‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 25 sur 90 · LA PREMIÈRE MOISSON · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE MOISSON

Ce site, c'est Québec. Au nord montent, splendides, Lies échelons lointains des vastes Laurentides. En bas, le fleuve immense et paisible, roulant Au soleil du matin son flot superbe et lent, Reflète, avec les pins des grands ix)cher8 moroses, lie clair azur du ciel et ses nuages roses.

Nous sommes en septembre, et le blond fructidor, Qui sur la plaine verte a mis des teintes d'or. Au front dos bois bercés par les brises flottantes Répand comme un fouillis de couleui*s éclatantes ; On dirait les joyaux d'un gigantesque écrin. Un repos solennel plein d'un calme serein Plane encor sur ces bords où la chaste nature. Aux seuls baisera du ciel dénouant sa ceinture. Drapée en>sa sauvage et rustique beauté. Garde tous les trésors de sa virginité

Cependant un lambeau de brise nous apporte Comme un refrain joyeux, qu'une voix mâle et forte, Mêlée à des éclats de babil argentin.

Jette, dans l'air sonore, aux échos du lointain. Ce sont des moissonneurs avec des moissonneuses. Ils suivent du sentier les courbes sablonneuses, Bt) le sac à l'épaule, ils cheminent gaîment.

Ce sont des émigrés du doux pays normand, Des filles du Poitou, de beaux ^ai's de Bretagne Qui viennent do quitter leur lande ou leui* campagne, Pour fonder une France au milieu du désert.

L'homme qui les conduit, c'est le robuste Hébert, Un vaillant ! le premier de cette forte race Dont tout un continent gai-de aujoui-d'hui la trace. Qui, dans ce sol nouveau par son bras assaini, Mit le grain de froment, trésor du ciel béni. Héritage sans prix dont la France féconde. Dans sa maternité, dota le nouveau monde ! Ils vont dans la vallée où les vents assoupis Font ondoyer à peine un flot mouvant d'épis Qu'ont mûris de Tété les tépides haleines.

Bientôt le blé jauni tombe à faucilles pleines; La javelle où bruit un essaim de grillons S'entasse en rangs pressés au revers des sillons Dont le creux disparaît sous l'épaisse jonchée ; Chaque travailleur s'ouvre une large tranchée ; Et, sous l'effort commun, le sol transfigui'é Laisse clair tout un pan de son manteau doré.

Le soir arrîve enfin ; mais les gerbes sont prêtes ; On en charge à pleins boixls les rustiques charrettes Dont l'essieu va ployant sous le noble fardeau. Puis, presque recueilli, le front ruisselant d'eau, Pendant que, stupéfait, l'enfant de la savane Eegai*de défiler l'étrange caravane Et s'étonne à l'aspect de ces apprêts nouveaux, Hébert, qui suit ému le pas de ses chevaux, Eentre, offrant à Celui qui donne l'abondance, La première moisson de la Nouvelle-France.

Louis Fréchsttb.

Un soir, au café Procope, après avoir épuisé un sujet de comparaison entre la France et le Canada — il s'agis^ sait de savoir lequel, de Paris ou de Montréal, avait le meilleur service de pompes à incendie, — mon contradicteur, un auteur inédit, vivant de sa plume, me dit très sérieusement : " Votre service du feu et vos pompes à incendie sont supérieurs aux nôtres, soit. Je ne le conteste plus. Quand on arrive de Montréal, il est entendu que rien sous le soleil n'est comparable à vos raquettes, et que les douze pieds de neige sous lesquels vous êtes ensevelis pendant six mois de Tannée, vous donnent des jouissances transies, dont nous autres, pauvres Français, nous n'avons aucune idée. Il est cependant un point sur lequel nous l'emportons certainement sur

vous."

— C'est très possible, répondis-je, en songeant au dernier incendie de Québec, dont, heureusement, il n'avait jamais entendu parler.

— Pour vous prouver ma thèse, continua-t-il, je n'emploierai point d'arguments que vous puissiez contester ; ma dialectique sera telle, que Socrate lui-même, le père de la dialectique, ne la désavouerait pas. Garçon, deux douzaines de gravettes,

Jl fai^t VQUs dire que les gravetUs sont des huîtres

provenant du banc de la Hillon, et sont réputées les meilleures de France.

J'avais déjà goûté à des huîtres françaises, aux vertes qui ne sont pas très excellentes, et aux marennes que j'aurais grand tort de mépriser.

Quant aux gravettes, je dois avouer que je les trouvai délicieuses, arrosées qu'elles furent d'un petit vin de Chablis, créé et mis en bouteille pour la plus grande délectation des gourmets, mais non pas délicieuses au point de me faire trahir pour elles mon pays.

— Eh bieh ! me dit mon amphytrion, manifestement convaincu du succès de sa dialectique, qu'en pensezvous?

— ^Tout le bien possible. Vos huîtres sont à la hauteur de la plus enviable réputation. Selon moi, elles vont presque de pair, ce qui n'est pas peu dire, avec nos miramichis.

— ^Vos miramichis, qu'est-ce que c'est que ça?

— De très bonnes huîtres prises à l'embouchure de la rivière du même nom. Mais il ne faut pas confondre ; il y a miramichi et miramichi, comme il y a fagot et fagot. Celles qui proviennent du côté de Nigaoêque et de Tabisintac, ou même de la Pointe- Chimnâque, c'est-à-dire de la région où la rivière se confond avec les eaux du golfe Saint-Laurent, sont de beaucoup préférables aux autres, comme saveur et comme goût. Les vôtres ressemblent plutôt à celles que nous trouvons en remontant la rivière, en amont de l'île aux Becs-scie, lesquelles, quoique inférieures, ont certes aussi leur prix.

— Mais que me chantez- vous là avec vos nigaouêques, et vos miramichis et vos becs-scie, s'écria-t-il exaspéré 'i

— ^Je veux vous faire connaître nos huîtres, comme vous venez de me faire connaître les vôtres. Le procédé n'est pas le même, voilà tout. Par exemple, avez-vous jamais mangé des ma/péques ?

— ^Jamais de la vie.

— Les malpéqtœs, selon moi, n'ont qu'un défaut, c'est d'être pêchées, ainsi que lesbedéqv^Sy et toutes les huîtres de l'Ile du Prince-Edouard, au reste, sur un fond vaseux, glaiseux, ce qui fait que leur coquille est sale au toucher. Mais si jamais rude écorce cacha de nobles entrailles, c'est bien ici le cas de le dire. Je voudrais connaître le procédé de conservation qu'employa Apicius, lorsqu'il fit parvenir à Trajan, alors en Perse, des huîtres d'Italie, aussi fraîches qu'à leur sortie des eaux de Lucrin, et, à mon retour en Amérique, je vous expédierais un baril de nos malpéques. Vous les déclareriez, j'en suis sûr, les plus délicieuses huîtres du monde. Car les mcUpéqties, pour n'être pas supérieures aux nigaauéques, ne sont cependant égalées par aucune de vos huîtres de France.

— Comment dites- vous ?

— ^Je dis que vous n'avez pas d'huîtres en France qui vaillent nos mdpéques, quoique celles-ci soient manifestement inférieures aux tatamagouches et aux malagâches, dans le comté de Colchester, Nouvelle-Ecosse, et aux pugwâches, dans le comté voisin. Mais au-dessus de tout cela, continuai-je en m'échauffant, et il me semblait que mon enthousiasme gagnait mon interlocuteur, audessus de tout cela, il y a la bouctotiche, véritable perle entre les huîtres; la Saint-Simon, seule digne d'être

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appelée " truflFe de la mer," la caraqueite, sa voisine, qu'on eut servi dans un plat d'or aux dieux de l'Olympe, si les dieux de TOlympe en avaient soupçonné Texistence ; la gédaïque,,.

Je m'arrêtai pour voir TeATet de ma tirade sur mon homme : il était parti, et, dans sa précipitation, il avait oublié de payer la note que je dus solder, 12 francs 60 centimes.

Chaque pays, chaque nation a son orgueil national, qui consiste en un sommet à la hauteur duquel aucune aucune nation rivale ne peut arriver. Ontario a Hanlan, le rameur ; Québec a ses érables et ses " cabanes à sucre ; " les provinces maritimes ont leurs huîtres.

L'huître est une production cosmopolite que les {Peuples ont plus ou moins appréciée, en raison de leur civilisation. Le triomphe de l'huître à Athènes est d'avoir octracisé Aristide, surnommé le Juste. A Rome, elle n'est arrivée à son complet épanouissement qu'aux grands jours de l'empire. Elle partagea longtemps, avec les successeurs d'Auguste, les honneurs divins. Juvénal, qui marqua de son fouet sanglant les épaules nues de Messaline, et qui sillonna le visage des afl&anchis puissants, désarma devant la sérénité de l'huître, qu'il chanta dans je ne sais plus laquelle de ses satyres.

