermé. Nous verrons tout à Theure pourquoi.
Un journal hebdomadaire, le Moniteur Acadien, soutient vaillamment la lutte contre ses confrères de la presse anglaise, et s'occupe avec patriotisme de hâter les progrès des Acadiens.
Tout cela n'est pas suffisant, et il pourrait être fait davantage pour conserver intacte la langue française.
Ainsi, nous citons textuellement un bout de conversation que nous eûmes l'an dernier avec un Acadien. Il nous racontait en ces termes un accident de voiture qui lui était arrivé dans la journée :
"Je voudrais bien vous driver, mais, ce matin, j'atelai mon team, et, à peine sorti de la stable, le cheval prend sa race. Ah ! çà allait fast ! Et, quand je vins pour dévirer le corner, je tombi par terre, le cheval partit tout seul. Il fut pogné et je fus fine.'' ^
Toute cette narration nous fut faite du reste avec un accent français des plus irréprochables.
Loin de nous la pensée de la moindre moquerie en
♦To drive / promener en
loarue, ^ voiture. .
team, voiture,
stable, écurie.
race, coursa
fast, vita
corner, tournant
fine, amende.
faisant cette citation. Les Acadiens, qui parlent et écrivent correctement la langue française sont en très grande majorité, et ceux qui parlent ainsi que nous venons de le dire ne sont qu'en très petit nombre. Toutefois ces derniers sont encore trop nombreux, et nous n'avons mentionné la conversation ci-dessus que pour montrer Timpérieuse nécessité de remédier au plus vite à cet état de choses. Car Tinfluence des Acadiens sera avant longtemps très précieuse pour servir les intérêts de la race française au Canada. Sans doute les Acadiens, tout comme les Canadiens-Français, feront leur chemin. Après les dures épreuves par lesquelles ils ont passé, ils n'ont pas à craindre d'être absorbés. Mais, si le fer et le feu n'ont pu arrêter leur développement, les exigences de la vie pourraient bien le compromettre, en le retardant pendant de longues années encore.
Les Acadiens livrés à eux-mêmes peuvent-ils atteindre rapidement le degré de développement et d'influence qui sera bientôt nécessaire ? Nous ne le croyons pas, quoiqu'on eu dise. Et c'est aux Canadiens-Français à leur venir en aide dans la mesure de leurs forces. Ils ont là un intérêt qu'ils ne doivent pas méconnaître. Et voici, suivant nous, quelle serait la nature des obstacles à surmonter.
Le premier obstacle est la loi d'éducation. Bien que certaines améliorations puissent être apportées dans la loi d'éducation du Nouveau-Brunswick, les Acadiens de cette province ont toutefois la liberté de faire apprendre la langue française à leurs enfants. Mais, dans l'Ile du Prince-Edouard et dans la Nouvelle-Ecosse, il n'y a aucune loi qui leur assure la libre pratique de leur droit le plus naturel. Qu'on fasse savoir aux Acadiens quelle est leur force numérique, car la plupart d'entr'eux ignorent qu'ils sont 108,621 dans les provinces mari-
limes seulement. Nous avons pu constater que certaines colonies acadiennes ignoraient absolument qu'à 50 kilomètres plus loin, il y avait d'autres colonies aussi importantes que les leurs. Donc manque d'unité, de force et de direction, et influence nulle au parlement. Un journal hebdomadaire ne suffit pas pour accomplir le travail à faire. Il faudrait qu'il fut au moins tri-hebdomadaire. Les Acadiens qui veulent avoir des nouvelles s'abonnent de préférence aux journaux anglais quotidiens. Si un journal français leur offrait les mêmes avantages, il est hors de doute qu'ils s'abonneraient à ce journal, ainsi que nous l'ont dit un grand nombre d' Acadiens qui recevaient des journaux anglais.
Le dernier obstacle est le manque de prêtres français ou plutôt l'opposition systématique du clergé irlandais. En effet, à part quelques prêtres irlandais, élevés au séminaire de Québec, tous nous ont paru hostiles à la diffusion de l'instruction chez les Acadiens par la voie de la langue française. Le collège St-Louis aurait été fermé à la suite de difficultés survenues à ce sujet entre l'évêque du diocèse, dans lequel il se trouve, et les professeurs français du collège. Certains évêques irlandais seraient même opposés à ce que les paroisses acadiennes soient desservies par des prêtres français. Quoiqu'il en soit, cette opposition des irlandais nous a paru manifeste en maints endroits.
