DÉCÈS
Je commence ce chapitre en donnant un bon point à la presse canadienne. La presse des autres pays n'en mérite pas autant. On a vu Cassagnac danser sur la tombe de Thiers, se réjouir ouvertement de sa mort, en souhaiter autant aux chefs républicains. La joie d'un Corse après une vendetta, la gaieté d'un coupe-jarret après une tuerie ! '
Rien de tel ne se voit ici. L'adversaire est tombé, on ne l'écrase pas du talon, on le relève. Il est mort, paix à ses cendres ! On l'avait rabaissé pendant toute sa carrière, on l'exalte maintenant. Il souffle des rives éternelles un vent de pardon, ou plutôt un vent de justice,— car nous sommes meilleurs, même en politique, que nous ne nous plaisons à le dire. Tel de nos hommes publics est aujourd'hui représenté comme un voleur, un traître, un vulgaire criminel, qui, mort demain, sera chanté par ses pires ennemis. Le voici sur les planches, chacun se recueille un instant, et au silence succède un concert d'éloges.
La mort a jeté une nappe d'huile sur les eaux troublées. On met en évidence toutes les bonnes qualités du défunt, on étend un voile sur ses fautes, on assure sa famille de la haute estime en laquelle il était tenu. La
famille, il est vrai, aurait préféré voir cette estime se manifester plus tôt. Les jours de son chef n'auraient pas été empoisonnés, abrégés par la malveillance ou par les besoins malsains d'un état politique faux, de mœurs publiques indéfendables, où chacun semble avoir pour devise : A corsaire, corsaire et demi.
Cependant, il y a de la grandeur d'âme dans cette trêve faite dans la mort. La haine s'arrête chez l'entrepreneur de pompes funèbres, la calomnie et la médisance restent muettes à la porte du cimetière. Prenez Cartier, prenez Letellier. On ne dira pas d'eux qu'ils ont tourné le dos à l'ennemi, qu'ils ont évité les coups ; ils en donnaient et en recevaient de fameux. Eh bien, une fois éteints, l'oubli s'est fait sur ce qu41 était convenu d'appeler leurs mauvaises actions. S'il s'est trouvé une voix discordante, elle a confirmé la règle, voilà tout.
Honneur donc à notre presse sous ce rapport ! Gresset a dit :
L'éloge des absents se fait sans flatterie.
Il n'en est pas de même de nos morts, de ceux surtout qui n'ont pas cherché à débrouiller l'écheveau politique : nous les louons à outrance. Ils ont tous été des citoyens intègres, intelligents, estimés, influents, des génies ou des saints. Ils possédaient la confiance de leurs compatriotes, et c'est bien prouvable, car ils ont été ou maires, ou conseillers municipaux, ou marguilliers, ou commissaires d'écoles ou juges de paix. On est sûr de l'apothéose, quand on a franchi la grande frontière. C'est le temps de devenir prophète en son pays, — quand on en part. On récolte la gloire posthume, et la statue a pour piédestal l'ossuaite.
Celui qui ne ferait pas dire de lui qu'il fat bon fils, bon époux, bon père, bon citoyen, frissonnerait de jalousie dans son linceul. Pas une fille qui n'ait été la vertu en jupons, la grâce en personne, le charme ambulant. Cet écolier était du bois dont on fait les grands hommes. Toutes les mères ont été exemplaires, parfaites, toutes les femmes fidèles. J'ai connu le plus avare, le plus mesquin, le plus effrontément égoïste des hommes : cependant l'avis de décès vantait sa bienveillance, sa générosité, son amour du prochain. Etait-ce l'aveuglement d'une épouse éplorée, le sarcasme d'un héritier déçu, ou la vengeance d'un journaliste à qui le défunt devait des arrérages d'abonnemeni ? Je ne sais qu'une chose : le compliment était outrageusement faux. Et dans cinquante ans ses petits enfants, lisant l'article soigneusement conservé dans l'album de la famille, s'écrieront : Quel maître lûieul nous avons eu là !
