‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 24 sur 90 · SIEUR GEORGE · texte numérisé non relu

SIEUR GEORGE

On voit, au cœur de la Nouvelle-Orléans, une vaste construction de brique à quatre étages, qui est là depuis environ trois-quarts de siècle. Les appartements en sont loués à une classe de gens qui les occupent simplement pour ne pas se donner la peine de chercher ailleurs des quartiers meilleurs et moins dispendieux. Avec son stuc gris se détachant çà et là en larges plâtras, cette construction garde un certain air solennel de noblesse en haillons, et s'élève ou plutôt se tient à l'encoignure de deux anciennes rues, comme un vieux dandy décavé qui se donnerait des airs de chercher de remploi.

Sous son principal porche s'ouvrait une obscure pharmacie. Sur Tune des rues, le bazar d'une modistes en robes et chapeaux, et autres petites boutiques ; sur l'autre, d'immenses portes en volige avec grillages sur les linteaux, barrées et boulonnées d'énormes ferrailles couvertes de toiles d'araignées, comme les portes d'un donjon, sont encore surmontées d'une enseigne grinçante — oubliée là par le shérif — sur laquelle on distingue à peine les mots de vins et liqueurs. Un coup d'œil à travers l'une les boutiques nous montre une cour intérieure de forme carrée, sur laquelle s'entrecroisent des

cordes chargées de linge mouillé, encombrée sur les côtés par des escaliers démantelés qui ont pour ainsi dire peine à sortir des décombres.

Le voisinage est depuis longtemps abandonné aux petites boutiques de cinquième ordre, dont les patrons et les patronnes arborent la séduisante devise : Au gagne petit. Une innombrable cohue d'enfants qui, comme par nn privilège miraculeux particulier à Tendroit, ne se font jamais écraser, sont là qui obstruent les trottoirs de leurs jeux bruyants.

La maison est percée de nombreuses fenêtres où paraissent et disparaissent tour-à-tour des femmes passablement jolies, en î>eignoirs d'indienne, arrosant quelques pots de fleurs ou de cactus, ou suspendant des cages de serins. Leurs maris sont employés chez les marchands de vin, percepteurs de loyers pour les agents des vieux français de la Nouvelle-Orléans, échoués à Paris, surnuméraires aux douanes ou assistants-greflBLers des palais ; car les Créoles de second rang sont très avides de ces petites fonctions.

Une corniche décrépite laisse tomber de petits morceaux de mortiers sur les passants comme un écolier en I)ension.

Le propriétaire est un nommé Coucou, un ancien Créole d'origine assez douteuse, qui, dans son orgueil de vieux propriétaire, regarde comme une insulte toute demande de réparation qu'on peut lui faire. Il était presque enfant lorque son père lui laissa cet héritage, et il a vieilli, ridé et jauni, dans l'administration de cette vieille propriété, comme une momie qui s'animerait périodiquement. Il fume du cascarilla, s'habille en velours de coton, est toujours ponctuel comme un exécuteur de hautes œuvres.

Dans la vénérable maison de maître Coucou, un certain vieillard avait l'habitude de venir tous les soirs pendant plusieurs années, trébuchant parmi les groupes d'enfants criards qui prenaient leurs ébats aux premiers rayons de la lune. Personne ne savait son nom, mais tous les voisins le désignaient sous le sobriquet de Sieur George, Il arrivait toujours chez lui en ligne droite — trop droite — ne biaisant jamais ni à droite ni à gauche, tantôt s'ouvrant un chemin avec lenteur, comme s'il faisait face à une forte brise, et tantôt trottinant vif et léger comme un chien poussé par un ouragan. Il montait l'escalier avec précaution, s'arrêtait quelquefois à mi-chemin pendant des trente ou quarante minutes, mais finissait par se rendre et entrait dans sa chambre, au second étage, tout satisfait de la retrouver là. A part ces légers symptômes d'ébriété, c'était un homme que, sur mille, vous auriez pris pour une avare. Il y a un an ou deux, il a disparu tout à coup.