C'est là, ce nous semble, une question facile à régler. Afin d'éviter toute discussion à cet égard entre les membres du clergé français et du clergé irlandais, pourquoi ne pas donner aux Acadiens des professeurs laïques français ? A peine un prêtre français a-t-il fondé des écoles françaises, au prix des plus grands efforts et des plus grands sacrifices, que son évêque le déplace. Il
n'y a pas un seul acadien dans sa nouvelle paroisse ; mais il doit obéir. Evidemment, il ne pourrait en être ainsi avec des professeurs laïques indépendants de la discipline ecclésiastique ; et les pratiques religieuses des Acadiens ne seraient nullement entravées. Nous ne nous dissimulons pas les difficultés que présenterait l'application du système que nous recommandons en présence des faits actuels. Aussi espérons-nous qu'une heureuse entente ne tardera pas à se faire entre les membres du clergé irlandais et du clergé français. Cette entente nous semblerait facilitée, si on ouvrait les yeux du clergé irlandais sur la responsabilité qu'il assume, en poursuivant sous une autre forme, il est vrai, l'œuvre entreprise par les Anglais en 1^85, c'est-à-dire l'anéantissement de la race fi*ançai6e. Aujourd'hui comme alors, la résistance des Acadiens sera opiniâti e et invincible.
La diffusion de l'instruction par la voie de la langue française, tel est le but à atteindre pour tous ceux que préoccupe l'avenir de la race et de la langue françaises en Acadie. Ce n'est qu'ainsi que les Acadiens acquerront l'influence à laquelle leur nombre leur donne droit. Et on peut juger de ce que serait cette influence par le fait qu'un d'entr'eux, Thon. P. A. Landry, a été pendant plusieurs années la tête et le bras droit du gouvernement du Nouveau-Brunswick, et qu'un coup d'Etat seul a pu le faire descendre du pouvoir. Nous aimons à citer aussi un littérateur et un conférencier des plus distingués, M. Pascal Poirier, ancien élève du collège de Memramcook, aujourd'hui demeurant à Ottawa.
La condition matérielle des Acadiens est celle de tous les i)êcheurs qui ne se livrent pas à l'agriculture. Ils
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sont généralement imprévoyants ; et leur travail est alors exploité par les marchands, anglais pour la plupart. L'instruction amènerait nécessairement les pêcheurs acadiens à considérer les avantages qu'ils retireraient de la culture de leurs champs fertiles, mais restés incultes jusqu'à ce jour. Ils s'affranchiraient bien vite 4u joug des marchands et ne tarderaient pas à être toutà-fait leurs propres maîtres. Car, disséminés le long des côtes où ils sont solidement ancrés, leur position est des plus favorables pour s'avancer dans l'intérieur des terres, s'emparer du sol et devenir les maîtres de leur destinée. Nous avons tout lieu de croire qu'il en sera ainsi tôt ou tard, en raison même de leur prodigieuse fécondité, de leur profond attachement au sol natal et de leurs remarquables aptitudes au défrichement.
Alors commencera une nouvelle ère dans l'histoire des Acadiens qui formeront un peuple uni, vaillant et fort, parlant notre langue et conservant les qualités spécifiques de notre race.
Frédéric Gerbié.
(Suite)
L'ISLE aux DÉM0N8
A rentrée du golfe St-Laurent, là où viennent mourir les vagues de l'Atlantique, il est une île mystérieuse qui s'élève du sein des eaux. Elle dresse au dessus de la mer les rochers de sa côte et l'épaisseur de sa forêt. Les bois y sont remplis d'oiseaux ; les cavernes donnent asile aux grands ours du nord ; autrefois les cerfs s'abreuvaient à ses sources et trempaient la corne de leurs pieds dans une onde de cristal.
Cette île est belle entre toutes les autres. Quand le jour tombe, à travers les feux du soir, se forme une brume légère et transparente qui l'enveloppe comme d'un manteau virginal. Le golfe endort l'île à l'harmonie de ses chants, et, toute la nuit, la berce au doux murmure des brises. Lorsque vient l'aube, il chasse les vapeurs qui l'entourent et la livre aux premières caresses du soleil ; il lui baigne les pieds dans les vagues et, de son haleine embaumée, il sèche sa chevelure humide de rosée.
Jaloux de son île, comme un pacha d'une femme favorite, le golfe la tient souvent environnée de brouillards épais qui la dérobent aux regards étrangers. Pour
la protéger contre les hommes, il fut un temps où il dut la livrer aux esprits du monde invisible dont j'ai parlé dans les pages qui précèdent.
Thévet raconte, dans son admirable Cosmographie Universelle, que cette île était baptisée du nom de " Tlsle " des Démons, à cause des grandes illusions et fan- " tosmes qu'y si voyent par la ruse et cautelle des " diables." Et il ajoute : " si on s'esgare bien avant, " on ne fault d'y avoir rencontre des maudits esprits " qui vous font mille algarades par les bois et déserts " en plain midy."