Et cependant, comme je viens de le dire, les meilleures huîtres du monde sont incontestablement les nôtres.

Les savants, pour frustrer notre grande confédération canadienne, feignent de les ignorer. Quand ils en parlent, ils les désignent sous le nom de ostrea borecdis, comme pour en faire hommage aux Esquimaux. Je réclame pour elles le nom de ostrea canadensis. Puisse ce nom latin les dédommager de leur nomenclature barbare, horripilante, qui tue leur réputation à l'étranger. Pugwâche, Pointe-Chimnaque, Âboujâgane, pour désigner ce que la nature a fait de plus divinement délicieux ! Car ce qui constitue la supériorité de nos huîtres, ce n'est pas leur quantité, les bancs en sont presqu'épuisés ; ce ne sont pas non plus les lois du gouvernement qui les protègent, la plupart de ces lois sont stupides, appliquées à notre pays ; c'est une supériorité intrinsèque, intérieure, c'est leur piquant,' c'est ce goût exquis, appétissant, agaçant, lasci:^ inénarrable, dont ceux là seuls qui ont savouré des bouctouches ou des caraquettes fraîches se forment une juste idée.

Pour qui a goûté des deux, les huîtres de France sont flasques, comparées aux nôtres. Les meilleures de l'Angleterre, les emsworth "natives, les miltons, n'en approchent pas même. Il faut aller en Irlande pour trouver, dans les carlùrfords, quelque chose qui arrive à l'épaule de nos saint'Simans. Quant aux huîtres de New- York ou de Baltimore, elles n'entrent pas en ligne de comparaison. Personne au Canada, même parmi les plus perdus de réputation gastronomique, ne voudrait ou ne pourrait en consommer sa douzaine autrement qu'en " soupe ", ou avec force assaisonnements et condiments. Or, la cuisson ou les condiments appliqués à l'huître canadienne, c'est, en statuaire, vouloir recouvrir de terre glaise un marbre de Carrare, c'est prétendre relever la beauté d'une Vénus grecque en la drapant d'un calicot de dix sous.

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Ce serait une hérésie culinaire inconnue de nos bords» hérésie contre laquelle s'élèverait, dans un anathème universel, le corps puissant de nos gastronomes.

Tout ce qu'une saine gastronomie peut tolérer ou permettre, c'est d'entremêler avec nos huîtres un petit vin blanc, le Chablis pu le Meursault sont préférés. Les Anglais y ajoutent le porter^ et les Allemands le logerbéer. Les malheureux!

C'est un fait constaté dans l'histoire naturelle que-plus on remonte vers le nord, plus ce testacé bivalve a de vertus gustatives. Les huîtres des pays chauds, celles de l'Afrique, par exemple, sont absolument inférieureai. Les Eomains abandonnèrent celles d'Italie aussitôt qu'ils eurent accès, grâces aux conquêtes de César, qui, pour cette considération, fut nommé dictateur du monde entier, aux huîtrières de la G-aule. Celles-ci, à leur tour, cédèrent l'empire aux acéphales de l'Angleterre et de l'Irlande.

C'est tout simplement une question de latitude.

En suivant cette progression, les huîtres du pôle Nord dpivent donner, aux phoques et aux ours blancs de ces parages, des jouissances inconnues aux amphibies de notre zone tempérée.

Ce point là — la supériorité des huîtres boréales — est très important à établir, maintenant surtout qu'il est prouvé par les récentes découvertes de M. Olsen qu'il existe dans les régions du cercle polaire des bancs d'huîtres inépuisables. On ne demandera plus, à chaque sinistre survenu dans ces contrées de glace, à quoi ser-

vent ces expéditions au j>à\e Nord, qui ne sont en fin de compte que des hétacombes choisies par les gouvernements soi-disant civilisés. A quoi elles servent ? A frayer aux gourmets des cinq continents le chemin des huîtrières par excellence! A reculer les barrières de banquises qui nous interdisent l'approche de ce nouveau jardin des Hespérides ! A justifier ce grand mot de Yoltaire, si peu compris de son siècle, et qu'il faut, même dans le nôtre, modifier pour le faire entendre :

" C7e8t du Nord aujourd'hui que nous viennent les huîtres ! "

Nos huîtres s'en vont ! Caraquette qui, il y a vingt ans, exportait 20,000 barils d'huîtres, n'en a pas exporté 2,000 l'année dernière. Dans dix ans, les grandes beUtures de Bedec et de Malpec seront épuisées complètement, comme le sont, ou à peu près, les bancs de Shédiac, de Bouctouche, de Shémogoui, et généralement tous ceux du littoral du Nouveau-Brunswick, à partir de Miramichi en allant jusqu'à Pictou.

Fendant qu'en France l'industrie du parcage artificiel, de l'eiisemencement et de l'élevage des huîtres prend de l'importance d'année en année, au point de compter ses revenus par millions de dollars, et de transformer en établissements populeux et florissants des grandes étendues du littoral autrefois désertes et réputées inhabitables ; pendant que la Virginie, le Maryland et New- York emploient des véritables armées d'hommes et de femmes à draguer, ouvrir, mettre en boîte et expédier aux quatre coins du continent des milliards de ces savoureux molusques, le Canada n'a pas un seul parc ou vivier artificiel pour la reproduction des huîtres.

Or, tout le monde an Canada mange des huîtres. Bien que pour Tapprovisionnement de nos grandes villes, Montréal, Québec, Toronto, Ottawa, Hamilton, nous payons des milliers de piastres par semaine à Baltimore et à New- York.

Il y a des fortunes à faire et des bénédictions à amasser pour les amareilleurs qui s'aviseront un jour de pratiquer la culture de nos bancs d'huîtres. Sans compter que c'est une ressource nationale qui périt, faute d'exploitation.

Le gouvernement fédéral, rouge ou bleu, a fait des lois pour la protection de nos huîtres. Ces lois, fruits de longs tâtonnements et de nombreux inspecteurs ad hôcj se résument à ceci : Défense de pêcher des huîtres à partir du premier mai jusqu'au premier septembre.

Résultat : jamais la destruction de nos huîtrières n'a été aussi rapide et aussi complète que depuis l'application de ces règlements.

Parce qu'en France, en Angleterre et aux Etats-Unis un semblable règlement existe, on a cru faire merveille en l'appliquant ici, sans considérer si ce qui convient à la Virginie, pays tropical, peut convenir aussi bien à la province du Nouveau-Brunswick, où les glaces prennent en novembre et fondent en avril.

Qu'on laisse donc pêcher nos huîtres en été, au risque de faire mourir d'horreur ceux qui s'imaginent encore que les huîtres sont poison pendant les mois qui n'ont pas d'jR, et que, par exemple, l'on prohibe la pêche sur la glace. C'est l'hiver qui tue nos huîtres. Voici comment. Pour faire la pêche, dans notre pays, au lieu de se servir d'une drague, comme en France, en Italie et aux Etats-Unis, on se sert de râteaux armés de longues dents

de fer. Le pêcheur, ayant fait " engraver " ou mordre son râteau sur le fond, ou la " battùre ", comme disent les Acadiens, Ten retire chargé de coquillages morts et vivants de toutes dimensions. Si c'est Tété, après avoir trié les huîtres, il rejette le contenu de son râteau à l'eau ; mais si c'est l'hiver, il laisse tout sur la glace, sauf les huîtres qu'il a mises dans son panier. Or, les débris qu'il laisse ainsi geler et périr sur la glace, ce sont des coquillages morts auxquels sont attachés des I>etites huîtres qui peuvent se compter par milliers. Des experts assurent que la semence d'une seule huître contient jusqu'à 500,000 ovaires.

A ce taux-là, des milliards d'huîtres sont tuées à leur naissance par nos pêcheurs, l'hiver. C'est là une des causes de la destruction de nos huîtrières, et peut-être la plus active.

Je parlais tout-à-l'heure des inspecteurs du gouvernement dont les rapports ont servi de base aux règlements établis pour la protection des huîtres. Quelquesuns de ces inspecteurs sont eux-mêmes de véritables.... perles.

L'autre jour, je lisais le rapport d'un nommé Hunter- Duvar, bien connu comme auteur dramatique et comme " scholar " dans toute l'Ile du Prince-Edouard. Il y a des ineffabilités dans le mémoire de cet inspecteur-dramaturge.

Il commence par déplorer l'ignorance du public " incapable, dit-il, de comprendre que l'huître n'est pas bonne à manger, l'été ". Puis il voudrait, pour des rai-

sons d'hygiène, que la vicieuse habitude de manger des molusques impurs fut réformée.

Molusque impur ! Une huître !