Le premier ridicule est donc l'exagération dans l'éloge. Je passe aux ridicules de forme, de rédaction.
Vous lisez ici : ** Dame Sabine A., veuve de Jeu Justin B." Le pléonasme se niche partout. Celui-là est le cousin germain de cet attrappe-lourdaud : " Pourquoi voit-on les maris pleures par leurs veuves, et jamais les veuves pleurées par leurs maris ? "
Là : " Joseph C, époux de Léoca D." On veut donc constater l'identité du mari au moyen de la femme. Au fait, si c'était elle qui portait les chausses !
Ailleurs : " Paul F., à l'âge avancé de 99 ans et quelques mois." Je sais parbleu bien que c'est un âge avancé, et je m'en serais aperçu tout seul !
On n'a pas besoin de me dire qu'Orpha Q-. est morte
NAISSANCES MABIAGES ET DÉOÈS 259
" à l'âge peu avancé de deux ans et demi." Monsieur de la Palisse...
Journaliste qui écrivez : " Nous avons la douleur d'annoncer le décès de Marie-Jeanne-Florida, fille de notre estimable concitoyen M. H... à l'âge de treize jours," — vous mentez un peu : votre sympathie pour la famille d'une enfant que vous n'avez probablement jamais vue ne va pas jusqu'à la douleur. Soyons de bon compte ; n'exprimez qu'un regret, je vous croirai.
Vous qui terminez l'avis de décès par ces mots : " Nos meilleures condoléances ; " ou " La famille voudra bien accepter l'expression de nos condoléances ; " qui dites : " Madame L., à l'âge de vingt ans ; elle laisse un enfant en bas âge ; " et " après une longue maladie de trois semaines ; " et " la révérende sœur M., âgée de 36 ans et 8 ans de religion " ; ou encore " la révérende sœur Saint-Michel des saints des sœurs de la Providence," — je vais vous dire un secret : le moins que l'on puisse exiger d'un journaliste est un peu d'attention à ce qu'il écrit.
Je viens de citer des balourdises impardonnables et très fréquentes. Elles ne sont pas de mon invention, elles s'étalent dans presque tous nos journaux. Si le journaliste n'écrit pas ces choses lui-même, son devoir est de lire la copie qu'on lui apporte, et d'être impitoyable pour les fautes de français, les non-sens, les niaiseries, les naïvetés, les coups d'encensoir, les louanges immodérées, les longues nécrologies.
Si vous consacrez un article à la mémoire de quelqu'un, intitulez-le " nécrologie," " notice biographique," " notice nécrologique,"— jamais " obituaire ; " c'est la volonté du dictionnaire.
Ne vous laissez pas aller au dithyrambe. Qu'il ne soit pas question dans vos articles des vers du tombeau. Ne nous effrayez pas avec la faux tranchante de 1b mort. Dites, si vous voulez, que la faux de la mort a tranché le fil d'une existence, mais abstenez- vous de parler de faux tranchante. Cela fait froid dans le dos de vos lecteurs ; ils craignent que la faux, quand viendra leur tour, soit ébréchée ; ils ont des peurs de scie.
Tous les trépassés ont toujours souffert leur dernière maladie " avec une résignation chrétienne à la volonté de Dieu." Jusqu'à mon avare de tantôt dont on a dit la même chose, et cependant il devait considérer comme perdues les journées où il n'aurait pas juré cent fois, cet obstiné sacreur, patient comme un tonneau de nitroglycérine. Dans cette expression comme dans celle-ci : "muni des secours de la religion," je vois moins l'ostentation que la profession de la foi religieuse, et à ce compte je les respecte toutes deux.
