LES DEUX FRANGES
L'apôtre et le soldat aux quatre coins du monde Jadis marchant ensemble et fiers d'être français, Ont jeté de la foi la semence féconde Et récolté pour eux Toubli de leurs bienfaits.
De tous ces dévouements qu'aux jours de ta puissance Tu prodiguais partout, de tous ces gi*ands combats, De tout ce sang versé, que reste-t-il, ô France ? Des souverains jaloux et des peuples ingrats.
Du moins sur cette rive il est une œuvre sainte Que n'ont pu renverser ni le temps ni l'oubli. Cette œuvre se révèle en cette vaste enceinte Par l'orgueil satisfait du travail accompli.
Quand la révolte jette à l'Europe affolée Le souffle précurseur des noirs événements. Contemple sur nos bords, un instant consolée, L'œuvre qui survit seule à tous tes dévouements.
Pendant qu'à l'Océan la Moselle allemande Porte encore les pleurs qu'à Sedan tu veraais. Pendant que le Grermain sur le Rhin seul commande, Le Saint- Lam*ent fidèle est demeuré fmnçais.
Car le puissant drapeau qui flotte sur nos têtes Garde nos vieilles lois, nos jeunes libertés ; Car il voit sans envie au milieu de nos fôtes L'écharpe aux trois couleurs briller à ses côtés.
On dirait que le Temps, ployant son aile immense, Sm* ces bords fortunés a suspendu son cours, Puisqu'aprôs plus d'un siècle on retrouve la France Avec ses vieilles mœurs, la foi des anciens jours.
294 NOUVELLES SOIREES CANADIENKES
Pendant que TAncien monde, ébranlé dans sa base, Voit ses temples déserts et ses trônes brisés, Quand le souffle du mal Tenveloppe et Tembrase, Comme aux jours du saint Eoi nous avons nos croisés.
Ici ton héroïsme a laissé des empreintes. Le long des gi^ands chemins et des humbles sentiers L'œil étonné croit voir se dresser, ombres saintes, Tes modestes martyrs et tes héros altiei*s.
Ce sont eux qui toujoui*s ont soufflé dans nos âmes L'espoir qui les guidait dans leurs puissants ti*avaux Et la foi, ce soleil dont les célestes flammes Ont éclairé leui*s pas dans ces pays nouveaux.
La haine au noir venin, Tenvie au teint livide Làrbas soufflent sur toi du Noixl et du Midi ; I>u Tibre jusqu'au Ehin plus d'une dent avide Voudrait moixire aux rameaux de l'arbre reverdi,
Sur nos rives ne croît la haine ni l'envie ; Malgré l'oubli d'un siècle ici fleurit l'amour. A sa fête superbe un peuple te convie Et t'acclame à genoux car il te doit le joui'.
Quelque soit le drapeau sous lequel tu t'abrites, Bannière aux fleui*s de lys, cocai'de aux trois couleura. Nous n'insultons jamais à tes gloires proscrites ; Ta joie est notre joie et tes pleui-s sont nos pleurs.
Glorieuse ou vaincue, empire ou république, Tu te nommes la France et nous t'aimons toujoure. Sans jamais demander quelle tâche héroïque Ni quelle émeute encor fait battre tes tambours.
LES DEUX FKANCES 295
AuHSÎ des hauts sommets, des profondes vallées Mille clochers lançant leurs flèches vers les cieux, Nous envoient en ce jour leurs joyeuses volées Et redisent ton nom, 6 pays des aïeux.
Nous retrouvons partout notre race intrépide ; Il faut plus de soleil à Térable qui ci'oît ; Le torrent qui gi'ossit, dans sa course rapide, Fait déboixier ses eaux de son lit trop étroit.
Sans faiblesse et sans peur, nous poursuivons le rôle Que Dieu nous a marqué dans ses vastes desseins. Vers les champs de l'ouest, vers les frimas du pôle Voyez se diriger ces vigoureux essaims.
Ils sont les éclaireurs de notre race en marche Vei-s le progrès qui luit à Thorizon obscur. Le prêtre les dirige et Tau tel, nouvelle arche. Marque et bénit l'endroit du village futur.