Savez-vous où cet inspecteur philantrope a pris cette impureté qu'il trouve dans les huîtres ? Dans sa Bible où il a lu, sans doute, que la loi mosaïque défendait, comme aliment impur, l'usage de tout poisson n'ayant ni ouïes ni nageoires. Moïse devenu coUaborcteur de Hunter-Duvar !

Seulement, qu'on ne s'étonne plus si nos bancs d'huîtres s'épuisent.

Pascal Poirier.

(D'après V anglais de J, Hawthome)

Un jour, en faisant des recherches dans les archives de la police à Paris, Alexandre Dumas père mit par hasard la main sur un dossier qui lui fournit le sujet de Monte Christo, le plus extraordinaire de tous ses romans.

De même en Angleterre, paraît-il, on pourrait sans peine trouver dans les voûtes des cours de justice les pièces de plusieurs procès célèbres dont le fond ou peutêtre de simples incidents, arrangés d'une manière habile, feraient la fortune d'un romancier ou d'un dramaturge moderne. M. Hawthome assure même que certains drames de la vie réelle dont le retentissement n'a guère dépassé le voisinage des tribunaux, donneraient matière à une œuvre artistique sérieuse. Entre autres, il cite la disparition du révérend David Poindexter, au commencement du siècle, et il en raconte, telles qu'il les a connues sur les lieux, toutes les circonstances, dans un récit simple et vrai, préférant à une histoire dramatisée une histoire authentique- Nous allons suivre son exemple et ses traces.

David Poindexter naquit à Londres en 1^85, d'une ancienne et respectable famille de Sussex. Il fit ses

études à Oxford avec rintention d'entrer dans les ordres, et, de fait, en 1810 nous le voyons pasteur de la petite ville de Witton, près de Londres.

Il trouva là de quoi vivre. Les débordements du grand-père et du père avaient presque appauvri les Poindexter, et David parwt n'avoir eu à cette époque d'autres revenus que sa modeste prébende. Il était pauvre, mais ses talents l'autorisaient à compter sur une position brillante dans la carrière où il était entré ; cependant il s'irritait contre sa pauvreté, il accusait sa destinée : preuve qu'il avait hérité une large part du tempérament mal équilibré qui avait conduit sa famille au bord de l'abîme.

Au physique, c'était un bel homme, d'une beauté frap^ pante, saisissante : longue chevelure noire, sourcils épais et les yeux bleus ; la bouche et le menton d'un dessin gracieux, mais peu énergique ; figure longue et mince, bien régulière. Il prêchait avec éloquence, et lorsque le sujet échaufiait sa verve naturelle, il arrivait à des efiets d'émotion intense. Très populaire parmi les femmes, quoiqu'il les traitât toutes avec une égale froideur, il l'était moins chez les hommes, avec qui cependant il montrait beaucoup moins de gêne et de réserve.

A la fin de la deuxième année de son installation à Witton, on sut qu'il recherchait une jeune fille des environs, mademoiselle Edith Saltine, unique enfant d'un colonel en retraite. L'opinion fut bienveillante pour l'un et l'autre. On voyait là une affaire de cœur; car si le brave colonel était revenu de ses campagnes chargé de gloire et de rhumatismes, il n'en avait pas rapporté d'argent. Comme il n'avait guère que sa demi-solde pour vivre, la dote de sa fille ne

I>ouvait tenter personne. D'ailleurs, Edith était charmante et jolie, et quant au révérend David Poindexter, il paraissait profondément épris. Il n'est pas rare de voir des caractères, jusque-là timides ou réservés, manifester, une fois touchés par la passion, plus de fougue que d'autres bien plus démonstratifs dans le cours ordinaire de la vie.

Le colonel Saltine se montra, d'abord, assez peu sympathique à ce futur gendre. Vieux, valétudinaire, il s'était habitué aux soins de sa fille comme à la jouissance d'un droit et il ne goûtait pas du tout l'idée de se voir délaissé pour l'amour d'un pasteur de belle prestance. La liaison paraissait devoir être brisée dès ses débuts, car Edith était absolument dévouée à son I>ète et ne se serait jamais imaginée de lui contester le j>ouvoir de disposer d'elle à son gré ; mais Poindexter était épris, il sut se rendre agréable au colonel, il avait le secret de la persuasion ; il fit surtout bien comprendre que le colonel, sa fille et son gendre ne formeraient qu'une même famille habitant sous le même toit, dans la même aisance modeste, avec les mêmes habitudes calmes et régulières. Le vieux militaire oublia sa mauvaise humeur.

Il se dit toutefois, tacticien de la bonne école, qu'il y avait lieu de ne rien brusquer, et il laissa traîner la campagne jusqu'à la fin de l'année.

Un soir — c'était au commencement de décembre-

Poindexter dînait avec le colonel et Edith. Celle-ci s'était retirée pour passer au salon, et le pasteur, tout en saluant le colonel d'un dernier verre de vin, amena la conversation sur l'objet de ses constantes préoccupations.

— Pourquoi, dit-il tout à coup, ce mariage ne se ferait-

il pas tout de suite ? Voici Noël bientôt ; rendez donc ce jour doublement mémorable en m'accordant cette faveur.

— Pasteur David, s'écria le colonel, vous êtes impatient comme le diable !

— Mais, répliqua vivement Poindexter, pour être pasteur on n'en est pas moins homme.

— Hum ! je concède qu'un certain nombre de pasteurs sont peut-être des hommes, et franchement, mon cher David, si je n'avais pensé trouver en vous que des litanies et des credos, j'aurais encore plus mal accueilli vos prétentions à devenir mon gendre.

Poindexter écoutait tête basse sans mot dire, mais l'instant d'après, regardant le colonel dans les yeux :

— Vous avez connu mon père : eh bien ! je suis le fils de mon père.

— Cette pensée-là, répondit le colonel, m'a traversé le cerveau plus d'une fois, mon révérend ami, et pour dire la vérité, je ne vous en ai pas moins aimé i)our cela. Mais alors que diable faites-vous dans la chaire ? Je respecte la chaire de vérité, assurément ; mais, théorie à part et parlant au point de vue pratique, dites-moi s'il existe si peu de fous dans le monde qu'un homme de cœur et d'esprit comme vous soit forcé d'exercer votre sot métier?

— ^Théorie ou pratique, répondit le pasteur d'un ton grave, on voit dans l'Eglise autant d'hommes distingués que partout ailleurs... Quoi qu'il en soit, j'avouerai au père de la femme que j'aime, que je ne suis pas content de ma destinée ; mais vous savez bien comme moi que de nos jours on est entraîné dans la carrière bien plus

par le fait de la naissance que par l'inspiration du Ciel. N'était la loi de primogéniture, mon cher colonel Saltine, l'Eglise d'Angleterre ne serait plus qu'un temple sans prêtres.

— ^Tonnerre ! s'écria le colonel, moitié souriant moitié pinçant des dents, je suis de votre avis. Donc, si le surplis ne vous fait pas, prenez l'uniforme.

— Non ; l'excès de discipline ni l'excès d'activité ne me conviennent ; ce qu'il faut à ma nature c'est l'air vif de la grande liberté... Ma vraie profession, ajoutat-il en riant, serait dix mille louis de rentes.

— A qui le dites-vous ! répondit le colonel en soupirant. Et comme ce serait beau et dans la pratique et dans kl théorie !... Mais soyons sérieux: voyez Edith, puisqu'il le faut, et j'irai vous retrouver tout à l'heure pour décider de cette affaire de mariage.

Poindexter rejoignit Edith au salon, et ils eurent ensemble une conversation intime d'une heure. Au moment où le bruit de pantoufles traînant sur le parquet les avertit de l'approche du colonel, Poindexter disait :

— En somme, je doute parfois que vous m'aimiez réellement, entièrement, sans réserves.

— C'est que, répondit-elle, en certains temps je ne TOUS trouve pas vous-même ; on dirait que vous êtes un autre, je doute presque de votre identité.

Le colonel n'entendit pas cette dernière bribe de con* versation. Il s'assit, en grommelant comme de coutume, dans son large fauteuil près du feu de grille. Edith lui mit un coussin sous les pieds, son bonnet

gris sur sa tête chauve, et lui apporta sa vieille pipe.

Après avoir lancé savamment au plafond une longue bouffée de tabac :

— Mes enfants, dit-il, si le cœur vous en dit, vous pourrez commencer à tenir maison dans un mois ; pour moi, cela m'est égal.

Aucun des trois personnages ne prévoyait ce qui pouvait arriver dans ce court laps d'un mois.

David Poindexter était né d'un second mariage de son père, et il ne connut pas sa mère, née Lambert, qui mourut quelque temps après lui avoir donné le jour. Son oncle, David Lambert, riche agronome, fut son parrain et lui donna son nom de baptême. Il était célibataire, et l'on disait que jadis il avait eu des relations étroites avec une étrangère d'une grande beauté et de mœurs faciles ; personne ne prétendait avoir vu cette femme, mais la légende permettait d'expliquer certains points mystérieux de l'existence du vieux garçon.

