FLEURS FANÉES
Moi, caché sous le feuillage. Dans le thym,
J'écoutais leui* babillage Argentin.
Et du vent Taile mutine,
Souffle pur, Egrenait leur voix lutine
Dans Tazur.
J'y revins... C'était l'automne.
Dans l'air froid Vibrait le glas monotone
Du beflroi.
Des nuages aux flancs sombres
Et mai'brés Projetaient leurs grises ombres
Sur les pi'és.
Des sanglots montaient des vagues
En couiTOUx, Se mêlant aux plaintes vagues
Des bois i*oux.
Plus de fleui's, plus de charmilles.
Verts i*éseaux ; Plus de fraîches jeunes iilles ;
Plus d'oiseaux.
La grille était entr'ouverte...
Du jai-din L'avenue était déserte...
Plus d'éden I
Où donc étaient les doux anges
Dont la voix Ici charmaient les mésanges
Autrefois f
Hélas ! sur ces frêles roses,
Tout glacé, Tje vent des douleui*s moroses
A passé...
Telle on voit la fleui* fauchée
Se flétrir, L'une un beau soir s'est penchée
Pour moui'ir.
L'auti'e a, sous la froide étreinte
Du malheur^ Pei*du l'illusion sainte
De son cœur.
L'une dort au cimetière Poui* toujoui*s ;
L'auti*e a mis dans la prière Ses amours.
Louis Kréohbtte.
Une nouvelle entreprise de démolition. Silhouette du Père Naquet* Le Grand et le Petit divorce — Récits —Il faut naturaliser Part et artialiser la nature — Une poignée de nouveaux livres— Deux chroniqueurs parisiens : Albert Wolf et Jules Claretie — Les Mémoires du comte Horace de Vielcastel — Roses de Noël par la marquise de Blocqueville. Fleurs et pensées. *
Je ne sais plus quel évêque du dix-huitième siècle disait, avec ce sourire mélancolique de l'homme qui a vu beaucoup de ruinep et traversé de terribles épreuves : "C'est une grande merveille que l'Eglise n'ait rien perdu cette année." Dans ce temps où les pioches sont plus occupées que la truelle, où les démolisseurs taillent une si rude besogne aux architectes, il devient impossible de citer une seule année où notre société n'ait pas vu tomber un de ses étais : tantôt une poutre et tantôt un mur, parfois une fenêtre et parfois quelque morceau de toiture. Ainsi, petit-à-petit, lentement mais sûrement, nos modernes iconoclastes font jouer la mine et la sape contre la forteresse qui nous abrite encore tant bien que mal. Ceux-ci préfèrent la ruse, et ceux-là vont en guerre, tambours en tête, mèche allumée ; d'autres préconisent la propagande scientifique, c'est-à-dire le pétrole et la dynamite; quelques-uns emploient les moyens parlementaires, procèdent à coups de lois, d'ordonnances, si bien que nous avons, nous aussi, le droit de répéter le mot connu : la légalité nous tue. Tout Jeur vient en aide, le roman contemporain, la littérature naturaliste, pessimiste, nihiliste, le drame, la comédie, la caricature, la philosophie elle-même qui, sauf de rares
exceptions, penche vers la libre-pensée et le matérialisme.
Hier, on proscrivait les congrégations et la magistrature; aujourd'hui on nous impose le divorce, on ouvrira la porte du socialisme, et, après avoir porté tant de deuils, il ne nous restera plus qu'à porter le deuil de la patrie.
