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LA LANGUE FRANÇAISE ET LA PROVINCE DE QUÉBEC

(Suite)

Mais il y a encore une chose à laquelle nous devons tenir et que nous devrons, par tous nos efforts, tâcher d'obtenir : c'est d'être reconnus officiellement, sous le rapport du langage, par le pays d'où nos ancêtres sont venus ; c'est d'être admis à concourir, comme nos frères d'outre-mer, pour augmenter l'héritage paternel. Car cette langue si belle, qui est restée la langue officielle de presque toutes les cours de l'Europe, non-seulement nous l'avons conservée dans toute sa pureté, mais nous l'avons encore enrichie d'une foule de mots et de locutions empruntés à des circonstances nouvelles et qui ne pouvaient se produire que difficilement ailleurs qu'ici. Placés dans une situation tout à fait spéciale, dans un milieu différent de l'ancien monde, non-sçulement au point de vue du mode de vivre, mais encore sous le rapport de la nature matérielle, nous avons dû nécessairement exprimer des états nouveaux et des idées nouvelles par des mots nouveaux. Ces mots, nous les avons créés et nous nous en servons tous les jours. Avionsnous le droit de les créer ? Avions-nous le droit de nous en servir ? Et pourquoi pas ? Une langue n'est pas une chose immuable ; il est vrai qu'on peut bien fixer d'une façon à peu près définitive les règles granjmaticales, mais jamais on ne pourra empêcher ceux qui la parlent d'étendre ou de modifier, d'un commun accord

et suivant les circonstances, certaines expressions, ou, au besoin, de créer des expressions nouvelles. Autrement, cette langue passerait bientôt à Tétat de langue morte ou tout au moins condamnée. Car, en cette matière, grâce à la rapidité avec laquelle marche le siècle, tout point d'arrêt est presque un pas en arrière. Aussi, malgré les défenses solennelles de TAcadémie, on voit la langue française s'enrichir chaque jour de mots nouveaux, que le dictionnaire officiel rejette, mais qui sont accueillis par Bescherelle, par Poitevin, par Littré et surtout par Larousse, sur dfe principe, sans doute, qu'un dictionnaire est principalement un registre de constatation et doit user de la plus grande prudence lorsqu'il s'agit de déclarer qu'un terme usuel est ou n'est pas admissible. C'est à la totalité de ceux qui parlent et qui écrivent qu'il appartient, dans ce cas, de se prononcer. Et c'est pourquoi vous voyez, même malgré les dictionnaires, les grands journaux et les grandes revues affirmer ici leurs droits. Ouvrez ces journaux et ces revues, ouvrez V Officiel même, et vous y rencontrerez à chaque instant des expressions ou des acceptions que les dictionnaires ne donnent pas. Pour cela, en sontelles moins françaises et en resteront-elles moins dans la langue ? Au contraire, elles s'y fixeront davantage, et les autorités officielles, pour être les dernières à céder, seront bien forcées, un jour ou l'autre, de les accueillir et de les reconnaître.

Au surplus, le même phénomène se produit dans toutes les langues ; c'est une espèce d'évolution qu'il est impossible d'arrêter. Et, sous ce rapport, on ne saurait citer de meilleur exemple que celui de nos voisins des Etats-Unis, dont le dictionnaire est beaucoup plus étendu que les dictionnaires publiés en Angleterre, grâce au grand nombre de mots nouveaux que les circonstances ontjfait surgir.

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Or, dans ce mouvement de progrès, nous, les représentants légitimes de la langue française dans l'Amérique du Nord, nous avons marché avec les autres et nous avons apporté notre quote-part de travail. Pourquoi, maintenant, ce travail serait-il mis de côté, rejeté par ceux qui ont la mission officielle de Tétuàier et de le juger ? Pourquoi ces expressions que nous avons été obligés de créer n'entreraient-elles pas de plein droit dans le dictionnaire de la langue française, avec une note indiquant le lieu de leur provenance ? Voilà ce que je demande et ce à quot je crois sincèrement que nous avons droit.