Car ils vont dans les bois, car ils vont dans la plaine Emportant avec eux et leur langue et leur foi, Legs précieux qu'un jour la terre américaine Reçut d'un lier mai*in, messager d'un grand roi.
Ainsi quand les anciens, fuyant la cité reine. Cherchaient d'autres foyers sous de plus calmes cieux. Sans jamais déroger à la fierté romaine, Pour conjurer le sort ils emportaient leurs dieux.
Par le mousquet, par la paix)le et la cognée Nous nous somijies frayé, mère, un large chemin. Aussi des vieux colons l'héroïque poignée, Foule immense aujouixl'hui, sera peuple demain.
Le bat de nos efforts, la suprême espérance Qui 8*obstine en nos cœurs et les fait battre tous, C'est de fonder un jour sur ces bords une France Dont tous les vrais français soient surpris et jaloux.
Déjà, frères aines, le castor peut sans crainte Prendre place au côté du lion radouci.
Vous pouvez contempler notre liberté sainte Plus jeune que la vôtre et plus sereine aussi.
Effaçant de son front une date fatale,
Espoir de l'avenir, gage de nos succès.
Déjà Stadaconné, la vieille capitale,
Vous montre avec orgueil un gouverneur français.
Aussi levant nos yeux pleins de reconnaissance Vers Dieu qui de làrhaut nous guide et nous bénit. Que de nos cœurs ce cri du psalmiste s'élance : Nonfecit taUter omni nationi I
M. J. A. Poisson, 24 Juin 1884.
SoMMAiRB. — La littérature naturaliste. — Une avalanche de romans. — Sapho, d'Alphonse d'Audet — George Ohnet et Lise Fleuron. — La Veuve. — Andrée. — Les récits créoles. — LYniiteur idéal. — Nos historiens. — Vie de Monseigneur Dupanloup, par Tabbé Lagrange. — Mort du comte d*Haus8ouville. — Les Aquarelles de Gavarni. — L'exposition Meissonier. — Le fanatisme de Texactitude.
Beaucoup de volumes et peu de livres, une foule d'ébauches, un petit nombre d'œuvres sérieuses, marquées au bon coin, fortes par le talent et l'honnêteté. C'est une vérité élémentaire qu'une littérature reflète l'état moral d'un peuple, et chez nous, français de France, on rencontre le mérite à chaque pas, mais les caractères y sont rares, infiniment rares. La plupart sacrifient au veau d'or, et loin d'élever l'âme de leur public, ils descendent jusqu'à lui, s'empressant de lui servir les ragoûts qu'il préfère, fussent-ils épicés, so- ^ phistiqués, capables de troubler sa cervelle et son estomac. Sous le nom de naturalisme, de prétendus novateurs ont imaginé ou plutôt ressuscité une littérature romanesque dont la dépravation dépasse toute idée, qui fait le vide autour de la pensée, supprime l'art et réduit la mission de l'écrivain à une sorte de photographie des actions basses, triviales et honteuses. Ces messieurs oublient que l'art est une réparation des défaillances du réel, qu'il consiste à peindre les choses non comme elles sont, mais comme elles devraient être, qu'il n'y a pas seulement des maladies, des égouts, des vices, mais qu'il y a aussi des gens bien portants au moral et au physique, des fleurs, des vertus et des harmonies. C'est une littérature de détritus dont M. Emile
Zola est le grand prêtre, et qu'il faut aborder, en se bouchant le nez et armé d'une pelle, d'un balai et de désinfectants ; derrière lui marchent une tribu déjeunes lévites qui exagèrent les défauts du maître, imitent ses verrues, grossissent ses monstruosités, érigent en principes ses extravagances, divinisent ses pensées les plus nauséabondes.