Quoi qu'il en soit, l'enfant atteignait sa huitième année lorsque son parrain quitta brusquement l'Angleterre, sans dire où il allait ni quand il reviendrait, n ne revint jamais ; personne n'entendit plus parler de lui. On l'oublia. Sa maison et ses fermes étaient louées, mais les locataires eux-mêmes ne se souvenaient plus de Lambert que comme d'un simple nom, et la nouvelle génération, en parlant de *' la vieille maison Lambert," ne se demandait pas d'où venait ce nom-là. David Poindexter lui-même n'avait plus de son oncle qu'une réminiscence vague comme celle d'un songe d'antan.

UNE DISPARITION MYSTÉRfEUSE 163

Aussi, jugez de sa surprise lorsque, le lendemain de la conversation rapportée dans le chapitre précédent, il reçut une lettre de Tavocat de feu David Lambert, Tinformant que ce dernier était mort à Constantinople, célibataire, intestat, sans héritiers directs. Dans ces circonstances, sa fortune, consistant en propriétés situées à Witton et à Londres, estimées cent soixante mille louis, et en un dépôt de quatre ou cinq mille louis, revenait de droit à son plus proche parent survivant, qui n'était autre que David Poindexter lui-même. L'avocat priait, en conséquence, le révérend gentleman de vouloir bien lui donner ses ordres.

C'était un samedi matin. Poindexter était assis à sa table de travail, occupé à écrire son sermon du lendemain. Après avoir lu la lettre, d'abord tout d'un trait et avec stupéfaction, ensuite plus lentement, en faisant de fréquentes pauses, il se renversa dans sa chaise et resta près d'une heure aux prises avec les émotions multiples qui l'envahissaient comme une avalanche. Les impressions les plus diverses animaient tour à tour sa physionomie, enflammaient son œil bleu foncé, ou contractaient ses lèvres nerveuses.

Puis il se leva, en frappant un violent coup de poing sur la table.

Oui, c'était donc vrai, bien réel! Lui, David Poindexter, pasteur pauvre, esclave, il y a une heure, et, en ce moment, comme par un coup de baguette magique^ libre, riche, puissant, héritier de sept mille louis de rentes !

Et le sermon de demain ?•••

A cette pensée, il fit quelques pas dans son bureau, souriant, l'œil plein d'éclairs, les joues enluminées. Il

se dressa de toute la hauteur de sa taille, étendit les bras, se prit la poitrine à deux mains et, après un long soupir :

— Ah!... quel soulagement!

Et quelle force de vie nouvelle gonflait ses veines ! Il s'approcha vivement de la fenêtre, l'ouvrit toute grande, et respira à pleins poumons Tair glacé du matin. Liberté! Emancipation!... Là-bas, au-dessus de la tête sombre des cèdres, il voyait la tour grise de Téglise. Voilà où, pas plus tard que hier, je me nourrissais de mon propre désespoir, se disait-il sans peutêtre s'en rendre compte ; mais — et cela, il le comprenait nettement — cette tour vénérable est aujourd'hui la tombe d'un passé bien et' dûment mort. A quoi sert de persuader au prochain de se repentir de ses péchés ? Vaut bien mieux rechercher pour soi-même les fautes qu'on doit éviter.

A sa droite, il apercevait aussi le toit de tuiles rouges de la modeste maison du colonel Saltine. Là était sa fiancée, celle qu'il aimait d'un amour pur et sincère.

Elle aussi, se dit-il, m'a fait défaut. Elle a pensé que je n'étais pas moi-même. Fort bien ! à l'avenir, je serai moi !... Quant au sermon de demain... Je ne ferai plus jamais de sermons.

Il retourna à sa table, saisit les feuillets déjà écrits, les jeta dans la grille, et pendant que les parcelles brûlées du papier s'envolaient par la cheminée, représentant i)our lui les derniers vestiges de ses anciens travaux, il se répétait, à voix basse, et se souriant à luimême :

— Non, jamais, jamais... jamais !

Puis, reprenant un sang-firoid relatif, il revint à sa table et écrivit à la hâte plusieurs lettres, dont une à l'adresse d'Edith Saltine. Il fat surpris de s'apercevoir alors qu'il passait midi. Il n'eut que le temps de faire sa toilette, de boire coup sur coup deux verres de sherry, et de prendre la diligence de Londres.

Il y avait chez lui, à l'instar de beaucoup d'hommes impressionnables, une certaine tournure d'esprit dramatique qui le portait à regarder le monde comme un théâtre où il devait jouer son rôle avec art et de la manière la plus imposante possible. Aussi, le soir de ce même samedi, l'avocat de M. Lambert trouva-t-il en lui, non sans surprise, un homme calme, hautain, indifi<§rent, qui semblait dédaigner les biens terrestres et supporter avec une sorte d'impatience les responsabilités qu'impose la gestion d'une fortune.

Je ne veux pas, disait-il, que cet héritage me gène dans l'accomplissement de ma haute mission ; il faut arranger cette affaire une fois pour toutes, afin qu'elle aille ensuite, en quelque sorte, toute seule. D'abord, je dois prendre pour acquis, n'est-ce pas? que vous vous êtes assurés qu'il n'y a pas de parent plus proche que moi.

— Il n'y en a pas, répondit l'avocat, à moins que M. Lambert ne se soit marié et qu'il ait eu des enfants.

— Mais alors a-t-il jamais voulu me faire héritier de ses biens ?

— S'il a quelquefois songé à la mort, il a dû assurément penser à vous.

Bref, Poindexter consentit à accepter une traite de mille louis, et il prit congé de $on avocat.

166 NOUVELLES SOIBésS OANADIENNBS

Il retourna à ses chambres, hôtel Tavistock (Covent Garden). Après dîner, il fit une toilette nouvelle et fat au théâtre entendre Kean, qui ce soir-là jouait du Shakspeare. Il revint tard, dormit d'un sommeil agité, et se réveilla le matin tout fiévreux.

C'était le jour du Seigneur. Il ne put s'empêcher de songer à son église de Witton, à ses ouailles, au calme de sa vie passée, à ses études théologiques, à sa fiancée. Qijels songes avait-elle faits durant cette nuit ? Comment allait-elle accepter ce changement extraordinaire dans l'existence du modeste pasteur ?

Il ouvrit la fenêtre. Une bouffée d'air surchargé de fumée s'engouffra dans sa chambre, en même temps que l'infernale cacaphonie des mille bruits de la Cité. Cela ne valait certes pas le matin ensoleillé de la veille à Witton ; mais aujourd'hui que de vues nouvelles sur la laature qui, pour Poindexter, n'existaient pas hier !

Au déjeuner, comme il finissait son café, il fut accosté par un gentleman«qui lui dit :

— Pardon, monsieur, je ne me trompe pas, votre nom est Poindexter ?

Celui-ci reconnut à l'instant Harwood Courtney, fils de lord Derwent, un homme à la mode, un habitué des grands clubs. Il avait bien vingt ans de plus que David, à preuve qu'il avait accompagné son père dans quelques-unes de ses escapades; mais pour David il arrivait à point comme le représentant des cercles qu'il voulait connaître et fréquenter.

UXE DISPAHITION >rrSTÉRIEU8K l&J

— Vous ne vous trompez pas, monsieur Courtney, répondit-il tranquillement. Avez-vous déjeuné ? Il y a déjà longtemps que nous ne nous sommes vus.

— Oui, en effet. Si je me rappelle bien, vous aviez pris par un chemin différent du mien. Mais, vous le savez, nous autres pécheurs, nous comptons toujours sur l'intervention opportune de nos excellents pasteurs pour éviter les accidents... sérieux.

— ^Je vous comprends ; mais permettez-moi de vous dire que j'ai renoncé au ministère.

Poindexter prononça ces mots avec un naturel, une désinvolture dont il fut étonné lui-même ; déjà pour lui c'était là une vieille nouvelle.

— Vraiment, vraiment! s'écria Courtney avec une pointe de surprise et d'une curiosité que sa bonne éducation lui défendait de laisser voir davantage. — Alors, vous pourriez peut-être vous arranger de façon à venir, sans cérémonie, dîner avec moi ce soir. J'aurai un ou

deux amis une petite réunion très tranquille du

dimanche.

— ^Vous êtes bien aimable, j'accepte avec plaisir. Je comptais me coucher de bonne heure ce soir, mais une veillée tranquille, cela me va.

— Donc, c'est entendu. Et maintenant, après votre café, que diriez-vous d'une promenade au grand air ?

— ^J'en suis encore.