Oui, vous avez bien lu le divorce : il est voté à la grande joie des badauds, des femmes du monde déclassées, d'un certain nombre d'esprits faux et de personnages charmés de légaliser ainsi leur fautes et de jouer un nouveau tour à la bonne vieille moraJjB de nos pères. Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es ; dis-moi qui tu es, je te dirai ce que tu voteras. Prenons par exemple M. Naquet, le père Naquet, comme on l'appelle plaisamment, l'apôtre du divorce, le promoteur de cette nouvelle entreprise de démolition : un petit bonhomme haut comme une botte, bossu comme Quasimodo, au nez crochu, avec de beaux yeux, des cheveux longs et grisonnants, voilà pour le physique. Quant au moral, intelligent ou plutôt érudit, ex-professeur agrégé è la Faculté de Médecine et élevé dans la religion Israélite, utopiste et tenace, séparé de sa femme qui est une excellente chrétienne ; ultra libre-penseur et radical opportuniste. De l'esprit, point du tout ; aucune grâce, aucune élégance dans la conversation, nulle éloquence à la tribune ; mais pédant en us et en um, ennuyeux et imposant son ennui. Ceci n'a rien qui doit vous étonner, car le Français, ce peuple aimable, a l'horreur et le respect des raseurs, des pontifes de la cravate blanche, et il pousse si loin ce double sentiment qu'il aime mieux, pour en finir avec eux, leur donner de suite gain de cause. Quoiqu'il en soit, le P. Naquet est devenu l'idole de certains salons, et grâce aux journaux, il est célèbre ; l'autre jour, à la Comédie-Française, où il se trouvait par hasard, écoutant les caprices de Marianne, de Musset, on le lorgnait énormément. Le choléra, dç
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Lesseps, Pasteur et lui, voilà les grands sujets de conversation en ce moment.
Admirez la filiation des idées, comme Terreur appelle l'erreur, comme l'utopie engendre le chimère. Le père Naquet écrit en 18Y9 un livre balourd où il réclame l'abolition du mariage, de la famille et de l'héritage, ouvrant ainsi la voie aux gentlemen, qui, plus logiques que lui, mirent, deux ans plus tard, Paris à feu et à sang. Il comprend assez vite que le communisme n'est pas une carrière, et, jetant aux orties le froc socialiste, il passe avec armes et bagages dans le camp de Gram^ betta. Le voilà député et maintenant sénateur, ami du gouvernement, ce qui prouve, entre parenthèses, qu'un communard devenu sénateur peut ne pas être tout-à* fait un sénateur communard. Il est ambitieux, il veut qu'on parle de lui, et sait que le moyen le meilleur est d'enfourcher un dada, de découvrir un système. En 18^6, il avise le divorce, auquel personne ne songeait, pioche le sujet, s'en empare ; le divorce devient sa chose, son tremplin, sa marotte, son idéal, il lui appartient de droit divin. On commence par se moquer de lui, mais de précieuses recrues lui arrivent ; les auteurs dramatiques, M. Dumas, M. Augier lui-même, d'autres encore, voient dans le divorce un filou à exploiter et se mettent à le prôner en cinq actes. Pas tous cependant, car sous ce titre : Divorçons, Sardou a fait un chef-d'œuvre d'esprit, de gaieté, de bon sens qui réduit à néant les bruyants et brillants paradoxes de ses illustres compères. Et que le père Naquet se défie : les alliances dramatiques ne sont pas très rares ; on n'a pas emboîté le pas derrière lui par amour du divorce et je ne serais guère étonné qu'on vint jouer des pièces des mêmes auteurs contre cette institution, pour démontrer qu'elle détruit la famille et sacrifie les enfants.
Petit à i)etit on prend an sérienx le père Naqnet. Excès ! excès ! se dit-on, mais il ponrrait y avoir du vrai ; il est entêté, donc il n'a pas tort ; manière de raisonner qui rappelle le dialogue des Saltimbanques : ** Cette malle doit être à nous ! — Elle est à nous. — Emportons-la." Après tout, puisque tant d'autres pays ont le divorce, pourquoi pas nous aussi ? Il y a des ménages si malheureux ! — Les francs-maçons deviennent partisans du divorce, parce que l'Eglise le repousse. Cependant le projet échoue une première fois devant la chambre des députés ; mais l'apôtre ne se décourage pas, il conférencie encore, conférencie toujours. Enfin le Parlement le récompense et lui accorde un petit divorce, un divorce restreint, contrôlé, lequel ouvrira la porte au grand, au divorce révolutionnaire de 1*792 à 1803, au divorce par consentement mutuel, (qu'on avait si spirituellement défini : le sacrement de l'adultère).