Le défunt laisse toujours " pour déplorer sa perte une épouse inconsolable," tant d'enfants et de petits-enfants, ou bien un cercle nombreux de parents et d'amis. Parfois c'est " une épouse éplorée,"— celle qui s'arrache les cheveux, jette les hauts cris et se remarie au bout de six mois. La veuve inconsolable, elle, prend un peu plus de temps pour se consoler, mais n'en finit pas moins par se faire administrer le sacrement. Pour la même raison, quand vous lirez " l'épouse bien-aimée de M. Z," ditesvous que M. Z. convolera au bout de l'an et jour.
Les journaux parisiens citent des centaines d'épitaphes plus ou moins grotesques qu'ils prétendent avoir relevées ici ou là. Il n'entre pas dans mon intention de parler de l'épitaphe-réclame, mais je dirai un mot de l'avis de décès-réclame, J'ai lu dernièrement : " A
Montréal (ou Québec), chez son oncle, libraire (ou marchand de nouveautés), -à tel numéro de telle rue, Marie Aimée X, âgée de 3 mois et 4 jours." On ne va pas encore jusqu'à dire que Ton tient le dernier roman ou le corset à la mode ; cela viendra.
L'oubli d'une simple virgnle fait dire de singulières choses. Exemple : " Mélanie K, épouse de Pierre M, peintre à l'âge de 42 ans." Et encore : " Q-aspard L, cultivateur du bas du rapide des Forges." Enfin : " Léon F, navigateur de l'Islet." Décidément, Pierre n'a pas été précoce, Q-aspard devait retirer peu de profits de la culture de son rapide, et Léon naviguer difficilement sur la terse ferme.
Ici, je lis d'une enfant de dix ans qu'elle est morte de la mort des justes. Beau dommage ! Là, c'est telle paroisse qui vient de perdre " un bon citoyen, âgé de quatre-vingt-onze ans." Il n'y a pas de mauvais citoyens à cet âge-là. Ailleurs, parlant d'un vieillard du même âge, on dit que " le vénérable défunt était actuellement le plus doyen des patriarches de ***." Un autre laisse " cinq enfants encore en vie." Une fille de six ans, " qui est allée rejoindre les anges, laisse pour déplorer son sort son père, sa mère, sa sœur et toutes ses petites amies." Celui-ci, ** né le dix-huitième de sa famille, accompagna dès l'âge de sept ans son frère aîné aux Etats-Unis."- Je frémis en pensant qu'il aurait pu naître vingtième et entreprendre plus jeune de quelques années ce long voyage, quoiqu'un de mes amis m'affirme avoir connu un homme qui avait traversé le Saint-Laurent étant encore à la mamelle. Celle-là, " une mort subite est venue l'enlever du centre de ses proches dans les faibles bras de sa fille cadette," et elle laisse pour déplorer sa perte " cinq enfants qui n'oublieront jamais ses qualités qui ne tendaient qu'à l'obligeance."
On dirait moins de sottises de cette force si Ton ne sacrifiait autant au désir de se mettre en évidence, à la vanité.
On a tort d'employer invariablement la formule : " Parents et amis sont priés d'assister aux funérailles, etc." Il faudrait dire : les parents et amis, ou, mieux encore, les parents et les amis.
On a encore moins raison d'annoncer que le convoi funèbre laissera la demeure de son père, de sonfils. Un chroniqueur québecquois se demandait récemment ce que peu bien être le père d'un convoi.
On a beaucoup d'autres torts. Le plus considérable, à mon sens, est la manie des longs articles nécrologiques, rarement bien faits, très souvent grotesques. Vous êtes forcé de rire sur la tombe du citoyen que l'on voudrait vous faire pleurer. On s'y prend si mal aussi pour vous tirer les larmes ! Un quidam arrive au bureau du journal, paie cinquante centins pour l'insertion de l'avis de décès, que l'un des commis rédige séance tenante, puis il demande timidement à voir le rédacteur. Introduit dans le sanctuaire où le plumitif façonne au galop de sa plume des opinions politiques pour sa clientèle, il lui expose le but de sa visite dans un monologue sans fin : — "Le défunt était, vous le savez sans doute, un de nos chauds amis dans les élections. L'année passée, il a morfondu un cheval et dépensé quatre cents francs de sa poche pour le succès de notre candidat. Le comité ne lui a rien donné. Entre nous, on aurait dû...
