SPES ULTIMA
Depuis rheure où il avait cru surprendre Mademoiselle de Roberval en faute, le marquis de LaRoqde méditait une vengeance à la hauteur de l'insulte faite à sa vieille fierté dans ce qu'elle avait de plus sacré, l'honneur des femmes de sa race. Incapable d'un sentiment de pitié, aveuglé par la colère, il attendait. Le lieutenant avait en vain tenté de lui expliquer ce qui s'était passé, M. de Roberval se renfermait dans un silence farouche.
Le hasard lui offrit bientôt l'occasion de se satisfaire. L'isle aux Démons se présenta à son esprit comme un lieu d'expiation où la jeune fille abandonnée subirait la peine du déshonneur dont il se croyait frappé.
Dès lors, il prépara une descente dans l'île, au moyen de laquelle il y conduirait Mademoiselle de Roberval, avec une vieille duègne du nom de Damienne, qu'il supposait avoir été complice. Des provisions de bouche pour quelques mois, quatre arquebuses, des munitions de chasse, des instruments de pêche et des vêtements furent mis de côté dans ce but. Et une nuit que l'on passait près de l'île, malgré la crainte qu'éprouvaient les matelots de conduire l'embarcation à terre, et malgré les sanglots de la jeune fille, le vice-roi commanda la descente.
Le lieutenant avait eu connaissance du projet. Impuissant à en empêcher l'exécution, il prévint secrète-
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ment M. de Kermer qui se jeta à Teau et gagna le rivage à la nage.
A rinstant où les voiles du navire disparaissaient à rhorizon, une longue traînée de lumière blanchissait Torient. L'aube venait éclairer les premiers pas des pauvres abandonnés sur cette terre maudite.
Trois années de malheurs consécutifs avaient traversé la vie de Mademoiselle de Roberval. Sa résignation chrétienne et son amour pour Grontran Tavaient d'abord soutenue. Mais le dernier coup avait été terrible ; c'en était trop d'une pareille existence.
Quand l'embarcation se fut éloignée de la côte, la jeune fille se voyant seule, avec l'immense solitude de tous côtés, pensa à la mort.
Mourir ! Pourquoi pas ? A quoi bon la vie quand elle n'est faite que d'épreuves, de misères et de deuils ? Mourir ! c'était mourir à la douleur ; c'était le terme d'une route sombre, sans étoiles et sans fleurs ; c'était ne plus aimer, ne plus espérer, partant ne plus souffrir.
A ses pieds, la vague léchait le rivage. Plus loin, il y avait la profondeur, l'abîme, l'oubli. Un linceul tout prêt était là qui attendait. Combien de morts flottaient dans ces espaces, que de malheureux en avaient fait leur demeure dernière.
La jeune fille laissa ces pensées envahir son cerveau. Le suicide lui apparut comme une ressource suprême et elle l'envisagea avec un calme effrayant.
Mais soudain, un nom revint dans son esprit : G-ontran !
Gontran, c'était le souvenir, c'était la réalité. Mademoiselle de Roberval tomba à genoux.
Quand elle se releva, un homme était devant elle.
Cet homme était un inconnu. Il portait une vareuse bleue, un pantalon bleu, une casquette grise : le costume des marins de l'équipage.
Un homme, en ce moment, c'était un sauveur ; Marguerite s'élança vers lui.
Lui, ne parla pas. Il la regardait avec un œil étrange ; il sembla à la jeune fille qu'elle avait déjà vu ce regard.
— Monsieur?... s'écria-t-elle.
— Du courage, Mademoiselle, répondit l'homme.
— Suis-je donc vraiment abandonnée ?
— Oui... nous sommes seuls.
— Seuls ! repéta Marguerite avec lenteur. Et tout à coup :
— Mais qui êtes-vous donc, vous aussi qu'on abandonne ?
L'inconnu recula d'un pas. Puis tendant les bras vers la jeune fille, et avec un accent passionné, d'une voix qu'il faisait douce, berçante, il dit :
— Qui je suis ?... Je suis un malheureux qui depuis douze ans ai suivi votre ombre, qui me suis attaché à vos pas, qui vous aime, et qui me crois trop payé d'une
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vie atroce par le bonheur d'avoir à vous protéger aujourd'hui.
— Mais qui êtes-vous ? demanda pour la deuxième fois Mademoiselle de Roberval.
— Mon nom importe peu. Laissez-moi seulement vous aimer, vous servir, m'agenouiller devant vous, vous défendre au besoin, c'est tout ce que je désire.
Marguerite eut peur. Il y avait dans cet homme quelque chose de mystérieusement sombre.
— ^Je veux savoir qui vous êtes, fit-elle avec énergie. Je ne saurais accepter de protection d'un inconnu qui semble rougir de son nom.