Vers le milieu du seizième siècle, l'isle aux Démons était célèbre par la terreur qu'elle inspirait. Les marins, le jour, la regardaient avec curiosité et, le soir, s'en éloignaient craintivement. Combien d'entr'eux avaient vu, dans les nuits noires, des esprits iiotter dans l'espace, ou les avaient entendus gémir avec le vent dans les cordages. Quand la tempête sévissait, plus fortes que les éclats de la foudre et le bruit des vagues, leurs voix s'élevaient lugubres. " Ces voix causaient plus d'eston- ** nemens cent fois que la tempeste : les pilotes et les " mariniers scavoient qu'ils étaient près de l'isle que on " api)elait des Démons."
Cette île, inconnue aujourd'hui, a-t-elle été détruite par le travail lent et inexorable des eaux? Est-elle bien l'île Belle-Isle, comme le prétendent certains voyageurs et écrivains, ou l'île St-Paul, ce qui nous paraîtrait plus vraisemblable ? C'est là un point difficile à établir, car aucune des deux ne répond parfaitement à la description qu'en fait Thévet, dans son langage simple et poétique :
" L'isle aux Démons,* la plus grande et la plus belle,
♦ Thévet Cosmographie universelle. Vol. II — p. 1593.
" est à présent déshabitée, et c'est grand dommage, veu " la beauté du lieu et qu'elle tire plus vers nous que " pas une. On y va assez de jour pour le fait de la pes- " chérie et pour la chasse.
" Il y a là des Démons qui sont divisez en bons et en " mauvais ; les uns desquels nous appelons Anges, et " les autres diables, et tous sont compris soubst le " nom et appellation d'Esprits. Les diables ont des *' corps passibles, qui es tans frappez, se deulent, et " sont bruslez, s'ils approchent le fou. Mais je laisse " toutes ces choses à d'autres pour en discourir, pource " que ce n'est pas le subject d'un cosmographe. Je veux " aussi icy vous amener en avant, par quels charmes ils " conjurent ces esprits, lesquels se montrent durs à " obéyr, et rebelles à ceux qui taschent les conjurer. " Tout cecy se peult apprendre par les livres des Philo- " sophes qui se sont amusez à escrire de la nature des " Démons. Mais je vous diray chose très véritable, " sans vous contenter de bourde, à la manière de ceux " qui ne veirent jamais que par un trou, ce qui se voit " en icelle Isle, et lieux voisins de la mer, où aussi on " tient qu'il y a des esprits tourmentans, tant de nuict " que de jour, les hommes. Ce qui est vray, et me suis " laissé dire, non à un, mais à infiniz pilotes et mari- " niers, avec lesquels j'ay long temps voyagé, que lorsque " ils passaient par ceste c-oste, comme ils fussent agitez " d'une grande tempeste, ils oyent en l'air, comme sur " la hune et mastz de leurs vaisseaux, ces voix d'hom- " mes faisant grand bruit, sans qu'ils entendissent rien " formé de leur paroUe, seulement un tel murmure que '* vous oyez un jour de foire au meillieu des halles pu- " bliques. Ces voix leur causaient plus d'estonnemens " cent fois, que la tempeste qui leur était voisine ; mais " ils ne faisaient estât de telle chose, jusques à ce que " quelques gens de bien se meirent en oraison et invoe-
l'isle aux démons 113
quérent le sainct nom de Jésus. Et peu à peu, ils perdirent ce murmure quoy que la tempeste ne cessast de longtemps. Après souvent les sauvages où je demeurais, estans tourmentez de l'esprit maling qui Heur est familier, lorsque j'allais par leur pays, conversant ordinairement avec eux, quelquefois ne pen- 4sans qu'à Philosopher, et m'enquérir des choses les jlus rares, se venaient jeter avec une grande timidité ^ntre mes bras, criants à hautte voix : Hipcmchi Agnan, Omamo Atoupané (le meschant esprit agnan me bat et tourmente tant et plus, aye pitié de moy, je te prie). Jncontinent les ayans saisiz au corps, je disais TEvan- ^le S. Jean, In principio, etc., laquelle n'estant à <lemy ditte, ces barbares se sentaient délivrez de Tesjprit maling, et asscure le lecteure avoir fait tel acte ^ressaint et catholique plus de cent fois pour le moins : IMais en ceste isle, assurez-vous qu'ils y sont si fré- •^uents, que les habitants faschez du peu de repos "Qu'ils avaient en ic^lle, ont été contraints s'en aller ^n terre ferme."
Aujourd'hui l'île aux Démons n'a plus rien de cette
î-^ireur qui la rendait célèbre il y a trois cents ans.
^^utefois personne n'ignore dans le bas du fleuve les
^^^^■^^utes merveilleux transmis par les enfants de la mer
^'*^ les habitants des côtes. Au pied du grand mât et
^^.ns les cabanes de pêcheurs, les vieillards disent ces
^^tîits aux enfants qui les écoutent avec receuillement,
^^8 gravent dans leur souvenir et les répéteront plus
I ^^Td à ceux qui viendront après nous.