L'ARMÉE DU SALUT
Cette invasion d'un nouveau genre va parvenir jusqu'à Montréal, et déjà les imitateurs du général Booth, de son système et de ses pratiques, ont reçu le baptême de la cour du Eecorder. Us n'ont pas été punis, mais seulement réprimandés, et avis leur a été donné que s'ils continuaient, par leurs chants ou leurs discours, à causer des attroupements dans les rues ou les places ^ publiques, la loi interviendrait de nouveau, avec une sanction plus sévère.
C'est une question de savoir si le fait de chanter des hymnes, ou même de battre les tambours dans les rues, constitue une offense légale ; un jugement affirmatif, rendu par un magistrat de London, a été renversé par un juge de Toronto.
S'il faut pousser aussi loin le respect de la tranquillité publique, si la circulation ne doit jamais avoir à souffrir du plus léger obstacle, si le silence ne doit jamais être troublé sans absolue nécessité, nous avons beaucoup de réformes à faire.
Les militaires ne pourront plus parader, toute démonstration sera proscrite, toute procession sera strictement défendue ; il nous faudra condamner du coup les marchands ambulants, les musiciens aveugles, les charlatans qui débitent leur marchandise à coup d'éloquence, en un mot tout ce qui peut être de nature à fixer tant soit peu l'attention des passants, et à produire
un rassemblement, quelque léger et inoffensif qu'il puisse être.
On défend le voiturage des marchandises dans les , rues de la ville, le dimanche, mgais avant-hier, en plein après-midi, un steamer transatlantique est sorti de notre port, avec tout l'attirail de remorquage, de sifflements de vapeur, d'accidents et de jurements usités en pareille circonstance. Il y avait là des attroupements plus nombreux que tous ceux que pourra jamais réunir l'Armée du Salut.
Mais au-dessus de la lettre des règlements municipaux, il y a d'autres questions en même temps graves, curieuses, intéressantes, qui se rattachent à cette organisation prédicante et missionnaire.
A notre époque généralemant mélangée d'indifférence et d'antipathie pour la religion, il se produit des retours de conversion, des éclats de voix, comme dans le désert, des démonstrations détonnantes : il faut parler à tous les sens, il faut frapper les imaginations, il faut forcer l'attention, il faut l'annonce voyante, il faut un langage nouveau, qui puisse attirer par son étrangeté, et peutêtre ensuite s'imposer par sa sincérité.
De là toutes ces religions nouvelles, si toutefois on I)eut appeler cela des religions, que nous avons vu s'implanter aux Etats-Unis, depuis un certain nombre d'années.
Les colonies du Lac Salé, de Mount Lebanon, d'O neida Creek, n'ont pu faire autant de prosélytes qu'en sortant des sentiers battus de la foi et de la pratique religieuse.
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Ils ont tiré parti de ce désir de nouveauté qui est si naturel à l'âme humaine.
L'Armée du Salut adopte une partie du même système, sans avoir cependant les mêmes tendances, et sans viser aux mêmes résultats.
Le général Booth et ses partisans ne forment pas une secte particulière ; ils ne soumettent aucun dogme, aucun article de foi nouveaux ; ils prêchent l'amour de Dieu et du prochain, et s'en remettent, pour le reste, à la conscience de chacun.
Dans une foule de grandes villes, combien d'individus ont grandi dans l'ignorance complète de toute religion ? Non seulement ils n'ont jamais mis les pieds dans une église, mais l'idée de Dieu leur est complètement inconnue. Les mots de péché, de morale, de vie future, de châtiments ou de récompenses à venir, leur sont complètement inconnus.
C'est à ces tristes victimes de la destinée que s'adressent de préférence les membres de l'Armée du Salut ; ils vont porter la vérité à ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas se déranger pour la chercher.
S'ils font seulement croire en Dieu, même si leur action ne dépasse pas cette première étax>e de la foi, ils se glorifient de leur œuvre.
Ils ne construisent pas un édifice religieux, mais ils fournissent quelques matériaux, préparent et encouragent les ouvriers.
Ils ne reculent pas devant les sacrifices, devant le travail, devant les x>er8écutions. Durant leurs campa-
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gnes, ils tiennent jusqu'à vingt-cinq assemblées par semaine, et passent le reste de leur temps à visiter les pauvres.
Ils sont allés sur le continent, après avoir parcouru tout le Royaume-Uni ; on les a ridiculisés, siffles, emprisonnés.