L'homme tressaillit.
— ^Je suis Henri de Forgues, dit-il avec hésitation.
— Henri de Forgues ! cria Mademoiselle de Roberval en se redressant.
— Pardon, pardon, murmura l'homme en tombant à genoux.
— ^Arrière, assassin!
n se traîna vers la jeune fille en murmurant :
—Pitié!...
— ^Mon Dieu ! Mon Dieu ! s'écria Marguerite tombant à la renverse.
Quand elle rouvrit les yeux, Henri de Forgues était penché sur elle. Mademoiselle de Roberval se souleva avec un geste d'horreur.
Le jeune homme hésita. Puis, la regardant doucement, il lui parla ; sa voix avait des accents déchirants :
— C'est vrai, je suis un misérable. Mais voyez-vous, il faut avoir pitié ! Si je me suis ainsi roulé dans la boue, si j'ai versé le sang, c'est pour avoir trop souffert, c'est pour vous avoir trop aimée. Depuis douze ans, je traîne dans mon cœur cet amour fatal. Le boulet du bagne est mille fois plus doux que ce feu qui vous consume heure par heure et vous fait si malheureux qu'on en voudrait mourir.
— De la pitié, fit Mademoiselle de Roberval, de la pitié ! pour vous qui avez tué mon frère, qui avez jeté le deuil dans ma vie, qui m'avez enlevé l'homme que j'aimais, qui avez fermé l'horizon de mes espérances, qui m'avez séparé de toutes mes affections !
— Ah ! si vous saviez ce que j'ai enduré, reprit Henri de Forgues accablé. Tenez ! Laissez-moi vous dire mon
passé, vous ne me regarderez plus comme cela Il y
a douze ans, j'étais un pauvre enfant, oublié sous les bois. Je vivais de pain noir, j'avais pour dormir le lit humide de la forêt, je n'avais pas de mère, je n'avais point d'affections!... Un jour, vous m'apparutes rayonnante de beauté, de jeunesse. Je fus ébloui !... Jusques là,, quoique faible, opprimé, souffrant, j'étais encore heureux. Je ne connaissais rien du monde et j'étais libre. Je vous revis. Chaque jour, vous reveniez sur la grande route. Je me cachais pour vous apercevoir, mon cœur battait à se rompre quand vous passiez et je retournais
tout joyeux à la chaumière Un temps arriva où
cela cessa. Vous ne revîntes plus. Je crus que j'allais mourir. Dans mon cerveau s'ouvrit tout un monde de pensées nouvelles, inconnues, étranges. Sans savoir comment, sans savoir pourquoi, je partis sur la route
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où vous étiez disparue et je vous retrouvai. En vous voyant si loin au-dessus de moi, je fus effrayé. Que ix)uvais-je faire ? Je n'avais ni le courage, ni l'énergie, ni le pouvoir de vous approcher. Je ne pouvais même pas vous dire mou amour. Alors l'ambition s'empara de moi, une ambition sans frein, immense comme l'abîme qui me séparait de vous. Je voulus être riche, puissant, avoir un grand nom. Je me fis aventurier !... Mon amour absorbait toutes mes autres passions. C'était comme du plomb fondu qui m'eût coulé par les veines. Pendant huit ans, j'errai sous le ciel, au hasard, vivant d'incertitudes et d'espoir. Devant moi brillait une étoile qui m'attirait sans cesse ; cette étoile, c'était vous ! vous dans le passé, vous surtout dans l'avenir. Je n'avais pas de nom. J'en trouvai un qui m'ouvrait les portes de votre monde ; Dieu sait ce qu'il me coûta, ce qu'il devait me coûter encore. Toutefois j'arrivais au but.
La jeune fille s'était cachée la tête dans ses mains. Henri de Forgues fit une pause, puis il continua:
— ^Je connus votre frère G-eorges. Il vint à savoir qui j'étais et de ce moment, il fut une barrière entre vous et moi. Tant qu'il était là, je ne devais plus espérer réussir. Dans une heure d'égarement je le tuai. Un crime en amène un autre. Je voulais avoir la fortune, avec le nom : je devins voleur de grands chemins... Un jour, je fus arrêté et condamné à dix ans de travaux forcés. Pendant vingt mois je vécus au bagne. J'avais pour nourriture du pain sec et de l'eau La nuit, après l'âpre travail de la journée, dans mon étroit cachot, je pensais à vous. Je vous aimais toujours. Combien de fois, j'ai béni votre ombre qui me faisait oublier ma captivité. Parfois je me sentais content de n'être plus libre. Je vous croyais heureuse :
je n'étais plus sur votre route ! Le malheur a voulu
que je vous rencontrasse encore. Le vice-roi avait besoin de détenus et de forçats pour son expédition ; je fus du nombre de ceux qu'on choisit. Je vous revis à bord. Je ne vous aimais plus : j'étais fou. Je me sentais des frénésies de vous prendre dans mes bras et de me précipiter avec vous à la mer. Un espoir m'arrêta. Rendu à terre, je serais libre. Je pourrais vous enlever, vous emporter loin, bien loin des hommes, vous posséder à jamais ! Je vivais de ces pensées, je vous suivais incessamment!... Un soir, j'aperçus Gontran de Kermer à bord. Quand je le sus avec vous, je courus prévenir M. de Eoberval. Vous savez ce qui est arrivé :
je suis encore la cause de votre malheur J'étais
parmi les matelots qui vous amenèrent à terre. En vous voyant abandonnée, j'éprouvai d'abord une immense joie. Mais tout à coup, sans y avoir songé, je
sautai par-dessus bord et gagnai la grève à la nage !