Ainsi les chambres ont suivi les inspirations d'un ancien communard qui a mis un peu d'eau dans son vin, ou plutôt dans son pétrole, et qui comprend le progrès à la façon des écrevisses. Vainement a-t-on répondu à messieurs les divorcés qu'il suffirait d'augmenter le nombre des cas de nullité de mariage, d'améliorer la situation de la femme séparée. Etendre le cercle des nullités, mais ce serait presque marcher sur les traces de l'Eglise qui en reconnaît quatorze, mais ce serait respecter les consciences catholiques, qui s'offusquent si justement du divorce ! Et de cela messieurs les divorcistes ne veulent à aucun prix ; il faut reprendre les traditions révolutionnaires, ravaler insensiblement le mariage au rang d'un simple contrat, blesser la religion de la majorité. Ils envient à l'Amérique l'anecdote de cette dame qui présente à son troisième mari les deux premiers et fait un whist avec eux ; à la Russie, cette princesse qui s'écriait avec une conviction
comique : " des maris, tant qu'on voudra / des adorateurs, jamais ! " Ils oublient que la maladie du divorce ne fleurit que dans le pays de Télégance oisive et de la névrose, qu'une femme vraiment catholique ne saurait profiter du divorce ; que le mariage est devenu le rachat de la faiblesse de la femme ; que, ne pouvant se défendre par elle-même, elle se défend par le mariage indissoluble, et qu'enfin nous ne ressemblons guère aux autres peuples. D'ailleurs, ils auront beau faire : une femme divorcée et remariée sera toujours en France un objet de dédain, de mépris : il est vrai que les dames divorcistes auront la ressource de fonder des clubs, des associations où elles vivront loin des regards moqueurs et pourront à leur gré jeter leurs chapeaux par dessus les moulins et réaliser l'idéal du Père Naquet.
C*est un événement littéraire que ^apparition d'un nouveau poème de Mistral. L'illustre /éZt&re ne se prodigue pas, et ce n'est pas lui qui justifiera le reproche souvent adressé aux poètes du Midi, d'être surtout des improvisateurs. Ce grand poète lyrique, qui écrit en provençal, dans cette belle langue d'or qu'il aime passionément, a l'inspiration, mais il a aussi tous les scrupules de l'art le plus exigeant, il a aussi toujours présent à l'esprit cette maxime du sage Montaigne : il faut naturaliser Fart et artialiser la nature. — Cette Nerto (Hachette, éditeur) qu'il nous offre aujourd'hui est tout-àfait digne de ses aînées, Mireille et Calendau ; le sujet est emprunté à une légende du moyen-âge, celle des ruines des tours féodales de Château-Renard. L'époque est celle du séjour des papes à Avignon, et la figure historique de Benoit XIII domine tout le poème. Le sire de Château-Renard, moitié baron, moitié bandit, a vendu'
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il y a bientôt dix-sept ans, sa fille Nerto au diable, un jour qu'il avait tout perdu au jeu. Mais depuis, il n'a pas eu un instant de repos, sa conscience lui fait de la vie un supplice, et pour échapper à l'obsession du pacte infernal, il se jette dans les plus périlleuses aventures. Blessé mortellement, il révèle son horrible secret à Nerto, en ajoutant que l'heure fatale où Satan va réclamer sa proie approche. En même temps, il lui révèle l'existence d'un souterrain qui met son château en communication avec celui des papes, à Avignon, où Benoit XIII est assiégé par le maréchal de Boucicault. Qu'elle se hâte, qu'elle se hasarde dans ces ténèbres, elle sauvera le pape en lui faisant connaître ce passage secret, et pour prix de ce service, il la sauvera sans doute du démon. Nerto obéit, mais toute la puissance du Saint-Père ne peut rompre le pacte, et c'est elle seule qui, par la prière, en prenant le voile des religieuses, pourra vaincre Satan. Nerto se consacre à Dieu, mais elle a inspiré un violent amour à Rodrigue de Lune, le neveu de Benoit XIII, qui pénètre de force dans le cloître de Nerto et l'arrache à l'autel. Cependant la ' pieuse jeune fille convertit à son tour le pécheur et quand arrive l'heure de l'accomplissement du pacte infernal, c'est lui qui lutte contre Satan avec l'épée et la croix et le repousse. Je détache de ce beau poëme le portrait de Nerto, traduit du provençal :
Elle avait le minois
Le plus exquis de Penviron :
Et la corporation des jeunes gens
De la bourgade était déjà venue
£n Farandole lui planter le Mai.