Je ne veux pas parler ici d'un grand nombre d'expressions que l'on trouve dans les glossaires sous le titre de : " Expressions particulières au Canada^'^ et qui ne sont que des variantes, souvent légères, de prononciation, comme on en trouve en certains endroits de la France. Ainsi, je ne m'inquiète fort peu qu'on dise fanû pour /<?««, greyer pour gréer ^ ondains pour andains, détorse pour entorse ; ou bien qu'on se serve de certaines expressions démodées, usitées dans quelques provinces seulement ; comme jouer aux marbres, pour jouer aux billes ; siler, dans certains cas, pour siffler ; dévirer pour retourner, etc. Plusieurs de ces mots disparaissent à mesure que l'instruction se répand ; quant aux autres, ils donnent à notre langage un certain cachet d'originalité et d'antiquité, que l'on aurait tort de lui reprocher dans la plupart des cas.

Mais les expressions ou acceptions auxquelles je tiens davantage, et pour lesquelles je réclame le droit de cité, ce sont celles que nous n'avons pas été libres de ne pas créer, et qui, pour la plupart, sont loin de pécher contre les règles d'une judicieuse étymologie, ou bien sont de bonnes adaptations du terme anglais correspondant.

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Aiusi les mots balise, baliser^ sont deux termes de marine. En France les balises d'un port sont des bouées qui en marquent l'entrée ; le verbe baliser s'emploie dans le même sens. Ici, nous avons étendu cette signification. Pour indiquer la place des chemins, en hiver, sur nos grands champs de neige ou sur la surface glacée des fleuves et des rivières, on plante, de chaque côté, de petits sapins ou autres arbustes, qui guident le voyageur quand les rafales ou la poudrerie ont effacé la trace des voitures. Ces arbustes, nous les appelons balises^ et nous disons, dans le même sens, ba^ User un chemin. Cette nouvelle acception n'est-elle pas rationnelle, et, au lieu d'avoir ici défiguré la langue, comme certains écrivains peu scrupuleux nous l'ont reproché, ne l'ayons-nous pas au contraire enrichie ? Je viens d'écrire un peu plus haut le mot povdrerie ; c'est encore un terme, non-seulement fort juste, mais de plus très-pittoresque. On connait peu, en effet, en France, le tourbillonnement, ou plutôt le poudroiement de la neige, tel que nous l'avons ici, et que les Anglais appellent drifling. Ce sont donc les circonstances locales qui nous ont imposé ce mot, et nous disons avec beaucoup de raison : Il y a de la poudrerie, il poudre. Nous avons aussi le terme contraire : pour indiquer que la neige ne poudre pas et qu'elle est devenue trop sèche, par suite de l'élévation de la température, nous employons le verbe peloter, auquel les dictionnaires ne reconnaissent pas cette acception, bien qu'ils donnent pelote de neige. Nous disons encore des chemins d'hiver qu'ils sont moulineux, et de la neige, qu'elle est motir lineuse. Cet adjectif vient du verbe mouliner, et sa dérivation est parfaitement juste. Barauder, renvoi, sont encore des termes dus à notre climat Les renvois sont des pentes de neige durcie ou de glace que le patin du traîneau creuse dans le chemin, et qui font barauder la voiture, c'est-à-dire glisser latéralement jusqu'à une