Je puis maintenant réparer mes torts, mes crimes. Laissez-moi être votre esclave, votre serviteur, pour que je redevienne bon, heureux, honnête, en vous aimant.
Et voyant que Marguerite ne disait mot, il reprit presqu'avec confiance :
— Oui, voyez-vous, la vie serait encore si belle. Vous
me pardonneriez, vous oublieriez mon passé, vous
m'aimeriez peut-être ! Qui sait si Dieu n'a pas voulu me faire racheter mes fautes ? Laissez-moi à vos genoux, il vous bénira !
Mademoiselle de Roberval releva la tête :
— Dieu ne peut que châtier les criminels !
— Oh ! pourquoi rappeler ces choses ? Songez plutôt aux dangers qui vous menacent peut-être.
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— ^De quel droit parlez-vous d'oubli à la sœur de votre victime ? Abandonnez-moi. Plutôt mourir que de devoir la vie à l'assassin de mon frère, au calomniateur de Gontran de Kermer !
M. de Forgues se releva. Il avait épuisé toutes les supplications ; il s'était humilié, écrasé, trainé aux pieds de cette femme, sans même éveiller uu sentiment de pitié dans son cœur. Et elle venait lui lancer à la face le nom de son rival, de son ennemi. C'en était trop. De soumis, il se fit arrogant. Il passa de la douceur à la colère. Il s'emporta. Dans sa dédaigneuse fierté. Mademoiselle de Roberval était plus belle encore. Une horrible pensée traversa le cerveau de Henri de Forgues : — ^Pourquoi attendre ?
— Ah ! puisqu'il, en est ainsi, et que ni prières, ni regrets ne peuvent vous toucher, finissons-en. Il ne sera pas dit que j'aurai lutté douze ans, que j'aurai souffert, que je me serai flétri et souillé en vain. Je vous aime, et ce serait trop naïf en vérité que de vous avoir là sous ma main, et de vous laisser échapper.
—Lâche !
— Qu'importe ! s'écria Henri de Forgues en s'élançant vers la jeune fille.
La vieille Damienne s'était évanouie. Marguerite jeta un cri. Elle était trop faible pour lutter contre cette bête féroce. Elle sentait déjà sur sa chair les terribles baisers de l'assassin.
Mais à son cri d'angoisse répondit un cri de délivrance. Henri se retourna : devant lui, à deux pas, se tenait Oontran de Kermer.
Le jour n'était pas encore venu. Il faisait cette clarté crépusculaire dans laquelle les objets grandissent et prennent des formes mystérieuses. Les deux hommes paraissaient deux géants.
Tous deux se mesurèrent du regard. Henri de Forgues tira un couteau de sa ceinture. Grontran n'avait pas d'armes.
La figure de l'asssussin rayonnait. Je ne sais quel sourire afireux l'animait ; c'était un sourire à faire peur aux plus braves.
— Grontran de Kermer, prononça-t-il lentement, ton père a envoyé mon père au gibet. Toi, tu m'as pris l'amour de cette femme. Si tu n'avais pas été sur mon chemin, j'eus pu être heureux. J'ai cherché longtemps le jour de la vengeance ; ce jour est venu. Tu vas mourir. Je jetterai ton cadavre aux oiseaux de mer et ta fiancée sera ma maîtresse.
Mademoiselle de Roberval voulut s'élancer entr'eux* Mais avant qu'elle eût fait un mouvement, M. de Kermer bondit en avant. Il évita le coup que lui préparait Henri de Forgues et saisit ce dernier à bras le corps. Tous deux roulèrent sur le sable. Pendant une minute, ils se tordirent sur le rivage ; la puissance des étreintes égalait le paroxysme de leur rage. Tout-à-toup, Gontran arracha le couteau des mains de l'assassin et le lui plongea dans la gorge.
Georges de Roberval était vengé.
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