Mais aucun ne lui avait dit encore
Ce que signifient les fleurettes.
Seulement devers sa tourelle
Les galants d'alentour.
Des Segonnaux au Mont Ventour,
Souventes foie étaient au guet
Chacun se tourne du côté du Soleil, £t quand la Vierge est au levant Tous les yeux se dirigent vers elle. . .
Succèsjoblige et voilà pourquoi M. Lorédan Larcliey, qui a entrepris si heureusement une nouvelle collection historique sous le titre de Mémoires patriotiques, publie aujourd'hui, après le Journal de marche cCun volontaire de 1792 et les Cahiers du capitaine Coignet, une série de relations, les Suites d'une capittdation, qui nous offrent le tableau émouvant que subirent, soit sur l'aride ilôt de Cabrera, soit sur les pontons anglais, les malheureux soldats livrés aux vengeances anglaises et espagnoles par la capitulation de Bayleu.
La mort de M. Charles Thurot n'avait fait qu'ajourner l'achèvement du grand ouvrage qu'il avait entrepris sur la Prononciation Française (Hachette). Le manuscrit était complet, et le deuxième volume nous le donne dans son intégralité ; il est consacré aux consonnes, aux voyelles nasalles, à. l'accent. M. Charles Thurot a repris la tradition de Yaugelas et son livre est un trésor d'érudition et de x>6rspicacité.
Comme Henri Heine, M. Albert Wolf qui nous donne aujourd'hui son premier volume des Mémoires â!un Parisien (librairie Victor Havard) est un Prussien libéré. Le cardinal du Perron aurait dit de lui : il a bien de l'esprit pour un Allemand, car il en aurait beaucoup même pour un Français, et dans ses Voyages à travers le
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Monde, il emporte toujours un flacon d'essence boulevardière, de parisine, comme on a si bien nommé cet esprit pétillant, jaillissant, imprévu et quintessencié qui naît, croît, se développe et s'effine entre le Boulevard Montmartre et la Madeleine. On y passe des soussols ténébreux de Londres aux champs de bataille de la Bohème ; de Mustapha-Pacha à M. de Bismark et à son chien, le Chien de V Empire ; de Madrid à Saint- Pétersbourg, et du général Trépoff à Eichard Wagner. La première règle d'Albert Wolf c'est d'intéresser, et son pire ennemi c'est l'ennui.
J'en dirai autant de M. Claretie, qui depuis bien des années, passe en revue, dans une causerie abondante et vive, pittoresque et anecdotique, les événements grands et petits de chaque semaine, sans rien omettre et sans rien ignorer, ni les choses du monde ou de la mode, ni les choses de la littérature et de l'art. La Vie à Paris (Havard), oui, elle est là tout entière ; il sait tout, il a tout vu, il a tout lu, et on se demande comment il peut suffire à cette besogne écrasante, qui fait de lui une véritable mère Q-igogne littéraire. Car, il donne non-seulement des chroniques très-remarquables, mais il est peut-être le plus fécond de nos romanciers ; Monsieur le Ministre a eu quatre-vingts éditions, celle du Prince Zilah que publie Dentu, ne fait que paraître à la vitrine et disparaître. Cela se vend comme du pain ou.... comme un mauvais livre, me disait M. Souvestre qui dirige cette grande librairie. Je demandais un jour à Claretie comment il pouvait produire autant : •' C'est bien simple, répondit-il, je défends mon temps et mon travail." Voilà le grand mystère : écarter les importuns et les ennuyeux.
Victor du Bled.