‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 22 sur 90 · SEULS · texte numérisé non relu

SEULS

Une heure après, Grontran et Marguerite gravissaient l'escarpement de la falaise. Ils s'arrêtèrent sur un rocher qui dominait toute Tîle.

De la grève montait la plainte monotone de la vague qui venait mourir sur les galets. La chaleur du jour dissipait les vapeurs flottant à la surface des eaux. D'âpres parfums couraient dans Pair froid et la brise s'embaumait aux senteurs des foins sauvages. Des volées d'oiseaux marins s'élevaient des roseaux et des rochers et s'entrecroisaient dans l'espace. Au loin, les habitants de la foret* répondaient à l'appel du matin. Sur le golfe, pas une voile, pas un navire ; les pauvres abandonnés étaient bien seuls. Us contemplèrent le spectacle que leur donnait la nature : Adam et Eve, ouvrant les yeux à la lumière, durent avoir le même regard d'étonnement et d'admiration pour le Paradis Terrestre.

La jeune fille s'était assise sur une inégalité de la falaise, où le rocher formait un siège naturel. G-ontran plia le genou devant elle : il était presque joyeux et sans les inquiétudes qu'il ressentait à l'égard de Mademoiselle de Roberval, il se fût cru parfaitement heureux.

— Marguerite, lui dit-il, l'appelant pour la première fois par son nom, les hommes ont voulu nous séparer, le hasard nous a réunis. Dans cette île que nous habiterons désormais et dont nous serons les rois, le bonheur peut se trouver aussi bien qu'ailleurs. J'avais souvent rêvé, en songeant à vous, un endroit désert,

avec des arbres et des fleurs, où ensevelir notre amour quand je vous aurais donné mon nom. Mes vœux se sont presque réalisés. Le sort a fait que le prêtre ne peut consacrer notre union dans le moment, mais personne n'aura le droit de vous donner un autre nom que le mien car vous êtes ma femme devant Dieu. Du haut de son ciel d'azur, il ne peut que bénir notre existence.

Mademoiselle de Boberval écoutait avec ravissement. Elle éprouvait cette félicité inquiète de la fiancée que berce, au soir de l'hymen, une romance d'amour. De tous cotés, le mois de juin, le mois des épanouissements et des éclosions, disait la chanson du printemps.

A ce moment le soleil dardait ses chauds rayons sur la figure de Marguerite. Gontran se souleva et donna à la jeune femme son premier bailler.

La jeunesse étincelait dans ce groupe de M. de Kermer et de Mademoiselle de Boberval : G-ontran agenouillé devant elle, la couvrant de ses regards, — Marguerite, la tête nue, les cheveux frissonnants au vent matinal, une main dans celles du jeune homme, l'autre sur son épaule ! Quelle suavité dans ces tableaux de l'amour, que l'on ne comprend bien qu'à vingt ans mais qui charment toujours.

Non loin de là, à quelques pas de la forêt qui s'étendait en arrière de la falaise, s'offi'ait un lieu propice à un établissement temporaire. Durant la journée Qontran y transporta les effets laissés au rivage. Avec de la toUe à voiles, il dressa une petite tente qu'il divisa en deux parties. L'une devait servir à la vieille Damienne, l'autre était la chambre nuptiale.

Louis H. Taché.

(il continuer)

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