Dieu soit loué ! Ces messieurs ne régnent pas encore tout-à-fait et plus d'un commence à regimber contre leur domination. Le volume que M. Richepin vient de publier sous le titre les Blasphèmes ! a produit un sentiment de stupeur et de dégoût dont j'augure bien ; mais sans aller aussi loin, il est d'autres écrivains, trèsnombreux, qui laissent horriblement à désirer et dont les œuvres contiennent bien des pages malsaines : le bien et le mal y sont mêlés de la façon la plus habile, la morale la plus pure y côtoie la corruption la plus raffinée, leurs auteurs se préoccupent non de frapper juste, mais de frapper fort, leur jugement repose sur des bases chancelantes, et leur psychologie me semble une psychologie d'hôpital. Du talent, ils en ont beaucoup, mais ils l'emploieut un peu au hasard: tant mieux s'ils tombent sur la vérité, et tant pis s'ils tombent sur l'erreur. Encore une variété de la littérature de décadence, et je ne demande pas que tous nos romans soient de ceux dont la mère permettra la lecture à sa fille, mais serait-ce trop exiger de vouloir qu'on n'en bannisse pas l'idéal, l'amour du beau et du bien, que l'honnête homme y fut intéressant et eût parfois le dernier mot ?
En ce moment, les romans pleuvent comme grêle, et paraphrasant l'invocation de Boileau à Louis XIV, j'aurais bien envie de prier messieurs les écrivains de ménager un peu le lecteur qui pourrait bien cesser de lire.
Il y en a de toutes les couleurs, des bleus, des rouges, des roses, des romans-feuilletons, et des romans de reportage, des romans de mœurs et des romans de revues, des romans pour Tenfance et des romans pour hommes, des romans pour lire en chemin de fer et des romans pour s'endormir. Le seul dénombrement remplirait toute une lettre, comme les énumérations du bon Homère qui remplissent des pages entières. Je me bornerai à vous en dire quelques mots et à citer ceux que je crois les plus remarquables.
Parmi ceux-ci, figure assurément Saplio^ à'AlpIumse Daudet, un de nos romanciers les plus à la mode, élève de Balzac et de Flaubert, doué d'un talent très-personnel, observateur d'une finesse extrême, esprit de détail et de nuances. M. Alphonse Daudet est un lettré de bonne école, il a de la fortune et les éditeurs lui font un pont d'or ; il travaille à loisir, cisèle son œu\Te et la remet vingt fois sur le métier. On lui doit Les contes de mon moulin, Fromontjeune et Rislerainé, Petit- Chose, Tartarin de Tarascon, le Nabab, les Bois en exil, et Numu Roumestan, etc. Cette fois, il nous montre les pesants lendemains des jours légers, des ivresses stériles de la vingtième année, et c'est des regrets, des douleurs, des remords qui les remplissent le plus souvent qu'il a fait son livre. *I1 y a là certains défauts, mais hâtons-nous de l'oublier en faveur des qualités. J'en détache une page charmante d'une lettre, une délicieuse silhouette : les deux hessonnes, les deux petites sœurs avaient disparu de la maison paternelle.
" Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer cette i)énible histoire, le lundi matin, nos petites nous furent ramenées par les ouvriers que ton oncle occupe dans l'île et qui les avaient trouvées pâles de faim et de froid, après cette nuit en plein air, au milieu de
Teau. Et voici ce qu'elles nous ont conté dans l'innocence de leurs petits cœurs. Depuis longtemps l'idée les tourmentait de faire comme leurs patronnes Marthe et Marie dont elles avaient lu l'histoire, de s'en aller dans un bateau sans voiles ni rames, ni provisions d'aucune sorte, répandre l'évangile sur le premier rivage où les pousserait le souffle de Dieu. Dimanche donc, après la messe, détachant une barque à la pêcherie et s'agenouillant au fond comme les saintes femmes, tandis que le courant les emportait, elles s'en sont allées doucement, échouer dans les roseaux de la Pibonlette, malgré les grandes eaux delà saison, les coups de vent, les révotUuns.. . Oui, le bon Dieu les gardait, et c'est lui qui nous les a rendues, les jolies, ayant un peu fripé leurs guimpes du dimanche et gelé la dorure de leurs paroissiens. On n'a pas eu la force de les gronder, seulement de grands baisers à bras ouverts ; mais nous sommes tous restés malades de la peur que nous avons eue."