— Excusez-moi, s'écrie le journaliste ahuri, je suis pressé, je vais lui faire une bonne nécrologie.
Une demi-colonne d'éloges est bâclée en un tour de
main, et le journalisme compte à son avoir une insanité de plus.
Ou bien c'est un condisciple, Tinstitutrice de la paroisse, un ami de la famille afiiigée, qui apporte son .emplâtre de baume de Galaad tout préparé. Le journaliste y jette rarement les yeux et l'applique tout chaud à ses lecteurs.
Quand je ferai mon testament, et j'en laisserai un, ne fût-ce que pour léguer mes dettes à mes créanciers, je n'oublierai pas de déshériter celui des dits créanciers qui s'aviserait de me pleurer quand je serai dans un inonde où il n'y a pas d'huissiers. Et j'ordonnerai à mes exécuteurs testamentaires de poursuivre devant les tribunaux et jusqu'au fond des autres enfers l'ami inconsolable qui chargerait ma tombe de poésie. Je veux épargner à cet ami un labeur inutile. De la bonne prose, c'est assez, allez ! J'en ai trop lu de ces vers qui luttent avec les vers du tombeau à qui fera la morsure la plus cnisante.
Voulez- vous que je vous enlise ? j'en ai une pacotille
Séchez vos pleurs, parents chéris Mon Ame s'est envolée aux cienx Où auprès de l'Etemel elle prie Pour vous qui m'avez tant aimés.
H s'agit maintenant d'un écolier qui s'est noyé la veille de la distribution des prix. Un camarade s'avance et lit, selon l'expression du journal, '' cette tritte et sombre poésie." — Ce garçon-là ne dira jamais plus vrai de sa vie.
Quel exemple en ce jour s'offire à nos yeux.
Un ami nous est ravi sans adieu
En ce jour où nous nous promettions tant de bonheur Est venu se changer en. un jour de deuil et de pleurs.
Ce pauvre Alfred, le matin, sans se douter du triste sort qui
[l'attendait,
Etait livré à une joie sans mélange et sans nuage
Mais Dieu dont les vues sont impénétrables
Donnait à notre ami un sort dur et regrettable.
Emporte avec toi, tendre ami, les souvenirs
De tes confrères qui ne cesseront de te redire
Combien nous sommes affligés de ta destinée.
Espérons tous que déjà tu jouis du bonheur d'une heureuse éternité.
De concert avec tes pauvres parents affligés,
Pleurons, pleurons ton absence prolongée.
Nous dirons à ta pauvre mère
Cessez vos pleurs, il vit au ciel pour vous aimer.
Adieu donc, adieu pour toujours, lorsque tu seras au ciel
Souvions-toi de tes amis fidèles.
Nous ne manquerons pas d'offrir nos faibles prières
Pour le repos de celui qui nous était si cher.
Cela paraissait dans un grand journal de Montréal le 14 juillet 18*75. Le journaliste, qui permet que Ton prenne dans sa gazette de telles libertés avec la poésie, la rime, la raison, la prosodie et la grammaire, mérite une épitaphe en vers, et en vers comme ceux-là ! Je le connais le malheureux, et s'il me précède où tout repose, mon scieur de bois lui en composera une en vers d'au moins vingt-et-un pieds, comme l'un de ceux qui précèdent. Ce ne seront pas des alexandrins, mais des alexandrissimes, — preuve indéniable de mon profond chagrin.
Voici deux autres spécimens de poésie funèbre dénichés dans notre presse :
La mort impitoyable n'a pas respecté Ni tes jeunes années, ni ta rare beauté; O Alvina, du temps tu as franchi le seuil. Et laissant à tes parents le triste deuil.