petite accumulation qui arrête brusquement le mouvement et renvoie les voyageurs dans Vautre sens. Les patins ou lisses du traîneau sont deux mots auxquels nous avons donné une acception que la nature même de l'objet nous indiquait. Il y a aussi Texpression caliot, par laquelle nous désignons les fosses qui se creusent dans la neige et qui font cahoter la voiture. Ici, cependant, nous ne faisons que transporter un terme d'un chemin de terre à un chemin de neige. Berloi, berline^ carriole, sont encore des appellations qui nous servent à désigner certaines voitures d'hiver particulières au pays, et pour lesquelles nous n'avions pas de noms correspondants dans la langue française ; nous avons donc été obligés de créer un mot et de donner à deux autres une nouvelle signification. Une autre expression aussi juste que pittoresque, c'est le mot bordage, par lequel nous désignons les glaces qui se forment sur les bords des rivières avant que le milieu soit congelé, ou qui tiennent encore à la rive après que la débâcle s'est faite. 8ur le Saint-Laurent, où les bordages sont beaucoup plus considérables, on leur donne le nom de battures. Nous avons encore le mot pont, que nous appliquons surtout à la glace C[ui se forme sur le fleuve en face de Québec ; et cela avec raison, puisque presque toujours l'eau reste libre en aval et sur une certaine étendue en amont de ce point : c'est donc un véritable pont de glace. Il y a bien des années, le fleuve avait pris en une seule nuit, depuis le rapide de Lachine, en haut de Montréal, jusqu'à l'Ile-aux-Grrues, sur un espace de trois cents milles environ. Cet hiver-là, on a étendu la signification du mot pont à tout le fleuve, et l'année de ce remarquable phénomène est restée connue sous le nom d'année du grand pont

Voici encore une expression pour laquelle je ne demande pas le droit de cité, puisque les dictionnaires le lui

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ont déjà accordé, mais cependant que je signale comme une de nos plus heureuses adaptations, c'est le mot raquette que les grands puristes remplacent bien à tort, par sauliers à neige. L'expression sotUiers à neige est simplement une absurdité, uttendu que la raquette n'a rien du soulier, si ce n'est qu'elle s'attache au pied comme ce dernier. On pourrait, avec tout autant de raison, appeler le parapluie un chapeau à pluie, puisqu'il couvre comme le chapeau. Mais la définition donnée par Bescherelle n'est pas moins curieuse; la voici : " Certaine machine que les sauvages du Nord attachent à leurs pieds pour marcher plus commodément sur la neige, et qui est faite à peu près en forme de raquette." Le mot machine est admirablement bien trouvé, et les sauvages du Nord, — que nous personnifions, sans doute, — sont d'un très-riche ejBfet. Or cette machine ne s'attache pas précisément aux pieds des sauvages du Nord. Elle a été attachée et s'attache encore aux pieds d'une multitude de Français qui s'en sont servis pour parcourir nos immenses forêts et aller répandre partout le nom de la France avec la foi et la civilisation. Elle sert encore tous les jours au trappeur, au chasseur, au sucrier, à l'arpenteur, à l'explorateur, et tous ces gens-là ne sont pas des sauvages du Nord.

Puisque j'en suis à parler des mots que nous a inspirés notre saison d'hiver^ c'est peut-être le lieu de citer ici la sucrerie, avec tous les termes nouveaux qui s'y rapportent. La sucrerie proprement dite, c'est la forêt d'érables avec sa cabane à sucre et tous les ustensiles qui servent à fabriquer le sucre d'érable. Par les sucres, on entend l'époque où se fait le sucre et l'ensemble de travaux que nécessite cette exploitation. Entailler, c'est pratiquer, dans l'aubier de l'érable, une entaille ou incision par laquelle la sève s'écoule, et établir une pièce de bois rainée, avec un vase pour recueillir la sève.

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Cette petite pièce, qui a huit ou dix pouces de longueur sur deux pouces de largeur, se nomme srotidrelle ou goûtterelle ; elle sert de conduit ou de gargouille pour faire tomber la sève, ou eau (Térable, dans le vase, qui peut être un auge ou un cassot Ce cassot est une petite boîte étanche, faite d'écorce de bouleau. On fait bouillir la sève dans de grandes chaudières, et quand, par suite de Tévaporation, elle a acquis une belle couleur brune, on l'appelle réduit ; c'est alors qu'on peut en faire de la trempette. Ce réduit devient ensuite, par une nouvelle ébuUition, du sirop, puis de la tire avec laquelle on fait des toques, et enfin du sucre, qu'on laisse refroidir dans des moules. Pour agiter le sucre, on se sert de la mouvette. Exploiter une sucrerie s'appelle /a/r« ccw^ter. La plupart de ces expressions, je le sais, se trouvent dans les dictionnaires, mais elles n'ont pas l'acception que nous leur donnons ici, par l'excellente raison que l'industrie à laquelle elles s'appliquent est particulière au pays et n'est pas connue en France.

