LES DEUX FRANGES
" La France va mouinr, a dit un faux prophète ; L'ombre des vieux héi*08 pleure sa gloire en deuil. Et le spectre sanglant de la sombre défaite Tristement vient s'asseoir auprès de son cercueil."
Les peuples, à la voix de ce sinistre oracle,
Se dressent frémissants à l'horizon lointain ;
En effet, ce doit être un étrange spectacle.
Un grand peuple qui tombe, un astre qui s'éteint !
Quand dans un ciel serein l'éclipsé passagère Obscurcit du soleil lo disque radieux, La science, en alerte et prompte messagère, Vei*8 ce coin du grand ciel fait fixer tous les yeux.
De même, ô France aimée, un nuage qui passe
Interrompt-il l'éclat que tu jettes partout,
Los peuples étonnés, interrogeant l'espace,
Se demandent : " La France est^lle encor debout? "
Oui, la France est debout I Phare éclairant le monde Des sommets orgueilleux aux plus humbles sillons, Depuis plus de mille ans sa lumière féconde Dispense à l'univei-s ses immoi'tels rayons.
Oui, la France est debout I Un jour de défaillance Ne peut éclabousser dix grands siècles d'explDits ; Au cœur de tout français l'espoir et la vaillance Sont des dons pi*écieux légués par les Gaulois.
Le héros de Tolbiac, entrevoyant ta gloire, Fmnce, sui* ton cimier, mit le premier fleui'on Le jour où, consacrant sa brillante victoire. L'eau sainte du baptême a coulé sur son front.
Charlemagne te vit dans son sublime rêve Briller ainsi qu'au ciel un astre éblouissant, Aloi*s qu'il te taillait du tianchant de son glaive, Sur Jes débris du monde, un empire puissant.
Plus tai*d, fiers généraux, souverains magnanimes. Penseurs profonds, oui, tous ont, à travei*s les temps. Tenu, grâce à l'éclat de leurs œuvres sublimes. Les esprits en travail, les peuples haletants.
Ils ne sont déjà plus ces joura si pleins de gloire Où l'Europe, attentive au seul bruit de ton nom. Attendait, pour toui*ner un feuillet de Thistoire, L'éclair de ta pensée au fond du Trianon.
Autrefois tu pouvais envoyer Lapeyrouse Promener ton drapeau dans dos pays lointains ;
Tu pouvais Aujoui-d'hui l'Angleterre jalouse
Veut modérer ta force et régler tes destins.
Assise aux boitls du Ehin, maîtresse de l'Alsace, Tu tenais en respect tous les princes tremblants. Mais le charme est rompu ; le Germain te menace. Noir vautour dont la griffe a déchiré tes flancs.
Vere le midi, regarde : un autre peuple oublie Que son vieux sol te doit sa jeune liberté ; Jalouse du passé, c'est l'ingrate Italie Qui, par delà les monts, se dresse avec fierté.
LES DEUX FRANOES 291
Tous tes voisins croyaient que, défaillante encore, Pour défendre tes droits tes canons s'étaient tus ; Mais sur ton horizon se dessine l'aurore Des anciens dévouements, des antiques vertus.
Héros de Fontenoy, soldats de Gravelotte,
Qu'ils succombent vaincus, qu'ils meurent triomphants,
La France qui soui'it, la France qui sanglotte,
Dans ces braves couchés reconnaît ses enfants.
Ces soldats malheureux que la sombre déroute Comme les blés faucha, n'ont pas désespéré. Quand se fermaient leurs yeux, l'amertume du doute Au cœur de ces mourants n'a jamais pénétré.
" Après nous, disaient-ils en tombant sous les balles, Surgiront d'autres bi*as jeunes et vigoureux. Emus, nous entendrons leurs clameurs triomphales. Car, braves comme nous, ils seront plus heureux."
Aussi pleine d'espoir la France se relève Et rêve sur son front l'éclat des anciens jours, Sans demander sa gloire à l'éclair de son glaive, Sans demander sa force au bruit de ses tambours.
Peuples jaloux, croyant la France à l'agonie. Vous la comptiez à peine au rang des nations j Vous aviez oublié que son puissant génie N'a pas besoin de Mai*s pour jeter ses myons.
Un jour, vous aviez cru qu'un vêtement de gloire Tissé depuis mille ans peut tomber par lambeau, Et que l'envie éteint l'éclat de son histoire Comme un souffle vulgaire éteint un vil flambeau.
An milieu des éclairs de Tardente mêlée, Quand le fer du hulan fouille ses flancs ouverts, La France se redresse, et sa main mutilée Tient encore le flambeau qui guide Tunivera.
Quelle est donc cette nef échappée au naufrage, Voguant voiles dehors sans souci des dangers ? Saluez, c'est la France ! Elle a vaincu l'orage Et recueille en passant les peuples naufragés.
Mais au puissant navire il manque une boussole Que la vague enleva des mains du timonier: C'est la foi de Clovis, c'est la foi qui console Ceux que le pont, au soii', rassemble pour pri^r.
Ainsi de tes conseils l'antique foi bannie,
O France, veille encor dans tous les humbles cœurs,
Et du signe sacré l'influence bénie
Pour ta gloire fait plus que tes drapeaux vainqueuis.
Cette croix qu'on dérobe aux regaixls de l'enfance. On voudrait sur ton front en efl'acer le sceau Et te faire oublier que ton pouvoir, ô France, Eut ce bois pour emblème et la foi pour berceau.
Lorsque tu fis flotter ta superbe bannière Sur les forts de l'Annam, au pays des Krouhiirs, De tes braves soldats l'héroïque poussière Naguère s'est mêlée au sang de tes martyrs.
Car la croix sur ces boixis a devancé l'épée, Car livrant aux faux dieux de suprêmes assauts, La croix avait marqué, noble et sainte épopée, Le rivage où devaient aborder tes vaisseaux.