Ta vie comme la fleur que le matin
On voit éclore et que son disque argentin
S'incline vers la terre, et que le soir
Comme toi sa beauté s'est éteinte sans espoir ! . . ,
NAISSANCES MAlUAGES ET DECES 265
Et celui-ci :— *
La douleur
De ton cœur,
Tendre mère,
Pour cette enfant chère,
Au ciel montera :
Tu reverras
Ton Almanda!**.*
Quand on n'a pas sous la main de poète élégiaque qui puisse incruster son chagrin et celui des autres dans la gazette, on recourt aux poètes étrangers, on leur prend leurs vers, pour les retoucher et retailler, presque toujours pour les massacrer, tant qu'on ne les a pas accommodés aux circonstance» où Ton se trouve. On a perdu une petite fille, mais on n'a que des vers écrits sur la mort d'un petit garçon ; qu'est-ce que cela fait ? Les vers seront mauvais, mais si peu de personnes s^en apercevront. Exemple :
Moissonnée par la mort dès tes plus tendre ans,
Tu parais et tu meurs comme la fleur des champs.
Tu meurs, mais tu vivras toujours dans notre mémoirp.
Tu meurs, mais tu renais au séjour de la gloire.
Là, ce cœur innocent boit l'oubli de ses pleurs,
Les délices du Ciel remplacent ses douleurs.
Son front revêt Véclat et la beauté d'un ange.
Et son âme jouit d'un bonheur sans mélange.
0 prodige touchant ! une débile mortelle
De son frêle berceau s'élève jusqu'au ciel
La mort en la frappant, n'a brisé que ses chaînes.
Son salut est le prix de quelques jours de peine.
Sous votre ombre^ 6 gazons^ gardez son monument,
Zéphirs, autour d^eUe murmurez doucement
Et toi, sur ce lieu saint, 6 lune ! en ta carrière
Réfléchis un rayon de ta tendre lumière.
Mes mains y planteront l'étendard du fidèle.
Et sèmeront autour la rose et l'immortelle.
Que ce soit de la poésie indigène ou non, ça m'est bien égiJ, mais je me deiçanderai longtemps quelle peut bien
266 NOUVELLES SOIBÉES CANADIENNES
être la hauteur des gazons dont Tombre 'fest assez longue pour cacher un monument.
Il n'y a pas au Canada quatre vers plus généralement connus que ceux-ci :
Mais elle était du monde où les plus belles choses
Ont Te pire destin ; Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin.
La raison en est bien simple : il ne meurt pas une iillette de Hull à Gaspé qu'on ne les lui applique, en les défigurant un peu parfois. On les a même appliqués à des garçons ; on changeait elle en il et c'était fait.
La somme de lieux communs et de vérités de La Palisse qui trouvent place dans tous lesjoumaux à l'article Décès est prodigieuse.* C'est toujours la faux tranchante, la mort qui ne respecte personne, la fleur moissonnée, le lys brisé sur sa tige, la colombe qui s'envole, l'àme trop pure pour cette terre,— comme si tous ceux qui restent étaient des riens qui vaillev Rarement un cri du cœur; et s'il s'en échappe un, personne ne l'entend, noyé qu'il est dans des flots de paroles sonores. Tout est gâté, le cri est perdu. Ce n'est pas la voix de Bachel dans Eama, ni celle de Triboulet reconnaissant sa fille dans le cadavre qu'il piétinait. La douleur vraie n'a pas de phrases.