Il me serait impossible, sans donner à ce travail une étendue qu'il ne doit pas avoir, de relever tous les termes et locutions, au nombre de ptès d'un millier, — que nous pouvons réclamer comme nous appartenant ; en voici cependant encore un certain nombre que je ne saurais passer sous silence. Tous les Canadiens, en hiver, portent le casque, qui n'est pas aussi militaire qu'on pourrait le penser : c'est une espèce de bonnet en fourrure, ou bonnet à poil. Il nous est indispensable, et il fallait le nommer de quelque façon ; or, comme il a beaucoup de ressemblance avec le casque du militaire, nous lui avons donné ce nom. Nous avons encore ici le capot, qui n'est ni le capot du marin, ni la grosse capote du soldat, mais qui tient des deux. Cette acception a passé dans notre langue, et, malgré tout, elle y restera de même que le mot encapoter, ou s^enca-

capoter, auquel nous tenous et qui est tout aussi rationnel que le verbe caoutchouter, accepté par les dictionnaires.

Nous avons encore le se piéter, qui signifie résister fortement, se défendre ; le mot cran, qui s'applique aux rocs dénudés et taillés à pic que Ton trouve sur les berges des rivières. Nous disons : " Ce navire est venu se briser sur les crans.'' Il y a ensuite le défatU de la côte, qui indique l'endroit où un chemin commence à s'élever ou à s'abaisser : '' Ma maison est construite dans le défaut de la côte."

Parmi les noms des arbres qui sont particuliers à ce pays, il en* est un certain nombre que la France a admis, entre autres épinette, qui désigne une variété de bois assez commune ici, et que Bernardin de Saint-Pierre appelle improprement sapinette, puisque l'épinette étant plus grande que le sapin, c'est un augmentatif et non un diminutii qu'il eût fallu employer. Il y en a beaucoup d'autres cependant qu'on ne trouve pas dans les dictionnaires, par exemple la pruche, qui, tant pour son bois que pour son écorce, entre pour une si large part dans le commerce que nous faisons avec les Etats-Unis. J'espère pourtant que ce mot finira par être reconnu avec sapinage, qui est si joli, et cage, cageux et plançon^ dans leur acception canadienne. Il faudra bien aussi que l'Académie se résigne, un jour ou l'autre, à accepter notre meublier, qui vaut bien mieux que son ébéniste, et les expressions traîne, tohogane et mitasse, qui, pour avoir une légère odeur de boucane n'en sont pas moins d'excellentes adaptations. Il en sera de même, je l'espère, pour carré, char, lisse et patinoir, qui ont infiniment plus de raison d'être que square, wagon, rail et skating rink. On nous a aussi reproché chèque, chéquer et chéquage que nous avons dû créer parce que la langue française ne

possède point de termes équivalents et que le chéquage n'est pas la même chose que Tenregistrement du bagage, tel qu'il se fait en France. M. Malézieux, cependant, dans son ouvrage sur les chemins de fer des Etats-Unis, nous donne raison et écrit hardiment, comme nous, chèque, chéquer et chéquage. Et, dans le fait, j'aime mieux dire chéquer que stopper. Notre verbe a au moins pour lui une excellente raison : la nécessité, tandis que Tautre n'est véritablement qu'un mot de fantaisie.