Autrefois, voilà bien longtemps de cela, lorsque la vieille maison était encore neuve, un jeune homme sans autre bagage qu'une petite valise à toilette, était venu louer la chambre que je viens de mentionner, ainsi qu'une autre qui lui était attenante. Il pensait y rester deux mois ; il y resta plus de cinquante ans. Le quartier est fashionable, disait-il ; et d'un mois à l'autre, il gardait les chambres.

Cependant au bout d'à peu près un an, il lui arriva quelque chose qui, suivant la rumeur, modifia considérablement son mode d'existence ; et depuis lors apparurent chez lui et s'accumulèrent les uns sur les autres, de façon à exciter la profonde attention de Coucou, une foule de symptômes dont la cause défia, pendant bien près d'un demi-siècle, la sagacité assez limitée du propriétaire. On parla de duel, d'ébranlement de cerveau.

de perte d'héritage, et bien d'autres rumeurs aussi peu autorisées se répandirent, puis s'éteignirent, pendant que notre homme se faisait une vie de solitude, et, suivant quelques-uns commençait par-ci par-là à donner des preuves de l'habitude relâchée dont nous avons parlé plus haut. Ses voisins auraient bien continué de le fréquenter, s'il le leur avait permis, mais il ne faisait jamais de confidence à personne ; et puis en outre les Américains sont si drôles! De sorte que, ne pouvant faire autrement, tous rompirent avec lui.

Il devint si casanier que, — mais (^ela pouvait être par motif d'économie — il refusa même les services d'une femme de chambre, et prit l'habitude de ranger son appartement lui-même. Seulement les joyeux chanteurs qui, à cette époque, avaient coutume de donner des sérénades sous les balcons, venaient de temps à autres lui offrir les miettes de leur table, histoire de s'amuser ; mais ne pouvant découvrir son vrai nom, ils finirent par l'appeler George, à tout hasard, en y ajoutant le mot monsieur. Plus tard, lorsqu'il devint négligé dans sa mise, et que la mode des sérénades fut passée, les gens du peuple simplifièrent encore cette appellation en celle de Sieur Q-eorge.

Plusieurs saisons s'écoulèrent. La ville changea comme un enfant qui grandit ; le monde élégant changea de quartiers, mais George garda ses chambres. Chacun le connaissait un peu, et le saluait ; mais personne ne paraissait savoir réellement ce qu'il était, si l'on en exempte une couple ou à peu près de joyeux lurons portant l'uniforme bleu réglementaire du petit

fort Saint-Charles. Souvent il revenait chez lui assez

tard avec Tun d'eux à chaque bras, fredonnant tous trois sur un ton différent, et s'arrêtant tous les vingt pas pour se dire des secrets. Mais bientôt le fort fut démoli, les propriétés de Téglise et de Tétat se divisèrent en lots à bâtir, la ville s'étendit comme une dartre,— et un jour Sieur George sortit de la vieille maison en grande uniforme !

Les Créoles du voisinage se précipitèrent nu-tête au milieu de la rue, comme s'il se fût agi d'un tremblement de terre ou d'une cheminée qui flambe.

Personne ne sait que dire, que faire ou que penser ; tout le monde est à bout de conjectures, et par conséquent pas loin d'être heureux. Cependant il y a un forgeron allemand à deux pas, et l'on se demande ce que Jacob va faire. Jacob, qui sort de son logis, a tous les yeux fixés sur lui ; il s'approche de Monsieur, lui adresse quelques mots, lui serre la main ; puis après quelques instants de conversation. Monsieur met la main sur son épée...et Monsieur passe.

La foule entoure le iTorgeron ; les enfants battent des mains, sautent et se dressent avec curiosité sur la pointe des pieds : — Sieur Q-eorge part pour la guerre de Mexique.

— Ah ! fait une petite fille dans la foule ; les chambres de Sieur Q-eorge vont être vides ; comme c'est drôle !