Voici que meurt un jeune homme de dix-neuf ans et onze mois (pour une fois on a omis les semaines, les jours et les heures). Il lui faut une nécrologie, va sans dire. On commence ainsi :
Ta vie a été admirée, Tu dois en être £Slicité»
NAISSANCES MABUGES BT DÉOâs 26*7
On continue :
" Ce jeune homme, par son intégrité et son énergie avait déjà su se ffdre un bon avenir et promettait beaucoup, lorsque la mort est venu le frapper, et l'éloigner pour toujours de ses chers parents et d'amis, n était considéré comme un fils docile et aimant ses parents ; de plus ses vertus et ses qualités extérieures lui méritèrent l'estime et la considération de tous les citoyens du faubourg "
On termine :
" 0 fJEunille éplorée! je comprends ta douleur et ton angoisse en ces jours de malheur ; je sais qu'il est difficile et douloureux de te voir en un instant privée pour toujours de ce cher enflEUit; mais ne le pleure pas, ne le dérange pas ; car il a déjà commencé à chanter les félicités et les louanges de l'Etemel ; déjà il a prié Dieu de te donner la force et le courage de supporter cette grande épreuve; déjà il te dit de te mettre à l'ombre de la croix, lieu assuré pour donner les consolations nécessaires à ceux qui sont affligés.
Damase, tu es heureux, Car tu vois Dieu.— XJk ami."
Je respecte plus que personne le sentiment qui a dicté ces phrases, mais ne m'empêchera pas qui voudra de demander la tête du journaliste assez bonasse pour donner asile à semblable galimatias.
C'est le tour d'une jeune fille de mourir. Elle aussi a des amies. L'une d'elles éclate :
** Cette pauvre Joséphine!* qui l'aurait cru il y a un an ? elle sifortCf jouissant d'une santé qui paraissait à toute épreuve, de ce teint rose, mais ferme, qui semblait déâer cette vilaine maladie qui fait tant de ravages dans nos rangs et qui vient de la moissonner à la fleur de l'âge : la consomption.
" Elle avait dix-neuf ans ; jamais encore elle ne s'était déchirée aux ronces du chemin ; la sollicitude incessante, la tendresse infatigable dont elle était entourée au foyer paternel l'avaient empêchée de soupçonner les chagrins et les revers que recèle le voile sombre de l'avenir.
** Chaque instant de la vie est un pas vers la tombe." Un initant
an pajs, la tombe résument sa source et son terme. Elle est disparue pour toujours, elle nous a échappé à jamais. Hélas !
" Elle était douée d'un beau caractère et d'une intelligence supérieure, elle était gaie, bonne, spirituelle et généralement estimée ; elle est justement regrettée de sa famille et de ses amis, et vous, mères, vous vous sentez attendries ; mais consolez-vous tous, car elle était bien résignée, et après tout le ciel n'est pas une prison, elle s'y fera l'auxiliaire de ceux qu'elle a aimés.
'' Passerat dans sa propre épitaphe a dit : " Amis, de mauvais vers, ne chargez pas trop ma tombe." Je crain» que ma prose, indigne d'elle et de ses talents littéraires, ne pèse à son repos et je m'arrête, mais je puis sans m'exposer à charger sa tombe citer une fois de plus les jolis vers de Malherbe dans son ode à Melle Desperriers ; ils l'ont été mille fois déjà, jamais plus à propos :
Mais elle était du monde, etc.
Unb Amiel
Il n^y a pas de commentaires à faire. Belevons seulement pour mémoire ** le ciel qui n'est pas une prison, après tout,^' " le teint rose wats ferme," "les revers que recèle le voile sombre de l'avenir," la soi-disant épitaphe de Passerat, Tode à " Melle Desperriers'^
Au tour d'un échappé de collège d'épancher son admiration et de laisser déborder son enthousiasme :
" La famille X. . . a été bien éprouvée. •#• La mort vint la visiter et lui enlever deux de ses enfants dans l'espace de quatre jours. Quelle peine ne dut pas ressentir leur bonne mère gwrtovA lorsqu'elle ne contemplait plus que les restes inanimés de ses deux jeunes filles qui, peu de jours avant leur morty faisaient toute sa joie et sa consolation. Ces deux jeunes enfants qui naguère encore unismient le parfum de leurs prières à celles de tous leurs bons parents rtmis, unissent encore aujourd'hui leurs chants d'amour et de gloire  tous les Bienheureux dans le Ciel..**
" A. et L. ne sont plus, mais leur mémoire subsistera tant que vivront ceux qui les connurent L. . . , à peine âgée de quatre ans, récitait soir
et matin les belles prières que sa pieuse maman lui avait apprises. Qu'il était beau de voir prier cet enfant !