Parmi les romans à succès de bon aloi, je m'empresse de vous indiquer Lise Fleuron, de Q-eorge Ohnet, l'auteur très-applaudi de Serge Panine et de ce Maître de Forges qui est en train de faire son tour d'Europe. George Ohnet est ce qu'on appelle un romancier bourgeois. Ne cherchez pas dans son œuvre les grands élans, les descriptions magnifiques, les coups-d'œils poétiques, ni les traits d'esprit ; mais beaucoup d'honnêteté, une certaine fraîcheur de sentiments, l'entente du dialogue, de la mise en scène, et quelque force dramatique. Un de mes amis me disait : c'est du Sardou du iVième ordre. Soit; mais il plaît, et il n'a pas tort de plaire. Ce Midtre de Forges qui arrive à sa deux-centième représentation an Gymnase fait couler bien des pleurs. Qu'il imite on non Scribe, Octave Feuillet et Sardou, M. Georges Ohnet a un talent très-réel et très-sain, qui, j'en suis sûr, charmera vos lecteurs canadiens.
Je viens de prononcer le nom d'Octave Feuillet, et c'est pour moi l'occasion de rappeler que cet illustre maître a publié La Veuve, roman plein de pages exquises, écrit dans un style irréprochable qu'on ne rencontre plus chez les jeunes. La Veuve a paru, il y a quelques mois déjà, chez Calmann Lévy, mais les livres d'Octave Feuillet sont toujours bons à citer ; il a bu Teau de la Fontaine de Jouvence, et on retrouve dans la Veuve l'auteur aimé de Sy bille, du Roman d'un jeune homme pauvre, des Proverbes. On l'a appelé le Musset des familles. Serait-ce lui adresser un reproche que de le placer audessous d'un de nos plus grands poètes ?
Andrée, tel est le titre du roman que M. Georges Duruy vient de donner à la Revue des Deux Mondes. C'est un début des plus brillants, qu'on a beaucoup remarqué dans le monde littéraire et qui fait grand honneur au jeune écrivain. Ce dernier a du reste de qui tenir, car son père M. Victor Duruy, l'ancien ministre de l'Instruction Publique du second Empire, compte parmi nos bons historiens, et son frère M. Albert Duruy est un des rédacteurs les plus distingués de la Revue des Deux Mondes. Beaucoup d'esprit, de trait, un style élégant^ harmonieux, raffiné, une grande abondance de pensées ; l'auteur a même les défauts de ses qualités, trop de sève, trop d'idées, il se complaît un peu trop dans l'étude de ses personnages qu'il détaille avec un soin minutieux, les arbres empêchent de voir la forêt. Il y a, par exemple, dans la seconde partie, une scène de duel entre deux amis qui est absolument parfaite : la provocation, la lutte, les sentiments qui agitent les combattants sont 0 rendus avec une maestria extraordinaire.
Une série de jolis romans, gracieux et honnêtes, et de bons livres de voyages, chez l'éditeur catholique Oudin, un des hommes les plus charmants que je connaisse.
M. Oudin est généreux, délicat dans ses procédés, gentleman jusqu'au bout des ongles, et cependant il fait ses affaires, ce qui prouve que le succès peut s'allier avec la morale la plus scrupuleuse. Parmi ses dernières publications, signalons : Nos Petites Colonies, par Femand Hne et Georges Haurigot ; Autour du Tonkin, par Archibald Colquhoun ; De France à Sumatra, par Brau de Saint-Pol Lias ; Voyage au Pays des Maronites, par Me d' Aviau de Piolant; Les Pyrénées Françaises, par Paul Perret; Le Prince et le Pauvre, traduit de l'anglais, d'après Mark Twain, par Paul Largillière; PUlone, par G-uillaume Bergsoé ; Les Récits Créoles de Charles Baissac. Ces Récits Créoles méritent une mention spéciale ; l'auteur nous y parle de notre vieille Ile de France, aujourd'hui dissimulée sous le nom de l'île Maurice, et pourtant restée française par son esprit, ses mœurs, sa littérature ; il nous intéresse avec ses tempêtes, ses fièvres et ses naufrages, ses champs de cannes et ses forêts, ses bons nègres et ses planteurs, sans parler de ses types féminins. Dédaignant de relier ses épisodes par un roman de longue haleine, il les donne tels qu'il les a connus, sans longueurs inutiles. Sa manière d'écrire est singulièrement concise, fine, pleine de délicats sous-entendus. Aussi va-t-on jusqu'à la fin de ces 24 petites nouvelles, où la quantité ne nuit pas à la qualité. U humour circule dans l'œuvre entière (j'en atteste le Naufrage de deux hommes et d'un coq) ; elle égaie ces croquis originaux où vous ne rencontrerez ni un voleur, ni un policier. Par exemple, vous y trouverez un coquin d'une espèce particulière, un fabricant de faux quinquina, puni par la mort de son propre enfant qu'il fait tuer sans le savoir avec des potions frelatées. Rassérénons-nous à la lecture de MaguiUe, de Mademoiselle Aurore, de ma Cousine Emma, du Baromètre de mon oncle, autant d'idylles terminées par autant de bons mariages. Sans le mariage, que deviendrait une colonie. Et gardons-nous d'oublier
deux légendes trop drôles pour n'être pas vraies : Par le plus court et Tué par le Bon Rollin ; trois contes d'enfant : Le Voyage de Montagnette au Pays des Coqs, Monet Bouge, et la Poupée de Marie, trois choses exquises de sentiment et de grâce naïve. D^eu sait i)ourtant si le genre est difficile.