Le propriétaire — -le fameux Coucou — est aussi dans le groupe. Il se précipite dans la maison et monte l'escalier quatre à quatre. Il y a quinze ans qu'il n'est pas entré dans ces deux chambres. Il arrive à la porte : elle est fermée — elle est fermée à clef!

Enfin, de nouvelles investigations révélèrent qu'une

assez jeune personne, que plusieurs voisins avaient vue entrer dans la maison, mais qui naturellement n'avait pas été soupçonnée d'intention^ si sérieuses, s'était, en compagnie d'une esclave d'un certain âge, installée dans les deux chambres ; et voilà que, par l'entrebâillement de la porte, elle tendait à lavance le prix d'un mois de loyer. Que pouvait faire un propriétaire, sinon sourire ? Mais il restait un prétexte : les chambres pouvaient avoir besoin de réparation.

— Non, monsieur ; voyez vous-même.

O bonheur ! il regarda. Tout était en ordre. Le parquet était solide. Les cloisons n'avaient que de rares crevasses soigneusement replâtrées, nul doute, par la main jalouse de Sieur G-eorge lui-même. Coucou jeta un regard inquisiteur autour des deux pièces. Tout l'ameublement était là; et même la petite valise de Monsieur. Cette valise, il ne pouvait guère l'oublier. Un jour — il y avait quinze ans et peut-être plus — il avait mis la main sur cette valise pour aider Monsieur à ranger son appartement, et Monsieur l'avait menacé du poing en lui criant : " Lâchez cela ! " Et cependant elle était là, cette mystérieuse valise, et la servante de la jeune dame, pimpante comme un oiseau jaune venait de s'asseoir dessus. Cette valise contenait-elle un trésor ? La chose était bien possible, car Madame voulait fermer la porte, et de fait elle la ferma.

La dame était fort jolie— elle avait dû l'être plus, mais elle était encore jeune — parlait le langage de la bonne société, et gardait, dans la pièce intérieure, sa discrète et taciturne servante mulâtre, une grande femme droite, aux regards perçants, un fameux brin de fille au dire des jeunes créoles du voisinage.

Parmi les Américains, où le nouveau venu peut tou-

jours s'attendre à recevoir la visite des voisins, la jeune dame aurait pu se faire des amis, même en se montrant aussi réservée que sieur George ; mais comme l'habitude des créoles est tout-à-fait différente, et qu'elle ne s'ennuyait pas d'être seule, elle préféra la solitude à la société.

Le pauvre propriétaire était dans une anxiété pénible. Il ne pouvait laisser rien de trop se passer dans sa maison. Il surveillait les deux chambres avec soin, sans rien découvrir, si ce n'est que Madame faisait de la couture, achetait bien peu de chose à part ses cordes de harpe, et prenait un grand soin de la petite valise de Monsieur. Cet espionnage avait son bon côté pour la maîtresse et la servante, car du moment que Coucou annonçait que tout était dans l'ordre, le voisinage se tenait pour satisfait. Il n'y avait qu'une seule question à laquelle le propriétaire obtenait une réponse de la servante :

— Madame, craignait-il, est peut-être embarrassée par des questions d'argent ?

— Non ; Mademoiselle — et elle appuyait sur le mot mademoiselle — a du bien, mais elle ne veut pas le dépenser.

Quelquefois des dames en élégants équipages venaient la visiter, — une ou deux d'entre elles paraissaient même insister vainement pour l'emmener avec elles. Mais ces visites devinrent de plus en plus rares ; jusqu'à ce qu'enfin la jeune dame et la mulâtre restèrent seules au monde. Et les années se passèrent, et avec elles la guerre du Mexique.