" Que dire à présent de son petit frère A. . . I Depuis deux ans il allait à l'école et lisait déjà avec assez de facilité. Il n'avait que six ans et déjà il était raÛr pour le Ciel ....
** Qu'il était triste de voir mourir ces deux petits enfants ! ".Papa I Maman ! disaient-ils ; nous allons vous quitter ! nous allons mourir ! £mbrasse-moi, maman, disait le plus é^é, c'est fini Je m'en vais, mais au ciel je prierai le bon Dieu pour toi et pour vous tous ! ! I "
" Quel est celui, je vous le demande, qui aurait pu retenir ses larmes à la simple vue de ce faible enfant essayant à résister contre la force irrésistible de cette mort cruelle ! "
Je voudrais, lecteurs, pouvoir m'excuser d'avoir été long comme s'excusait Lacordaire en terminant son discours sur la vocation de la nation française : " Je suis long peut-être, disait-il, mais c'est votre faute, c'est votre histoire que je raconte ; vous me pardonnerez si je vous ai fait boire jusqu'à la lie ce calice de gloire." Le fait est que nous n'avons bu aucun calice, ni de gloire ni de déshonneur. Je vous ai mis sous les yeux quelques travers, où le vice ni le crime n'ont rien à voir. Ce sont de légers ridicules en somme, et si nous le voulons nous nous en débarrasserons sans trop d'effort. Notre caractère de peuple honnête, industriel, intelligent, attaché à ses traditions, religieux, moral, n'a pas à en souffrir. Ce sont des scories qui ne sauraient entamer le métal, nullement des pailles qui le feraient casser. Elles sont à la surface ; hardi à l'écumoire !
La presse, qui est toute et seule à blâmer, la presse devrait se regarder dans le miroir que je lui présente : si i)eu poli qu'il soit, elle s'y reconnaîtrait. Elle pourrait ensuite prendre la ferme résolution de se corriger. D'elle seule, en effet, dépend la réussite. C'est elle la coupable, l'effort est à elle. Le moment est bien choisi
2*70 NOUYSLLES SOIRÉES OANADIENNSS
et la circonstance opportune. Il s'est manifesté depuis environ quatre ans dans notre petit monde des lettres un vif désir de réforme ; on a déclaré la guerre aux anglicismes, publié des manuels des expressions vicieuses, relevé les fautes grammaticales qui se rencontrent à tout bout de champ dans les journaux ; nous avons un commencement de critique littéraire. La presse, qui est la gardienne des libertés publiques, doit aussi Fêtre de la langue ; c'est à elle, Téducatrice du peuple, de conserver celle-ci jalousement.
Et que faut-il faire alors ?
C'est simple comme bonjour, si les journaux le veulent.
Adopter une formule simple, courte, rationnelle et française pour annoncer les naissances, les mariages, les décès, et y tenir mordicus ;
Supprimer les longues nécrologies, hors le cas des personnes marquantes ; ou ne les admettre qu'à titre d'annonces payantes et les publier dans les colonnes d'annonces, après les avoir soigneusement revisées ;
Couper le sifflet, sans merci, à toutes les jeunesses qui cherchent l'occasion d'étaler leurs jabots de parrains ou leurs habits de garçons d'honneur dans les colonnes du journal ;
Etre impitoyable pour les phraseurs.
Un journaliste qui prendrait cette bonne résolution-là n'aurait, pour y persévérer, qu'à se dire à chaque épreuve : Si je laisse passer la bêtise, le public m'en croira l'auteur : donc au panier le manuscrit ! Qu'il en
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fasse une de ses fins dernières, qu'il y pense souvent, et je vous promets qu'il ne péchera guère.
Mais si Ton croit qu'il y aura seulement trois journalistes qui prendront cette résolution, croix de paille !
ÂLPH. LUSIGNAN.