Si nos romanciers ne satisfont pas toujours la critique, celle-ci trouve la plus large compensation du côté de nos historiens. Beaucoup d'oeuvres vraiment fortes, originales, puisées aux sources inédites, ont vii le jour depuis peu, et pour aujourd'hui, je ne veux qu'en donner ici quelques-unes : Les de Witt, par M. Antonin Lefebvre- Pontalis, ancien député ; Une histoire de la Monarchie de Juillet, par M. Thineau Dangin, qui comprendra six volumes ; Un Bourgeois de Paris en 1V93 par Edmond Biré ; la Vie de Monseigneur Dupanloup par l'abbé Lagrange ; la correspondance inédite de Mallet du Pau ; les Souvenirs de G-ustave Claudin ; l'Allemagne par M. Bothan, l'ancien ministre i)lénipotentiaire qui publia ces années dernières des livres si révélateurs sur les préliminaires de la guerre de 18Ï0.
Très-passionnant, le récit de l'abbé Lagrange sur notre grand évêque d'Orléans, Mgr Dupanloup. Quelle prodigieuse activité ! Quelle âme de patriote ! Quel homme d'action. Député et évêque, il menait tous ses devoirs de front, sans en négliger un seul. Par ses discours, ses lettres, ses brochures, ses démarches infatigables, il conseillait, stimulait, traçait des programmes, jetait des cris d'appel et de ralliement. En même temps, à l'Académie française, il combattait avec son infatigable ardeur l'élection de Littré, il faisait un voyage à Rome, il en-
tretenait une immense correspondance, il publiait des mandements et des brochures sur les questions religieuses. Il s'occupait de son petit séminaire avec autant de sollicitude que de la Restauration où il voyait le salut de la France. Il confessait, il dirigeait de près et de loin, par des lettres qui étaient souvent de véritables traités, d'où il réglait tout, dans le plus minutieux détail, les âmes qui s'adressaient à lui'.
M. l'abbé Lagrange nous raconte de curieux souvenirs de l'occupation de l'évèché par les Prussiens en 18V0. Mgr Dupanloup avait publié une lettré pastorale qui les avait irrités, à cause d'une allusion à leur dureté envers la France, et d'une citation de G-régoire de Tours sur la délivrance d'Orléans, qui rappelait le souvenir d'Attila et des Huns. On envoya à l'évêque un capitaine qui vint lui parler en traînant son sabre et en se plaignant d'avoir attendu cinq minutes. Il répétait à tout propos, de manière à bien convaincre ses interlocuteurs : " Nous ne sommes pas des Huns, nous sommes des gens civilisés." D'ailleurs les Huns ne buvaient pas de Champagne et ces vainqueurs civilisés en buvaient volontiers. Ils ne manquèrent pas d'en requérir à l'évèché et n'en voulurent pas croire la réponse de leur hôte, qu'il n'était jamais entré une bouteille de Champagne dans ses caves. En gens pratiques et pénétrés d'une sage défiance, ils demandèrent à s'en assurer et remontèrent stupéfaits : " Qu'un évêque si célèbre en Allemagne n'eut pas de Champagne chez lui."