Poindexter et Courtney passèrent la journée ensemble, et le ci-devant pasteur, vers le soir, avait déjà fait la connaissance de quelques-uns des hommes les plus en vue dans ce monde élégant qui s'appelle lui*même mo-

destement la société. Il n'avait pas manqué de laisser entendre que sa fortune lui rendait la vie facile, mais il disait cela par phrases incidentes, sans pariûtre y toucher, d'un air si dédaigneux que Courtney, qui cependant était un fier sceptique, n'eut pas l'idée que son jeune ami, en jetant sa soutanelle aux orties, fût sous l'influence du vil métal. "David Poindexter, dit-il, n'est pas un fou. Il a de l'étoffe, il vaut deux fois son père, car il faut se lever matin pour trouver un homme qui, ayant été dans les ordres, a réussi à se comprendre lui-même et à découvrir sa propre valeur."

A vrai dire, Poindexter se trouvait, par son intelligence et par ses études, supérieur à la plupart de ceux qu'il rencontrait. Il lisait dans leur àme, et restait luimême impénétrable» Il avait un certain air d'autorité qui imposait. La culture intellectuelle préparatoire aux travaux évangéliques avait imprimé sur son caractère, sur toute sa personne, un cachet inefi*açable, en avait fait un esprit droit et à la fois souple, mais aussi très concentré et, chose bizarre, très dissimulé.

Contrairement à ce qu'on serait porté à supposer, l'étude des problèmes de la vie future lui avait appris à traiter les affaires de ce bas monde avec une rare facilité. Il est vrai qu'en matière d'entregent, il n'avait guère à s'occuper des détails, des formules, des mots de passe, qui semblent être sacramentels dans certains milieux : il était bien élevé et naturellement distingué ; ensuite, le fait seul d'avoir vécu jusque-là dans le clergé l'excusait d'ignorer les petites nuances des usages du monde. D'ailleurs, feindre l'ignorance pouvait lui paraître un excellent appoint dans le commerce des hommes.

Le dîner de M. Courtney, fort tranquille sans doute au point de vue de l'amphytrion, ne laissa pas cepen-

uniJdibpabition mystérieuse 169

dant de présenter un contraste sensible avec les petites fêtes du jour du Seigneur auxquelles Poindexter 8*était habitué à Witton. On but du vin passablement. La conversation, d'abord un peu contrainte à cause de la présence du nouvel ami, ne tarda pas à prendre des allures plus dégourdies. On se leva de table assez tard, puis quelqu'un proposa d'aller au club. Proposition vite acceptée par tous, y compris le pasteur.

Un quart d'heure après, Poindexter était accoudé sur le tapis vert, jouabt, la première fois de sa vie, aux cartes pour de l'argent.

Il perdit d'abord sept cents louis — plus d'or qu'il n'en avait palpé durant les trois dernières années ; mais il garda son sang-ft*oid comme un vétéran de la dame de pique, si bien qu'à trois heures du matin il retournait à rhôtel avec cinq cents louis de gain net.

Quel changement rapide et radical dans son existence ! Voilà bien ce que lui disait sa raison ; mais ses émotions, ses sensations intimes ne parlaient pas si haut. Il lui paraissait tout naturel, après s'être égaré, d'avoir retrouvé son chemin.

On dit que l'enfant des bois, fils de sauvages, mais élevé au sein de la civilisation, s'il lui arrive un jour de respirer la brise de la prairie immense ou le parfum des forêts vierges, déchire les oripeaux de l'homme blanc et se lance tout frémissant au grand air de la liberté sans bornes dont il avait pris l'instinct dans son berceau. Quelque chose de semblable se produisait chez David Poindexter. Héritier des passions fougueuses de ses pères, il avait été jeté par les circonstances, de force, brutalement, dans un genre de vie qui répugnait à ses talents comme à ses ambitions endormies, non pas domptées ; maintenant la destinée, réparant ses torts à

son égard, lui rendait ses droits de naissance et le remettait dans son véritable élément. Cela devait arriver, c'était simple justice.

Du reste, cette partie de cartes avait laissé dans la mémoire de Poindexter moins de traces qu'un incident passé inaperçu des autres et insignifiant en soi.

L'un des invités au dîner, un homme déjà sur l'âge, à chevelure rousse, aux yeux gris perçants, en se faisant présenter à lui, l'examina avec une attention très vive et lui dit avec un embarras qu'il ne chercha pas à dissimuler :

— Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà rencontrés?

— C'est possible, mais je suis forcé d'avouer que je ne m'en souviens pas.

— Le nom n'était pas le vôtre, monsieur Poindexter, mais quant à la figure, je vous en demande pardon, il me semble que je pourrais jurer...

— Mais où avez-vous fait cette rencontre, reprit David.

— A Paris, chez M..., répondit le gentleman en donnant un des noms les plus connus de la noblesse française.

— Et vous êtes bien certain de cela ?

— Oh ! oui ... il n'y a qu'un mois.

— Mais c'est que je ne suis jamais allé à Paris, et depuis trois ans je n'ai pas perdu de vue les cheminées de Londres. Comment s'appelait votre ami ? demanda Poindexter.

— ^Ma foi ! je me le suis demandé moi-même en vous voyant. Le nom m'est échappé de la mémoire : je crois que c'est un nom italien. Quoi qu'il en soit, j'ose me permettre de vous dire que c'est un homme de grande mine et très distingué.

Sans doute, il n'est pas rare de voir deux personnes qui se ressemblent au point de tromper l'œil même de leurs familiers ; mais Poindexter se savait une physionomie à part, caractérisée, accentuée, et l'erreur du vieux gentleman l'impressionnait plus qu'il n'aurait voulu l'avouer. C'était peut-être ridicule ; tout de même à chaque minute un petit souffle d'imagination lui répétait à l'oreille : Ce double de toi-même, c'est l'homme que tu aurais dû être..., que tu dois être.

Et cette idée fantastique lui restait clouée au cerveau.

 la fin de la semaine, monsieur Poindexter retourna à Witton.

Il avait au préalable mandé à qui de droit le changement survenu dans son existence, et donné les ordres nécessaires pour que tout fut réparé dans " la vieille maison Lambert."

Il était parti de Witton à pieds, sans le sou, malheureux dont le royaume n'est pas de ce monde ; il rentrait conduisant un superbe attelage et devenu de beaucoup le plus riche et le plus important citoyen de l'endroit.

Dire qu'on lui fit une réception cordiale, ce serait exagérer. On l'accueillit avec ce respect de convention que l'on prodigue à la fortune, et dans les hommages

qu'il reçut il y avait des réticences dont le ci-devant pasteur dut soufirir. Ses paroissiens avaient à choisir en lui ou du grand propriétaire ou du ministre traître aux autels : le cas était embarrassant.

Poindexter souriait en analysant cette situation, mais il était mal à Taise, car il sentait bien que sa tenue extérieure ne donnait qu'une faible idée des révolutions si vite accomplies dans Tintimité de son être. Il avait pensé à convoquer une dernière fois sa congrégation pour expliquer franchement sa situation ; il y renonça en face du sentiment public. Il se barricada de silence et de fierté.

Une seule personne avait le droit de lui demander compte de sa conduite.

Et il ne songeait pas sans émotion à sa prochaine entrevue avec Edith.

Mais comme les situations tranchées sont, pour les esprits actifs, préférables à toutes les autres, Poindexter n'hésita pas ; le soir même il était chez le colonel Saltine.

Edith le reçut dans son boudoir, le colonel étant retenu au lit depuis quelques jours par une nouvelle attaque de rhumatisme. Elle se leva à son entrée, toute rougissante et de joie et d'anxiété. Un simple coup d'œil de femme lui fit constater son changement de costume, car, sans avoir tout à fait mis de côté ses habits de la bonne époque, il les avait notablement modifiés. Elle le regarda avec efiroi et surprise, il lui baisa la main avec de profondes cérémonies, ils échangèrent quelques paroles émues sur le beau temps, sur le charmant aspect des campagnes, sur la santé des amis et connaissances.

Enfin, Poindexter, toujours résolu à tirer sa situation au net, lui dit :

— Eh bien! ma chère Edith, tout change... excepté notre amour, n'est-ce pas ?

— Oh ! là-dessus, monsieur, je ne sais plus ce que vous m'avez dit.

— Vous me permettez, dans tous les cas, de m'en souvenir, moi ? reprit-il en souriant.

— Mais, que sais-je ! je ne vous connais pas encore.

Il hésita un instant ; et, non sans amertume :

— En effet, dit-il, mademoiselle, lorsque j'eus l'honneur de vous voir l'autre jour, vous doutiez de ma personnalité, de mon identité. Mais, depuis ce jour-là, je suis devenu moi-même.

— Vous n'êtes plus ce que vous étiez? S'ensuit-il que vous soyez ce que vous devriez être ?

— Vraiment, vous n'êtes pas raisonnable, Edith. J'étais tel que les circonstances m'avaient façonné ; je serai à l'avenir tel que Dieu m'a fait.