Je pourrais signaler, en outre, un certain nombre de termes qui ont une couleur fort poétique, et que nous ne sacrifierons pas sans une sérieuse résistance. C'est, entre autres, la brunanle, qui me parait dire plus que la brune ; la noirceur, qui remplace avantageusement la nuit ou l'obscurité dans certaines circonstances. Du reste, pourquoi ne pourrions-nous pas nous servir de ce mot dans un sens littéral, lorsque plusieurs auteurs du grand siècle l'emploient au figuré, notamment dans cette prase : " Pardonnez-moi d'égayer un peu la noirceur que ma transplantation répand dans mon âme." C'est encore le mot revollin, dont nos navigateurs se servent au lieu âC embrun; cailler, pour se laisser aller au sommeil ; s'endormir, pour avoir sommeil ; brumasser, pour dire qu'il tombe une pluie très-fine qui tient plutôt du brouillard ; de même qu'un grand nombre d'autres fréquentatifs, qui s'emploient surtout dans les campagnes, comme poussaUler, ntachouUler, etc.

Je mentionnerai encore le mot cenlin, qui désigne la centième partie d'une piastre, et que nous avons adopté à la place de centime, qui désigne déjà la centième partie du franc ; pagée, qui indique chaque division d'une clôture renfermée entre deux pieux. Cette curieuse expression vient sans doute de la ressemblance frappante qu'ofire une clôture, — surtout la clôture en zigzag des

terres nouvelles, — avec les pages ouvertes de ces anciens livres qui se pliaient dans un étui, comme certaines cartes modernes ; les lignes de l'écriture sur chaque page représentent assez bien les perches de la pagée. Clôture (Tembarras est aussi une expression pittoresque, tirée de la nature même de la chose. En ejffet, cette clôture, faite de branchages et de troncs d'arbres jetés pêle-mêle, offre aux bestiaux plutôt un embarras qu'un obstacle infranchissable. Sauter les rapides, et pagayer (ramer avec la pagaie) sont encore des expressions pleines de justesse, que les circonstances mêmes nous ont forcés d'employer.

Je pourrais, si je voulais épuiser le sujet, écrire tout un volume ; mais mon intention n'a pas été de faire un glossaire. J'ai voulu simplement montrer, par cette liste de mots pris au hasard, que non-seulement nous avons le droit de créer la plupart des expressions ou acceptions dont nous avons enrichi notre langue, mais que, même pour ceux qui n'étaient pas d'une absolue nécessité, nous avons toujours suivi scrupuleusement les règles de l'étymologie et de l'analogie.

Personne plus que moi ne désire que nous corrigions nos fautes de langage, que nous fassions disparaître de notre conversation comme de nos écrits les anglicismes qui s'y sont nécessairement glissés de temps à autre ; mais pourquoi, je le demande, serions-nous obligés de rejeter des expressions qui, loin d'être des patois, — comme ont bien voulu le dire certains écrivains plus fantaisistes que renseignés, — sont, au contraire, régulièrement formées, à ce point que nous pouvons toujours en rendre compte à la satisfaction des linguistes les plus difficiles.

Les dictionnaires français donnent tous les jours asile

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à une foule d'expressions dérivées, soit des différents dialectes des provinces françaises, soit des langues étrangères,— et, dans ce dernier cas, on ne prend même pas la peine de franciser le niot, témoin les wagons, les tenders, les rails, les steamers, le turf, le sport, etc. ; — ^pourquoi donc ces mêmes dictionnaires n'accueilleraient-ils pas des mots provenant d'un pays qui, par les preuves qu'il a données dans toute son histoire, a bien le droit qu'on lui conserve son titre de province française, et qu'on lui permette de travailler au développement d'une langue qu'il a conservée et sauvée pour ainsi dire, sur ce continent, au prix des plus grands sacrifices.

Lorsque nous étions moins connus en France et que le Canada passait pour un pays demi-sauvage, je comprends qu'il eût été difficile de demander cette reconnaissance de nos droits ; mais aujourd'hui, que des rapports fréquents nous ont fait mieux connaître, que les ouvrages de nos écrivains sont lus et appréciés par le public français, et qu'un des nôtres surtout a été couronné par l'Académie de France, le plus haut tribunal de l'univers, nous demandons, non pas qu'on nous fasse une place nouvelle, mais qu'on nous rende celle que nous occupions autrefois dans le domaine de la langue, et que, en réalité, nous n'avons jamais abdiquée.