Mgr Dupanloup avait le zèle et les ardeurs d'un apôtre. L'amour des âmes fut sa grande passion avec l'amour de la France. Notons encore l'amour de la nature et de l'enfance. M. l'abbé Lagrange nous en conte des traits charmants. Quf^l tableau de genre pour un peintre que celui de ce vieil évêque à la tête blanche,
chargé d'ans, de mérites et de gloire, la tête penchée vers un blondin de cinq ans qu'il entourait de son bras, et qui venait s'établir à son bureau, ravageant ses notes, cassant ses crayons et fourrageant à travers ses bagues pastorales. " Laissez-le faire, c'est mon ami, disait doucement l'évêque quand on voulait mettre le holà."
Mgr Dupanloup avait l'esprit le plus aimable et n'était pas ennemi d'une douce malice. Un jour, parlant d'un républicain fort connu, qui était ministre de l'instruction publique et entretenait d'excellentes relations avec le clergé,il lui échappa de dire : " ce diable d'homme sera cardinal avant moi."
Avant de quitter l'histoire, rendons un dernier hommage à la mémoire de deux hommes qui lui ont dû leur illustration, M. Mignet et le comte d'Haussouville, tous deux membres de l'Académie française. Le dernier a donné un ouvrage en 9 volumes sur le Premier empire el la Papauté, qui est resté classique ; c'était le type du lettré de grande race, spirituel comme Voltaire, érudit et courtois, patriote ardent et libéral éclairé. Il était beau-frère du duc de Broglie. A son enterrement qui a eu lieu à Ste Clotilde la semaine dernière, on remarquait M. le comte de Paris qui, en sa qualité de chef de la maison de France, avait pris place au premier rang avant le cortège, puis la famille, et après celle-ci 'les autres princes d'Orléans dont M. d'Haussouville fut toute sa vie l'ami fidèle et le conseiller indépendant.
On vient de vendre à l'Hôtel ftucrot une série d'aquarelles du célèbre caricaturiste Gavami. Concierges
grincheux, masques avinés, Q-obseck aux doigts crochus,
Thomas tireloque, tous les types de la bêtise humaine et du vice parisien, revivent dans ces esquisses lumineuses, et qui éclairent d'un jour si lumineux leur époque. Q-avarni était un moraliste à sa manière, et il vous campait ses bonhommes de telle sorte qu'ils vous criaient en quelque sorte leurs pensées.
Voici lafsérie des concierges ; une vieille portière, la trogne avinée, la main sur la hanche, armée de son balai, véritable sorcière échappée du sabbat. G-avarni écrit audessous : Les mauvais locataires, ça vient des concierges. Un locataire est ce qu'on le fait.
Il savait admirablement présenter le vagabond sans -domicile, à la mine patibulaire, voleur de grands chemins ou assassin sur la route de Toulon. Je cherche un baillewr de fonds, telle est Tidée qui tourmente un gredin posté au coin d'un bois, avec une trique et prêt à faire un mauvais coup. Considérations svr Vabus des gendarmeries, met-il jau bas d'un groupe de ces philosophes du pavé et du ruisseau.
Les ivrognes sont encore plus gais avec leur tenue débraillée ; ils inspirent à Q-avarni cette boutade humoristique : c^ était pour se donner des forces. En voici un autre qui, assis à une table de cabaret, fait risette à une bouteille et pense tout haut : Les semaines que le dimanche tombe un lundi, les femmes marronnent.
C'est en un mot l'histoire populaire et joyeuse de la France qui se dessine, mais ne s'écrit pas ; la vente a admirablement réussi et les aquarelles ont été couvertes d'or. Chose étrange, ce que Gavami aimait surtout, c'était les mathématiques ; la musique des nombres, comme il les avait baptisés. Il avait, nous dit M. Paul Eudel, la passion du calcul intégral comme Ingersalle du vio-
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Ion. Sa seule ambition était de trouver un théorème qui Timmortalisât : le théorème Gravarni. Il se livrait à la recherche incessante de la quadrature du cercle, du mouvement perpétuel et de la direction des ballons.