— Mais, reprit-elle, dans ce que vous appelez les " circonstances," est-ce que Dieu n'a pas mis la main ?

—Pas plus, assurément, que dans les événements actuels.

Elle secoua la tête d'un air de doute :

— Vous savez bien, dit-elle, que Dieu ne vous relève pas de vos vœux solennels.

— Mais si je ne puis garder ces vœux sans manquer

de loyauté dans mon for intérieur ? s'écria JPoindexter avec chaleur. II y a longtemps que je sens que je ne suis pas fait pour le ministère sacré. Devant le tribunal secret de ma conscience, je me suis toujours accusé d'hypocrisie, et c'est la volonté divine qui me délivre aujourd'hui de ce péché.

— Pourquoi n'avez-vous pas dit cela plus tôt ? lui demanda Edith en le regardant bien en face. Pourquoi êtes-vous resté hypocrite tant que vos intérêts ne vous ont pas conseillé de cesser de l'être ? Pouvez- vous affirmer sur votre parole d'honneur que vous en seriez rendu au point où vous êtes maintenant si, au lieu d'être riche, vous étiez encore pauvre ?

— 11 suffit quelquefois d'un simple incident pour éclairer toute une situation. Nous avons nos rêves, nos aspirations ; les événements en font tout à coup des résultats. Nous nous posons dans notre esprit, dant» notre cœur, des questions ; les événements apportent la réponse.

— Avec cet argument, monsieur, on peut excuser toutes les vilenies ! répondit Edith avec indignation.

— Vilenie ! s'écria Poindexter. Est-ce à moi que vous adressez ce mot ?

— En vérité, j'auraih tort de vous dire quoi que ce soit, car je n'ai jamais pu lire dans votre cœur.

— C'est que vous ne m'aimez pas, Edith.

— Vous pouvez avoir raison, dit-elle en essayant d'affermir sa voix ; mais je crois au moins que je vous ai aimé.

— Et VOUS paraissez revenir de cette croyance, comme je suis revenu moi-même de mes folles illusions.

Il avait prononcé ces paroles avec un profond sentiment de tristesse et d'amertume. Il continua :

— Eh bien ! qu'il en soit comme vous le voulez. Pour moi, l'amour vrai n'est pas celui qui prend sa source dans une conscience factice et toute de convention, et si, par impossible, une faute ou même un crime venait ternir votre âme, je ne pourrais pas vous en aimer moins.

— Monsieur, répondit-elle tremblante mais résolue, vous me briserez le cœur, mais, sachez-le, j'ai plus de respect pour l'amour que d'amour pour vous.

Poindexter se leva pour sortir, puis il s'arrêta et voulut essayer d'une dernière tentative.

— Dans tous les cas, il faut se bien comprendre, qu'il n'y ait pas de malentendu entre nous. Posez-vous pour condition que je retourne à mes premières fonctions?

Le moment décisif était venu. Edith se leva à son tour, pâle, l'œil voilé de larmes, les lèvres contractées, froissant nerveusement son mouchoir dans ses doigts crispés. Elle fut tentée de céder, car elle ne pouvait comprendre le bonheur sans lui; mais sa droiture d'esprit l'emporta sur son émotion. La question n'était pas de faire ou de ne pas faire des sermons ; il s'agissait de choisir entre la continuation d'une vie digne et honorée et une éclatante apostasie.

Edith leva sur l'homme qu'elle aimait un regard ferme, et lui dit avec une dure lenteur :

— Il vaut mieux se quitter.

Ce fut un instant terrible pour Poindexter. Il eut une sorte d'éblouissement. Tout le sang mauvais de ses veines lui monta à la figure et lui donna une physionomie effrayante lorsqu'il s'écria :

— Alors, que mes péchés retombent sur votre tête !

En décidant de rejeter sur sa fiancée le fardeau de ses péchés, il semble que Tapostat de Witton ait aussi résolu de rendre ce fardeau le plus lourd possible.

De ce jour, il commença une vie scandaleuse. La vieille maison Lambert devint le théâtre d'excès inavouables. Harwqpd Courtney et toute une bande de viveurs débauchés comme lui étaient toujours là, buvant et jouant. Leurs exploits ne laissaient aucun repos à la bonne petite ville, où bientôt Ton ne désigna plus le révérend David Poindexter que sous le nom du " mauvais ministre."

Pendant ce temps-là, mademoiselle Saltine observait une tenue grave et correcte que tout le monde ne jugeait pas du même œil. On l'admirait, on la disait étonnante, on la déclarait sans cœur, suivant le cercle d'où, bien entendu, elle était absente.

Si elle n'avait pas de cœur, tant mieux, car ses souffrances de femme aimante ne trouvaient sous le toit paternel aucun allégement. Le vénérable colonel était devenu rageur. La conduite de ha fille lui semblait l'abomination de l'indiscipline. Tonnerre ! pas plus tard que hier, elle voulait à tout reste se marier

avec un ministre déguenillé, et aujourd'hui ce prédicant plein de séductions étant tombé sut une mine d'or, elle le flanque à la porte !

Et puis, quelle situation ! Ce n'est certes pas le colonel Saltine qui acceptera de manger les truffes du... comment l'appelez- vous cet animal-là ?

Bref, la pauvre jeune fille ne trouvait nulle part la paix, à moins qu'elle eût gardé dans le fond de son cœur une place secrète pour cet hôte si recherché, si souvent inconnu.

Plus d'un se demandait quel pouvait être le prix de revient des folies de Poindexter. Selon les apparences, ses revenus ne devaient pas suffire, et dame rumeur rapportait qu'il avait plusieurs petits comptes en souffrance, qu'il jouait constamment, toujours gros jeu, que les cartes tournaient rarement pour lui. Mais il était difficile de discerner le vrai du faux dans ces racontars, car le mauvais ministre ne se donnait pas même la peine d'y prêter l'oreille.

Il était le plus bruyant, le plus gai, le plus audacieux de sa bande, toujours chef de file pour une extravagance. Seulement, on remarquait que s'il riait aux éclats, il ne souriait jamais, et que sa figure, au repos, dans les moments de calme, portait les indices d'un sentiment tout autre que celui du bonheur. Puis, soit calcul, soit remords secret, il conserva toujours quelque partie de son costume clérical : il paraissait ou se plaire à le déshonorer, ou vouloir y tenir comme à un gage de sa propre déchéance.

Un soir, il y avait grande réunion chez lui. Le

tapage dura jusqu'à Taurore ; on fit de la musique, on

dansa, on but. Après le départ des invités qui retour-

lis NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES

naient vers la Cité, Courtney et Poindexter, rompus de fatigue, mais non rassasiés, commencèrent une partie de piquet à la table encore chargée des débris du souper.

Ils jouèrent presque sans interruption vingt-quatre heures.

A la fin, Poindexter, rejetant les cartes, dit tout tranquillement :

— Ma foi ! c'est assez. Donnez-moi jusqu'à demain.

— Certainement, avec grand plaisir, répondit Courtney, et je vous offrirai votre revanche. En attendant, le mieux serait de faire un somme.

— Quant à cela, à votre goût; ne vous gênez pas. Pour moi, je vais monter à cheval. Je ne puis dormir sans avoir fait provision d'air frais.

Ils se séparèrent donc, Courtney pour se coucher, Poindexter pour aller à ses écuries, d'où il sortit monté sur son bai brun, et se dirigea aussitôt vers la campagne.

Il était près de cinq heures. C'était un matin d'avril, plein de rayons chauds, de senteurs virginales, de parfums du renouveau ; le ciel était pur, l'air calme, le silence frémissait dans le gazouillement des petits oiseaux. L'apostat se sentait accablé par cette sérénité de la nature qui faisait un si grand contraste avec les agitations de son âme. La soufixance morale l'étreignait ; un nom de femme, le nom de celle qui aurait dû le sauver, lui venait sur les lèvres, et lorsqu'il passa devant la maison du colonel Saltine, i} ne pût s'empècher de retenir les rênes de son cheval. Il s'arrêta devant cette maison où était restée la meilleure partie de son cœur, même de son esprit.

UNE DISPAEITION MYSTÉRIEUSE lt9

A rinsiant même, Edith ouvrait ses persiennes et ap^ paraissait enveloppée dans son peignoir blanc, avec sa longue chevelure déroulée sur les épaules. Elle resta toute ébahie en face de cette apparition.

Lui-même fut interdit pour une seconde. Puis, d'un geste désespéré, il sembla lui adresser un adieu suprême, et disparut comme un trait au triple galop de son cheval.

Il ne ralentit sa course qu'après avoir atteint la route royale de la Cité. Là, il parut hésiter, puis il prit un chemin de traverse et s'engagea dans un bois qu'il connaissait bien pour y avoir souvent caché ses méditations ou calmé les révoltes de son ambition.