Les volontaires revinrent dans leurs foyers ; la paix régna de nouveau ; la ville continua à s'étendre de long

eu large ; mais sieur George ne revenait pas. Elle envahit la campagne comme du chiendent. Les champs, les routes, les bois où sieur G-eorge allait promener sa misanthropie, étaient tout couverts, dans le vieux Troisième, par de petites maisons de brique à un étage, et dans le quartier Lafayette, par de riches villas et de beaux jardins. Les rues tranchaient comme le couteau d'un boucher les propriétés des anciens colons qui ne rêvaient guère que la ville un jour s'étendrait jusqu'à eux, — et sieur George était toujours absent.

La maison de brique à quatre étages devint vieille et laide, et les environs perdirent leur brillante activité. Théâtres, processions, magasins de nouveautés, bureaux publics, banques, hôtels, enfin tout l'esprit d'entreprise avait gagné la rue du Canal, et l'avait dépassée, suivis par les mendiants eux-mêmes. La petite valise était devenue vieille et pelée, et toujours son propriétaire se faisait attendre. La dame, que le temps usait aussi quelque peu, regardait toujours par la fenêtre à balcon dans le crépuscule du Sud, et tous les matins, la servante secouait quelque paillasson usé, par dessus la rampe peu solide ; et ni l'une ni l'autre ne s'étaient encore fait ni ami ni ennemi.

Les deux chambres, pour avoir été négligées dans les commencements, avaient besoin de réparations à chaque instant, et leurs hôtes se retiraient en conséquence tantôt dans l'une et tantôt dans l'autre ; mais la fameuse valise ne se laissait toujours qu'entrevoir. Le propriétaire, à son grand désespoir offrant toujours ses services trop tard, les femmes, que la valise fût lourde ou légère, ayant toujours eu le soin de la changer de place ellesmêmes. Coucou trouvait cela significatif

Tard, un jour de cette saison d'hiver si rude où, à

Textatique surprise de tous les enfants de la ville, la neige avait couvert les rues jusqu-à la cheville, on entendit frapper doucement à la porte des deux chambres, qui donnait sur le corridor La dame ouvrit, et aperçut un homme grand, maigre et grisonnant, un parfait étranger, debout derrière... Monsieur George ! Les deux hommes étaient balafrés, et leurs vêtements déchirés portaient les traces de la mauvaise saison. Sur la tête de Sieur Q-eorge, un sabre mexicain avait laissé un long sillon dénudé dans ses cheveux blancs.

Le propriétaire les avait accompagnés jusqu'à la porte : c'était une magnifique occasion. Mademoiselle les invita tous trois à entrer, et s'efforça de leur procurer un siège à chacun ; mais comme elle n'y put parveniri sieur Q-eorge traversa la chambre et alla s'asseoir, sur la mystérieuse valise. Cette action était si évidemment affectée, que le propriétaire ne manqua pas, dans sa sagacité, d'en faire la remarque à part soi.

Sieur Q-eorge était tranquille, ou plutôt, à ce qu'il parut, tranquillisé. L'esclave se tenait près de lui, et c'est à elle qu'il adressa le peu qu'il eût à dire, laissant la dame converser avec l'autre personnage. L'étranger était un interlocuteur animé, et parut plaire à la dame ; mais s'il plut, il fut le seul. Coucou, dont la curiosité était intense, chercha un prétexte pour rester, mais n'en trouva aucun. En somme, la compagnie n'était pas pour lui précisément sympathique. La dame paraissait d'avis que Coucou n'avait aucune affaire céans ; Sieur Q-eorge semblait en penser autant de son compagnon ; et les quelques mots échangés entre Mademoiselle et sieur George furent assez froids. La servante paraissait à peu près satisfaite, mais ne pouvait s'empêcher de jeter de temps en temps un regard inquiet sur sa maîtresse. Naturellement la visite fut courte.

Le lendemain un seul des deux visiteurs revint, mais mieux mis. Il est évident que Sieur Q-eorge n*aimait pas son compagnon, mais qu'il ne pouvait s'en débarrasser. L'étranger, considérablement plus jeune que Monsieur, gesticulant d'une façon théâtrale, était un infatigable parleur en français-créole, s'excitait constamment à propos de petites choses, incapable d'en apprécier de grandes. Une fois, comme ils sortaient. Coucou— ces choses-là arrivent — était sous l'escalier. Comme ils descendaient, l'homme de haute taille parlait : " Il vaudrait mieux l'enterrer," disait-il. Le propriétaire l'écouta, retenant son haleine, et songeant à la valise. Mais il n'entendit rien de plus.