Parmi les nombreuses expositions qui sévissent en ce moment à Paris, exposition du Palais de l'Industrie, exposition des artistes refusés, exposition de la race canine aux Tuileries, etc.. il faut s'arrêter un peu à l'exposition des œuvres de notre grand peintre Meissonier. Quelqu'un me disait ces jours-ci qu'avec les lycées laïques de jeunes filles, on aurait bientôt plus d'instituteurs que d'élèves, je crois un peu qu'il y aura plus de peintres que d'amateurs et qu'on en viendra à nous payer pour aller regarder leurs œuvres. Il y a de quoi avoir une indigestion, de quoi avoir des nausées. Je fais une exception pour Meissonier : 190 toiles, presque toutes d'une rare perfection, le dessus du panier de l'œuvre de cet artiste si consciencieux. C'est un régal exquis, qui peut s'absorber en une heure, sans fatigue pour les yeux, sans torticolis, comme à ce Palais de l'Industrie, où on finit par attraper de véritables névralgies.
Un ami de Meissonier m'a donné de curieux détails sur cet artiste, qui est fantasque comme une belette et capricieux comme une jolie femme. Dernièrement il rencontre M. Alexandre Dumas qui va droit à lui et lui tend la main. Meissonier répond à peine, prend un air gêné, contraint, et s'éloigne après une minute de conversation. Dumas s'en va très étonné de cet accueil, A peine rentré chez lui, il entend carillonner à la porte, voit Meissonnier qui se jette dans ses bras et lui fait mille excuses : " Ah, cher ami, je vous demande pardon^
j'étais distrait, je voyageais dans le pays des songes et je me suis conduit comme un malotru à votre égard." Meissonier jette l'argent par les fenêtres, il dépense chaque année trois, quatre cent mille francs, et vous viendriez lui offrir la pierre philosophale qu'il ne serait nullement embarrassé : un matin, par exemple, il regarde de travers le château qu'il a près de Paris et qui est tout simplement une merveille. Un détail lui a déplu. Pan, voilà le château à bas, et recommencé. Il a la manie du cheval, se croit un sportsman émérite, et n'entend pas la plaisanterie là-dessus, pas plus que sur sa petite taille : c'est un caractère altier, dominateur, un peu semblable à celui de ce Napoléon 1er qu'il a peint si souvent ; cœur généreux, âme superbe, enivrée d'infini. Il a des toquades étranges, ainsi un jour la fantaisie lui a pris d'être nommé sénateur, tout simplement parce que Victor Hugo l'était. Heureusement ce caprice lui a passé comme il lui était Venu.
On sait qu'il n'a jamais peint que d'infiniments petits tableaux dont la plupart mesurent moins d'un pied carré ; aussi, malgré son talent extraordinaire, beaucoup trouvent que cela ne vaut pas les grandes toiles qui exigent plus de souffle, plus de largeur, plus de coup d'aile ; beaucoup estiment qu'entre les uns et les autres, il y a la même différence qu'entre un Benvenuto Oellini et un Michel- Ange, un sonnet et les poèmes du Dante, une comédie en un acte et une tragédie de Shakspeare. On a même dit très-injustement qu'il n'était qu'un peintre de tabatières. Mais cette peinture au microscope, s'élargit, s'épanouit, devient en quelque sorte de la peinture au télescope en passant par l'âme du dilettanti ; et puis Meissonier a remis en honneur la maxime d'Ingres que le dessin c'est l'honneur et la probité. Voulez-vous savoir à quel point il pousse le fanatisme de l'exactitude. Apprenez ce qu'il fit quand il voulut
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peindre son 1814. Il fit passer la charrue dans les allées de son parc de Poissy ; puis quand le sol fut bien défoncé, on y jeta du plâtre pour figurer la neige. Le cadre ainsi préparé, il s'installa dans un tombereau que Ton conduisait au pas d'un cheval aux allures tranquilles. Derrière le tombereau cheminait, réglant sur lui son allure, le cheval blanc qui devait être dans le tableau la monture de l'empereur. A chaque pas dans ce sol défoncé, le cheval marquait son allure devant le peintre qui, le crayon en main, prenait, pour ainsi dire au vol, le croquis de ses mouvements. Cela fait penser à cette légende d'un artiste assassinant son modèle attaché à une croix, afin de mieux surprendre sur son visage, les affres de l'agonie du Christ expirant. Au moyen âge, Meissonier eût pu être ce peintre là.