Son attention fut bientôt absorbée à la \Tie d'un cava* lier qui venait en sens < contraire, monté sur un cheval noir, en apparence tellement fougueux que seule une grande habitude de l'équitation pouvait permettre à son maître de le contenir.

Les deux étrangers arrêtèrent leurs montures instinct tivement, puis se regardèrent l'un l'autre avec une égale surprise, avec un air de stupéfaction presque comique, avec cette mine drôle de l'homme qui se trouve tout à coup^ sans s'y attendre, devant une glace où se reflète son image de pied en cap.

Enfin, l'étranger au cheval noir dit joyeusement :

— ^Je vois, monsieur, .que nous sommes l'un pour l'autre un objet de profond étonnement. Si je n'avais peur d'être impoli, je vous demanderais qui vous êtes. Moi, je m'appelle Giovanni Lambert.

— (>iovanni liambert! répéta Poindexter avec un

mouvement involontaire. Je pense avoir déjà entendu parler de vous. Vous n'êtes pas Italien, je crois ?•

— Du côté de ma mère seulement.

— Eh bien ! vous allez de suite savoir que j'ai de sérieuses raisons pour désirer vous connaître ; c'est peut-être même le seul désir qui me reste en ce monde. Voulez-vous descendre de cheval et que nous allions sous les bois causer à notre aise ? Etes- vous pressé ? Pour moi, les heures ne comptent plus.

— Monsieur, je suis tout à vous, reprit l'étranger.

Et sautant à terre lestement, il laissa voir à sa ceinture une paire de jolis pistolets.

— Ma foi ! ajouta-t-il, je pensais aussi à me dégourdir les jambes, car bien qu'il ne soit pas tard, j'ai déjà fait une longue course.

Ils entrèrent dans un sentier, attachèrent leurs chevaux à quelque branche de manière à les laisser brouter Fherbe facilement, et allèrent s'asseoir un peu plus loin sous un grand chêne au feuillage touffu, aux vastes ramures. Le soleil était déjà haut sur l'horizon quand l'un d'eux, monté sur son cheval noir, sortit du bois, se dirigeant vers Londres.

Il arriva dans la Cité après midi. Il s'installa dans une auberge inconnue, se réconforta le mieux i>os6ible, dormit dix-huit heures sans désemparer.

Le lendemain, journée splendide encore, il l'employa exclusivement à mettre en ordre les papiers dont ses fontes étaient remplies. Il paya sa note comme le premier venu ou le dernier arrivé ; c'était un voyageur sans prétentions que personne ne remarqua.

Pendant ce temps-là, il se produisait à Witton un émoi extraordinaire.

Lorsque M. Courtney se leva, tard Taprès-midi, et descendit en bâillant à la salle à dîner où l'attendait son déjeuner, on lui apprit que Poindeiter n'était pas encore revenu de sa promenade matinale. Cette absence de douze ou quatorze heures lui parut singulière, et il envoya aux informations son propre valet avec le groom de Poindexter.

Ceux-ci firent leurs recherches en telle conscience qu'au bout d'une heure toute la population savait' que le mauvais ministre avait disparu mystérieusement, ou qu'il lui était arrivé malheur.

Le lendemain matin, on disait partout qu'il avait pris la fuite. On constata qu'il devait un peu à tout le inonde ; à chaque coin de rue les gens se montraient de ses billets pour des sommes plus ou moins élevées, et bientôt parurent les huissiers et les représentants inquiets du shérif

La ville n'était pourtant pas au terme de ses émotions.

D'où vint la nouvelle, nous ne savons ; mais on se répéta que Poindexter avait joué avec M. Courtney une partie insensée, que ce dernier lui avait gagné non seulement son argent de poche, mais sur parole toutes ses propriétés, toute sa fortune. On ajoutait que cette dette n'étant pas recouvrable en justice, M. Courtney était plus intrigué que tous lés autres de l'absence prolongée de son ami.

Or, à rencontre de bien des cancans plus vraisembla-

bles, cette histoire extraordinaire était vraie de point en point.

Le soir, au souper, dans la petite ville de Witton, on jasa autant que dans le gigantes^^ue Londres. L'opinion s^était déjà formée. Il était évident que Tapostat avait fui sur le continent afin de prendre passage au plus tôt pour les Etats-Unis. Personne ne le défendait ni ne l'excusait. On n'accordait, non plus, aucune isympathie à M. Courtney : l'un et l'autre avait son dû. Toute la question était de savoir ce qui adviendrait des propriétés de Poindexter. Elles devaient, selon plusieurs esprits graves, revenir à mademoiselle Edith Saltine ; mais cette justice dis^tributive n'est admise que dans les romans.

Au milieu de tout ce bruit, Edith restait confinée avec sou père malade. Elle avait été la dernière à voir Poindexter, mais n'en souffla mot. Seule, elle refusait de croire à sa fuite ; seule, elle demeurait convaincue que s'il était mort, c'est qu'il s'était suicidé. Son adieu, son geste désespéré ne lui laissait aucun doute à cet égard. D'ailleurs, s'il était encore vivant, il serait revenu.

Réfléchissant au passé si paisible, si plein de promesses, voyant le présent si agité, découvrant l'avenir si sombre, Edith pouvait encore cacher ses larmes, mais la solitude de sa chambre lui parut bientôt d'un poids insupportable. Il lui fallait sortir et revoir les sentiers chéris de ses anciennes promenades.

Elle mit un voile épais et, s'écartant le plus possible des rues passantes, elle gagna les bosquets d'alentour. Un peu fatiguée par sa marche rapide, elle alla s'asseoir à quelques, pas de la route sur une large pierre où plus

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d'une fois déjà elle s'était attardée à causer avec le cidevant pasteur.

La soirée était belle. La lune en son plein répandait à travers le feuillage une lumière douce. Edith respirait avec délices le frais des premières brises de la nuit et, sous l'influence salutaire de la nature sommeillante, elle aurait sans doute laissé prendre à ses idées un cours nouveau, où les événements des derniers jours auraient eu moins de place, lorsque son attention fut attirée par le bruit d'un cheval venant au galop. Elle se dissimula davantage sous les arbres, et reconnut aussitôt le cavalier qui s'avançait.

C'était Poindexter.

Elle resta stupéfaite sous le coup de cette apparition imprévue. Elle n'osait en croire ses yeux. Pourtant l'erreur n'était pas possible. Ce n'était pas là le costume ordinaire de son ancien ami, ce n'était pas non plus un cheval de ses écuries, mais c'était bien Poindexter en personne. Il passa tout près d'elle tranquillement, paraissant très absorbé et très fatigué. Mais à peine eut-il disparu au tournant de la route qu'elle fut saisie d'une sorte de frayeur nerveuse. Elle venait de voir un revenant, un fantôme, un esprit de l'autre monde J Elle se jeta à genoux, tremblante, terrifiée, et pria Dieu, invoquant sa miséricorde, demandant la mort plutôt que ces émotions poignantes.

Un peu calmée par la prière, elle se leva, et de son pas le plus rapide retourna chez elle. Là, elle apprit tout de suite que ce qu'elle avait vu n'était pas un fantôme.

L'excitation était à son comble dans la ville.

On venait de voir passer dans la grande rue l'apostat

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David Poindexter, ou, sinon lui, Béelzébuth inoamè. On Tavait examiné avec une extrême surprise et une extrême curiosité, mais il ne parut pas s'en préoccuper ni même s'en apercevoir, et, chose singulière, au lieu d'aller chez lui, il se dirigea vers l'auberge, où il demanda une chambre. L'hôtellier regarda son ancien pasteur d'un œil étonné, tout en le saluant par son nom.

— Mais, monsieur, dit le voyageur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, et je ne m'appelle pas Poindexter, mais Giovanni Lambert. Veuillez m'inscrire.

Figurons -nous l'effet de cette révélation. Ce fut comme une traînée de poudre. Nouvelle perplexité, nouveau changement à vue, discussions à recommencer. L'émotion devenait une vraie fièvre dans Witton.

On apprit ensuite que le voyageur avait déclaré être le fils unique de feu David Lambert, et qu'il venait tout bonnement prendre possession de son héritage. Il niontrait à l'appui de ses prétentions tous les documents voulus : contrat de mariage de son père, certificat de naissance, etc. Quant à David Poindexter, il ne l'avait jamais connu, et quoique aucun homme sensé pût être persuadé que Poindexter et ce Lambert étaient des jumeaux, et non pas le seul et même individu, le dit Lambert réaffirma sa première histoire, et donna sa parole d'honneur que tôt ou tard on saurait la vérité.

Tout de même, un de ses créanciers le fit arrêter pour Une dette de huit cents louis, et M. Courtney qui était allé le voir, jura sur le salut de son âme que c'était là vraiment Poindexter.