Ils revinrent la semaine suivante.

Us revinrent la semaine suivante.

Ils revinrent encore la semaine suivante.

Les yeux du propriétaire commencèrent à s'ouvrir. Il devait y avoir quelque projet de mariage en voie de réalisation. Il était clair maintenant que sieur George aurait désiré ne pas être accompagné dans ses visites par l'homme de haute taille ; mais depuis qu'elles devenaient régulières et fréquentes, il était également clair que la raison pour laquelle il ne s'en débarrassait pas, c'est qu'il ne croyait pas convenable d'entrer et sortir trop souvent seul. Peut-être même n'était-ce que cette tendre passion que son compagnon lui avait conseillé d'enterrer. Souvent on entendait comme le bruit d'une conversation joyeuse dans la première des deux chambres, laquelle avait été transformée en salon ; et chaque semaine, comme les deux amis descendaient l'escalier, l'homme de haute taille était toujours d'une grande gaieté et empressé d'embrasser Sieur George, qui

— le sournois ! pensait le propriétaire, — aiFectait de paraître grave, et souriait seulement avec une expression embarrassée.

— Ah ! Monsieur, vou3 croire vous bien fin, mais vous pas fin comme Coucou, non !

Et le petit inquisiteur hochait la tête, souriait, et secouait la tête de nouveau, comme un homme a parfaitement le droit de le faire, lorsqu'il s'aperçoit qu'il commence à déchiffrer enfin une énigme qui l'intriguait depuis vingt ans. Il devinait ce que Sieur George avait dans la tête ; il devinerait bientôt ce qu'il y avait dans sa valise.

Quelques mois s'écoulèrent rapidement, et il devint évident à tous les yeux du dedans et du dehors de l'ancienne demeure, que le petit propriétaire n'avait pas deviné trop mal ; et que, de fait, Mademoiselle était sur le point de se marier.

Une certaine après-midi de printemps qu'il pleuvait, un simple coupé de louage s'arrêta devant l'entrée principale de la vieille maison ; et après quelque peu de brouhaha, et le rassemblement d'une troupe d'enfants mouillés dans le vaste vestibule. Sieur G-eorge, enveloppé dans un pardessus nouvellement réparé, sauta par terre et monta les degrés. Un moment après, il reparut sur l'escalier, ayant à son bras Mademoiselle couronnée et voilée. Mademoiselle était encore très belle. Sa beauté était dans tout son développement, — tout-à-fait mûre, — peut-être même un peu trop mûre, mais si peu ! Et comme elle descendait enveloppée dans l'enivrante odeur des fleurs nuptiales, elle semblait la victime enguirlandée d'un sacrifice païen. La servante, en toilette de fête, marchait par derrière.

Le propriétaire avait un devoir à remplir envers la communauté. Il arrêta la femme de chambre sur la dernière marche :

— Maîtresse à vous s'en aller pour épouser Sieur George ? Moi, content, content, content !

— Epouser Sieur G-eorge, non, monsi.

— Non ? Pas^épouser Sieur George ? Mais comment ?

— Va pour épouser l'autre ?

— Diable ! le grand ?

Et les deux mains sur le front, il regarda partir le carosse qui disparut dans la bruine. Comme il se retournait pour rentrer dans la maison, une terrible pensée le frappa : ils avaient laissé la valise ! Il se précipita dans l'escalier, de même que sept ans auparavant, mais de même — hélas ! la porte était fermée à clef, et pas un picaillon de dû sur le loyer.