Un auteur a dit avec raison : " Quand un peuple perd sa langue, il est bien près de perdre sa nationalité." Eh bien ! cette langue française, dont nous étions les dépositaires, les gardiens, nous l'avons, nous, scrupuleusement conservée ; et voilà pourquoi, après une séparation de plus d'un siècle, tout en nous montrant loyaux sujets de la Gh*ande-Bretagne, nous sommes restés français et français quand même ; voilà pourquoi, sans vouloir indiscrètement nous imposer, nous réclamons notre droit de naturalité ; nous demandons que, lorsqu'il s'agira de

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la langue que nous avons aimée et que nous aimons encore par-dessus toutes les autres, on nous donne au foyer maternel Thumble place restée vide si longtemps ; qu'on nous permette de faire partie de ce conseil de famille, quand il prononce sur des intérêts qui tiennent à notre vie même.

Autrefois, quand un citoyen romain voulait faire reconnaître ses privilèges, il n'avait qu'à prononcer ces simples mots : Civis romanus sum. A notre tour, nous répétons ce cri, qui doit nous rouvrir toutes grandes les XX>rte8 de la patrie : Nom sommes restés Français.

Napoléon Leoendbe.

FILS DE BEAVES

Les clairons s'étaient tus et les engins de guerre Sui" leare affûts dormaient. D'abondantes moissons Mûiissaient au soleil dans les champs où naguère Mars promenait ses loui-ds caissons.

Evoquant, pleins d'orgueil, leur vie aventureuse Les vieux en s'éteignant, louaient notre destin, Eux qui n'avaient connu qu'une vieillesse heureuse Saluant notre heureux matin.

Le sabre et le mousquet, étrange panoplie, Se croisaient sur le mur, et l'aïeul bien souvent En passant croyait voir sur la lame polie Eeluire un poème émouvant.

Il disait : " Pourront-ils d'une paix énervante, Quand l'appel sonnera, secouer la torpeur Et devant l'ennemi qui jette l'épouvante Se former en phalange et s'avancer sans peur ? "

Soudain un cri de guerre a travei*sé l'espace.

Qui donc y répondra ? Les anciens se sont tus.

Mais les jeunes sont là Ces fils de grande rac e

Monti'eront les mêmes vertus.

On détache l'épée. En un instant la rouille A cessé de ternir l'éclat du sabre nu. Pendant ce saint travail une larme la mouille. C'est que le tils s'est souvenu.

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Le fils s'est souvena que cette arme héroïque Au vieux mur suspendue, inutile ornement, Moderne Durandal, dans la lutte homérique But ses joura de rayonnement.

Et songeant à Taïeul, il vole à la frontière ; Il y retrouve, ému, la trace de ses pas Et quelque fois, hélas ! le petit coin de teiTe Où Ta couché le premier trépas.

Vengeur de ses aïeux, son arme déjà brille Et fauche sans repos aigrettes et cimiers. Ainsi devait tomber sous son humble faucille La moisson qui Tattend pour combler ses greniers.

Ayant lutté sans peur et vaincu sans jactance, Il retourne à ses champs, nouveau Cincinnatus, Heui'eux de retrouver sa modeste existence, Ses robustes travaux et ses humbles vertus.

Ce brave ignorera Téclat de ce fait d'armes, Il mourra sans savoir qu'il fut un vrai héros. Son fils, seul, sur sa tombe ira vei*ser des larmes Et le froid de l'oubli glacera son repos.

Du moins en ce grand jour où la Patrie en liesse Fait surgir des tombeaux tous ses morts glorieux, Cet humble défenseur que l'histoire délaisse. Tombé près de ses chefs doit revivre avec eux.

M. J. A. Poisson.

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