Qui jamais entendit parler d'une pareille audace dans l'imposture ! L'individu n'avait pas même pris la peine

UNE DISPABITION MYSTÉRIEUSE 186

de se déguiser tant soit peu ; il avait changé d'habits et de cheval, voilà tout. Et pourquoi être revenu à Witton, au lieu d'aller se cacher dans n'importe quel autre coin de l'univers ? C'était d'une impudence inconcevable. Qu'avait-il à attendre à Witton, sauf la prison et la ruine totale ? Etait-il fou ?

Non, suivant toutes les apparences ; mais cette sup- I>osition n'en était pas moins très charitable pour lui, et en même temps la seule explication possible de son étonnante conduite.

On dormit peu dans Witton, cette nuit-là.

Et le lendemain, la surexcitation des esprits devint presque du délire lorsqu'un constable arriva à la ville pour déclarer que le cc^avre du révérend David Poindexter avait été trouvé à une quinzaine de milles dans un bois, avec un cheval bai brun qui broutait l'herbe tout auprès.

L'on vit bientôt arriver le cadavre, transporté sur un chariot de paysan à la maison du défunt, où il fut exposé dans le grand salon et où toute la population, comme bien on pense, voulut aller le voir.

Un premier examen fit découvrir sans peine la cause de la mort. Aucune blessure, aucune marque de violence ; mais la colonne vertébrale était brisée.

La figure n'était pas changée, et personne n'hésita à reconniutre la dépouille mortelle du révérend David Foindexter.

Mais on fit appeler rindivida qui disait se nommer G-iovanni Lambert, pour le confronter arec le cadavre, et alors tout le monde se trouva dans un singulier em* barras. Il ne s'agissait plus de cancans, il fallait voir de ses propres yeux.

Or, l'un était un mort, l'autre un vivant ; entre les deux on n'apercevait pas d'autre différence.

C'était bien toute la différen(;e d'un monde à l'autre, mais nos tribunaux ne s'occupent que des affaires d'icibas. En cette circonstance, ils furent prompts à la besogne;

Il va sans dire que le vivant Lambert fut le prévenu. On l'accusa de meurtre, d'escroquerie, d'imposture, d'accaparement, et de plusieurs autres délits dont nous ne connaissons pas la définition technique.

Presque tous les témoins déclarèrent que l'accusé était le révérend David Poindexter ; mais ceux qui avaient vu souvent de près le cadavre furent d'avis contraire. Trois témoins vinrent jurer formellement que le prisonnier était vraiment G-iovanni Lambert. Un quatrième — l'homme à la chevelure rousse, aux yeux gris perçants, dont nous avons déjà parlé — jura la même chose, ajoutant que, ayant rencontré une fois Poindexter, il l'avait pris pour Lambert.

A bout de compte, on essaya de prouver que Lambert avait assassiné Poindexter. C'était futile. On ne pouvait même démontrer que les deux hommes — s'il y en avait deux — se fussent jamais vus. D'ailleurs, quel aurait pu être le motif du crime avant que les deux hommes se fassent connus et eussent discuté leurs intérêts réciproques ; même alors, quel intérêt ? . . .

Brefi le procès ne fut pas sérieux. Lambert établit correctement, sans aucune difficulté, le mariage de son père avec une Italienne, sa naissance, sa première éducation, les querelles domestiques qui amenèrent une séparation entre son père et sa mère, la fin prématurée de sa mère dix ans auparavant, puis la mort récente de son père pendant que lui, le fils, se battait en Espagne sous les ordres de Wellington. Les chances de la guerre seules l'avaient empêché de venir plus tôt affirmer ses droits d'héritier «légitime.

La loi avait prononcé. Q-iovanni Lambert entra en pleine possession des biens de son père, David Lambert, dont quelques jours avant le pasteur Poindexter était le propriétaire reconnu.

Ce résultat de tant de choses extraordinaires fut accepté dans Witton comme une heureuse solution d'une crise beaucoup trop violente pour les habitudes de l'endroit. La justice n'ayant plus rien à dire, l'opinion publique devait parler. On jasa, on discuta durant quelques jours — pas plus.

Lambert fut bientôt l'objet d'une popularité qu'il semblait rechercher lui-même, mais que ses procédés lui méritaient sans conteste.

De son propre mouvement, il paya toutes les dettes légitimes de Poindexter. Ensuite, il fit une chose surprenante : il donna cinquante mille louis à Courtney pour le désintéresser de sa fameuse partie de cartes. Et de ce jour il se dévoua à des œuvres de charité.

Sa fortune était encore considérable. Il en usa si bien qu'il fut en peu de temps estimé plus pour ses qualités personnelles que pour ses bienfaits. Ayant

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des habitudes régulières, ne se mêlant jamais des affaires d'autrui, un peu taciturne, trop réservé, mais d'une bienveillance inaltérable, d'une gaieté douce, naturelle, il conquit le respect et Testime de tous, la sympathie du plus grand nombre. On peut citer plus d'un philanthrope qui n'a pas eu le même succès.

Dans l'accomplissement de ses bonnes œuvres, il ne put manquer de voir souveift mademoiselle Edith Saltine. Ils se comprirent, s'estimèrent dès les premiers jours. Bientôt on les trouva associés dans les mêmes travaux que le révérend Poindexter avait autrefois mis en honneur et dont la tradition était facile à continuer. Mademoiselle Saltine était reconnue comme une intermédiaire complaisante dans les largesses de l'héritier Lambert.

Et-il besoin de dire que Ton annonça au bout de l'année un mariage prochain ?

Ce mariage serait la conclusion naturelle d'un roman. Mais ceci n'est pas un roman.

Vin

Nous rapportons les faits ; ils ont de quoi intéresser un esprit chercheur.

Edith et Lambert ne se marièrent pas, mais le colonel Saltine, tombé dans le ramollissement, appela toujours ce dernier " mon gendre Poindexter." Il pouvait lui être permis, à lui, de se tromper sur la nature des relations amicales et si franches qui existaient entre 5^5 deux enfants.

Giovanni Lambert mourut en même temps que lui, après un instant de maladie : il laissait tous ses biens à Edith.

Celle-ci ne trouva pas si vite l'oubli du drame que nous venons de raconter. Elle mourut fort âgée, consacrant tous ses efforts à Texécution des projets dont Lambert lui avait communiqué l'ambition. Elle porta toujours les habits d'une veuve.

On lit ce qui suit dans un journal intime qu'elle tenait régulièrement :

Il sourit, et me dit :

" — Croyez-moi à cette heure suprême, je n'étais pas " fait pour rester dans les ordres. J'ai tâché de faire " mon devoir dans une autre carrière.

" Ces paroles me frappèrent au cœur.

" — Que dites- vous ? lui demandai-je avec effort.

'' — Assurément, Edith, vous sentez dans le fond de votre âme que je suis David Poindexter.

" Je ne pouvais plus dire un mot, stupéfaite, anéantie. " Il raconta ensuite toute la vérité.

" Lorsqu'il sortit à cheval après sa trop fameuse partie

* avec Courtney, il avait l'intention d'en finir avec l'ex-

* istence ; mais il rencontra Giovanni dont la ressem-

* blance avec lui était si merveilleuse. Ils s'arrêtèrent 'sous le bois, et Lambert lui dit son histoire Au

* moment de se mettre en selle, Lambert aperçut une

* fleur ; il se penchait pour la cueillir lorsque son che-

* val qui était vicieux, lui lança une ruade terrible : le ' sabot porta sur la nuque, la mort fut instantanée

" Alors ridée étrange lui vint de se substituer à Lam-

" bert et de commencer sous son nom une vie nouvelle.

" C'était le seul moyen d'échapper aux conséquences

" de ses folies, de réparer le passé, de se ménager encore

" un avenir heureux ; il i)ouvait, en personnifiant un

" autre, devenir vraiment lui-même. Aussitôt, il échan-

" gea ses habits contre ceux du mort, s'empara de son

" cheval, de ses papiers et Ton sait le reste.

" Il ajouta que son espoir suprême avait été de gagner

" mon affection et de m'avoir pour femme ; mais il

" comprit qu'il ne pouvait en arriver là qu'en me

" dévoilant son secret et en 8'ex]X)sant ainsi à m'éloigner

" de lui sans retour.

" Je lui répondis en pleurant que, dès la première ** heure, mon cœur lui avait appartenu tout entier, que "je n'avais jamais pu voir en lui un autre que Poin- *\dexter, et que je l'aurais aimé toujours et en dépit de "*tout.

" — Dieu, dit-il, a donc été envers moi plus miséricor- " dieux que je ne le méritais !

" Il fixa sur moi un long regard plein d'affection, en " murmurant :

" — Edith, embrassez-moi.

" Puis il dit lentement :

" — Ma femme !

" Ce furent ses dernières paroles."

Chs. de Soulanges

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