Ce soir-là, assez tard, un petit homme trapu, vêtu d'un pardessus mouillé, s'introduisit péniblement dans le vestibule humide de la maison, monta l'escalier en trébuchant, ouvrit en tâtonnant la porte des deux chambres, et se laissant tomber sur la fameuse valise, s'endormit d'un sommeil qui dura jusqu'à ce que les rayons du matin vinrent lui caresser la nuque, en filtrant à travers la fenêtre à balcon. A ce moment-là, le vieux Coucou passait devant la porte. Surpris de la trouver entr'ouverte, il la poussa tout doucement et aperçut à l'intérieur Sieur Q-eorge à genoux devont la valise mystérieuse, et qui se relevait. Il était revenu prendre possession de son ancien logement.

Sieur G-eorge, pour la seconde fois, était bien changé

— changé de mal en pis. Etait-ce à cause de son âge, ou la conséquence de la terrible cicatrice qu'il avait au visage, de taciturne et réservé qu'il avait été, il était devenu loquace. Lorsque par hasard il lui arrivait quelque emploi — car il n'en cherchait jamais — l'argent qu'il recevait passait à quelque chose qui le laissait sombre et cassé. Il liait volontiers connaissance avec son propriétaire, de même il est vrai qu'avec toutes les gens du voisinage, à qui il racontait ses aventures dans les prisons de Mexique et dans les villes de Cuba ; sans excepter les tribulations et les périls qu'il avait rencontrés en compagnie de l'homme de haute taille qui avait épousé Mademoiselle, et qui n'était ni mexicain ni cubain, mais pur louisianais.

— C'est lui qui m'aimait, disait-il ; pas moi ! Il m'avait pris un jour en amitié, et je n'ai jamais eu le courage de m'en débarrasser. Que Madame ait pu l'aimer, ce ne peut-être que par l'un de ces caprices qu'il est inutile pour un homme de chercher à comprendre. Il n'était pas plus fait pour elle, qu'un haillon pour une reine ; et j'aurais pu l'étrangler de mes mains, le soir qu'il me passa les siennes autour du cou pour m'apprendre à quel suicide il l'avait déterminée. Mais tous les jours on voit de jolies femmes commettre la même folie, seulement elles n'attendent pas pour cela d'avoir trente-quatre ou trente-cinq ans. Pourquoi je n'aime pas cet homme ? Eh bien, c'est un ivrogne : voilà !

Ici, Coucou que sa connaissance imparfaite de l'anglais empêchait de tout saisir, s'éclatait de rire comme s'il voyait là le trait final de toute l'histoire.

Cependant malgré ses bavardages. Monsieur ne laissait jamais échapper un mot au sujet de ce qu'il avait été avant son départ ; et la grande énigme de la valise

toujours la même énigme, toujours de plus en plus térieuse.

-insi ces deux chambres avaient été le théâtre d'évé- ^^^>3ci.ent8 assez étranges, sinon réellement extraordinaires ; ^^^^^^ie le plus étrange de tous, assurément, fut un jour ^ ^x*i-ivée de sieur G-eorge, pleurant à chaudes larmes et P^^^rtant dans ses bras une jolie petite fille, Tenfant de 1 i^v^x-ogne qu'il détestait et de la pauvre Madame morte ^^^l^e, misérable et désespérée. Il prit grand soin de 1 <^x^heline, car elle le fut bientôt. Son père fut un ■^^^►vi matin repéché dans le Vieux Bassin, et sieur ^^*"^OTge constata l'identité du cadavre à la morgue de la Trême.

H se passa de nourrice, — le père avait vendu au loin

l^. Servante mulâtre ; et seul, sans une âme pour l'aider,

^^ Ï^Totégea et soigna l'être frêle dans toutes les petites

^^^ladies et toutes les phases critiques de l'enfance et

^^ l'adolescence, jusqu'à ce qu'un soir, après avoir pen-

^'^ïxt des semaines et des mois persisté à se fermer les

y^xix comme quelqu'un qui voudrait dormir au soleil, il

filait pas s'éveiller à l'idée que sa protégée était devenue

femme.

C'était un soir brumeux de novembre, aux premières fraîcheurs de l'automne. Le soleil couchant était obscurci par la fumée qui montait des prairies en flamme ; l'air était rempli de la cendre des herbes et des roseaux ; des gamins en haillons traînaient au logis des morceaux de bois de chauffage, et s'il arrivait qu'un morceau de charbon tombât d'une voiture, en face de la maison de Coucou, quelque blanchisseuse de fin de l'autre côté de la rue, pouvait frapper et poursuivre un enfant d'un côté de la chaussée à l'autre pour s'emparer de ce maigre butin.

Le vieillard revint chez lui d'un pas ferme. Il monta Tescalier avec assurance et sans s'arrêter pour se reposer ; il entra chez lui tranquillement et d'un pied beaucoup plus léger qu'à l'ordinaire, et s'assit près de la fenêtre ouvrant sur le balcon rouillé.

La chambre était petite, et bien tristement différente de ce qu'elle avait été; mais sieur G-eorge était bien changé aussi. Elle était sombre et renfermée ; les murs étaient tachés par l'humidité et le plafond décrépit laissait voir çà et là le lattis à nu. Le mobilier était pauvre et mince, laissant une place apparente à la curieuse petite valise. Le parquet était fait de larges dalles retenues par des clous, mais enflées et creusées en deux ou trois larges ondulations, comme si elles avaient dérivé assez longtemps au courant des âges pour sentir le gonflement des marées.

Cependant ce parquet était propre, le lit bien fait, la table de cyprès à sa place, et la senteur moisie des murs en partie neutralisée par un géranium s'épanouissant sur l'allège de la fenêtre.

Sitôt que sieur George fut entré et assis, la voix d'une personne invisible, mais venant de la chambre voisine, dont il était toujours le locataire, lui demanda si c'était lui, et comme il répondit affirmativement, la voix ajouta :

— Papa G-eorge, devine qui est venu aujourd'hui.

— Coucou, pour le loyer ?

— Oui, mais il ne reviendra plus.

— Non? Pourquoi?

— Parce que tu ne le paieras pas.

— Non ? Comment cela ?

— Parce que j'ai payé.

— Impossible ! où as-tu pris de l'argent ?

— Tu ne devines pas ? La mère Nativité.

— Comment ? pas pour de la broderie ?

— Non ? et pourquoi pas ? Mais oui !

Et la personne qui disait ces mots entrait en riant. C'était une jeune fille de seize ans ou environ, trèsbelle, avec des yeux et des cheveux très noirs. On ne p>ouvait trouver dans toute la ville une figure et une tournure si peu en harmonie avec ce qui l'entourait. Elle s'assit aux pieds de sieur George ; et, Ich mains croisées sur son genou, le visage tourné vers le sien avec une expression où se confondaient l'innocence de l'enfant avec la sagesse de la femme, elle parut pour quelque temps prendre la principale part à une conversation, qui ne pouvait s'entendre du corridor extérieur.

Quel qu'eût été le sujet de cette conversation, la jeune fille se leva bientôt, se jeta dans les bras ouverts du viellard, et l'embrassa avec effusion. Puis il se fit un silence pendant lequel les deux figures pensives et souriantes regardèrent dans la rue par dessus le vieux balcon délabré. Peu après, elle s'éloigna en disant un mot sur le changement de température, alla tout doucement introduire une allumette entre les barreaux de la grille. Sieur George se retourna du côté du feu ; la jeune fille apporta de sa chambre une chaise à coudre toute basse sur laquelle elle s'assit à ses côtés, laissant tomber sur les genoux du vieux, sa tête qu'il se mit à caresser de sa main basanée.

Ils restèrent là, lui toujours parlant, elle écoutant, jusqu'à ce que tous les voisins fussent plongés dans le sommeil ; — tous les voisins, excepté Coucou.

Coucou, sur ses vieux jours, avait pris la constante habitude d'écouter aux portes. Ce soir-là, son œil et son oreille durent se succéder au trou de la serrure ; car il raconte des choses qui n'étaient certainement pas dites pour le dehors. 11 entendit la jeune fille sangloter, et le vieillard qui lui disait :

— Mais vous devez partir maintenant. Vous ne pouvez décemment rester avec moi, quelque en soit mon désir. Dieu seul sait comment je supporterai cette épreuve, et ce qui adviendra de vous ; mais il est votre providence à vous aussi, mon enfant, et il vous protégera. J'ai causé la mort de votre grand père. J'ai dissipé la fortune de votre pauvre mère défunte ; que ce soit le dernier tort que je vous fasse !

Puis il ajouta comme se parlant à lui-même : — J'ai toujours agi pour le mieux !

D'après ce que Coucou pouvait en juger, le vieillard venait de raconter toute cette histoire à laquelle il faisait ainsi allusion. La jeune fille s'était laissée tomber par terre, et la tête cachée dans ses mains, s'écriait en sanglotant :

— Je ne puis pas partir, papa George ; oh ! papa George, je ne puis pas partir !

A ce moment, sieur George, qui toute la journée avait gardé une bonne résolution, encouragé par les plaintes déchirantes de l'enfant, se prit à méditer l'acte le plus insensé qu'il eût jamais eu la pensée de commettre. Il

révéla à la pauvre affligée qu'il n'était pas son parent ; qu'aucun lien du sang ne les liaient l'un à l'autre ; que c'était au grand père de l'orpheline qu'il s'était engagé à en prendre soin ; qu'il avait bien imparfaitement tenu sa parole ; mais que ce serait la tenir plus mal encore que d'abandonner la pauvre enfant à la merci publique, quelque sympathie qu'elle pût rencontrer dans le inonde.

— J'ai tâché d'être bon pour vous, ajouta-t-il. Lorsque je vous ai adoptée, toute petite enfant, je vous ai prise pour la mort ou pour la vie. Je voulais bien faire pour vous pendant votre enfance, et plus tard faire mieux encore. J'étais persuadé qu'à l'heure qu'il est nous serions à l'aise, et que vous pourriez choisir votre foyer et votre avenir dans un monde tout rempli d'amis. Je ne sais pas pourquoi je n'y ai pas réussi !

Il s'arrêta un moment, parut méditer, et reprit avec une certaine brusquerie :

— Je pensais qu'une éducation, bien supérieure à celle que vous a donnée la Mère Nativité, serait le digne complément de vos charmes personnels ; que de bonnes mères et de bonnes sœurs seraient heureuses de vous recevoir dans leurs familles, et que la fleur de votre jeunesse s'épanouirait au soleil de l'aisance et du bonheur. J'aurais donné ma vie pour la réalisation de ce rêve. Et je l'ai donnée — telle qu'elle était ; mais elle ne valait pas grand chose, ma vie, — pas assez pour pouvoir être échangée contre le bonheur. J'ai pensé à quelque chose, mais je crains d'en parler. Cette idée ne m'est pas venue aujourd'hui ni hier ; j'y songe depuis longtemps — depuis des mois.

La jeune fille regardait la flamme de l'âtre, écoutant avec un intérêt intense. Sieur George continua :

— Oh ! ma chérie, si je pouvais seulement vous faire penser comme moi, vous pourriez rester avec moi alors.

— Bien longtemps ? demanda-t-elle sans bouger.

— Oh ! aussi longtemps que le ciel le permettrait. Mais il n'y a qu'un moyen pour cela, dit-il, comme pour sonder le terrain, un seul moyen de rester ensemble. Me comprenez-vous ?

Elle leva sur le vieillard un regard péniblement interrogateur.

— Si vous étiez — ma femme, chérie !

Elle jeta un cri de détresse comprimée, et, se glissant rapidement dans sa chambre, pour la première fois de sa vie, elle ferma la porte à clef.

Le vieillard resta seul sur sa chaise, à pleurer.

GrEo. W. Cable.

(A continuer)

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