Ils ne se sont pas arrêtés pour cela. Ils sont maintenant en Amérique, et le champ offert à leur zèle est assez vaste pour les y retenir longtemps.
Pour nous, catholiques, nous n'avons rien à craindre de ces nouveaux missionnaires. Ils ne peuvent détacher les fidèles de leur Eglise puisqu'ils n'ont pas euxmêmes d'Eglise, et la morale et la foi qu'ils prêchent, elles nous sont prêchées par tous nos prêtres, avec cette supériorité de notre côté, que nous avons un corps de doctrine, une organisation universelle dont toutes les parties se soutiennent en même temps dans la foi et dans les œuvres, et que nous avons comme force de réaction contre les tendances de la nature humaine, les secours des sacrements et de la grâce.
Les succès de l'Armée du Salut ne peuvent que rapprocher de notre religion, puisque c'est là que les croyants, les aspirants de foi et de bonnes œuvres, trouveront les enseignements les plus complets et les plus sûrs, en même temps que la force surnaturelle qui fait les grands chrétiens et les martyrs.
Ce n'est pas à dire cependant que cette organisation soit l'idéal du genre. Elle exagère le coté à sensation ; elle s'adonne à des démonstrations qui blessent l'humilité inhérente à la vraie dévotion ; ses convertis, en annonçant publiquement les effets de la nouvelle pré-
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dication, font un peu comme le pharisien qui remerciait Dieu de ne pas être aussi méchant que les autres.
La trivialité du langage, sous prétexte de descendre au niveau de l'auditoire, ne doit pas, non plus, être admirée ou encouragée.
Les vérités religieuses n'y gagnent rien, et le respect en est diminué.
L'organisation de l'Armée du Salut est une institution purement humaine, et elle suit autant que possible, les données des prévisions humaines ; elle pratique l'amour du travail, la pauvreté, le sacrifice et l'obéissance. Elle a déjà obtenu des résultats dont beaucoup d'àmes pieuses ont eu raison de se réjouir.
Ces sacrifices finiront peut-être par être récompensés par une foi plus forte et plus complète, et par une admission des grandes vérités catholiques, et par l'acceptation des seuls moyens indiqués par le fondateur du Christianisme x>our la sanctification des âmes.
J. A. N. Provencher.
Montréal, 12 août 1884.
La Jeannette
Le rideau vient de tomber sur la triste tragédie de la Jeannette, Cette expédition polaire entreprise, il y a cinq ans, sous de riants auspices, se termine en une pompe funéraire et des honneurs nationaux rendus à des héros sacrifiés à la science et à la passion toute moderne de tout savoir des mystérieuses conditions de notre globe.
C'est le 8 juillet 18*79 que la Jeannette quitta San Francisco au bruit des hurrahs et des acclamations de cette reine du Pacifique, pour aller explorer la région septentrionale du détroit de Behring, jusqu'ici relativement inconnue. Il s'agissait de passer ce détroit, de toucher à Tile "Wrangel ou Kellett, de déterminer le caractère de la région, c'est-à-dire de savoir si elle formait un continent ou une île et, dans ce dernier cas, de faire voile plus au nord à la recherche de cette mer arctique qui est censée occuper la partie de la mappemonde qui, en dépit de tant de dévouements scientifiques, reste marquée : Inexplorée.
Jamais, du côté du détroit de Behring, aucun navire n'avait encore atteint une latitude plus haute que YO dégrés ; tandis que de l'autre côté du globe, le capitaine Nares, en 18Y5, côtoyant le littoral occidental du Groenland, le long de ce vaste détroit appelé Smtth Sound, îivait été plus haut qu'aucun mortel avant lui, à savoir
jusqu'à 83° 10' 20" de latitude Nord. Et cependant, ce hardi explorateur avait encore entre lui et le pôle plus de 410 milles de glace !
La Jeannette, vaisseau de 400 tonnes, s'était appelée d'abord "Pandore" et avait été équipée pour cette expédition par le propriétaire du Herald, M. James Gordon Bennett.
Le gouvernement fédéral avait choisi pour cette entreprise hasardeuse des officiers et des marins des Etats- Unis. C'étaient le. lieutenant-commandant de Long ; Je lieutenant Danenhover ; le Dr. Ambler ; le chef-ingénieur Melleville ; le pilote Dunbar ; M. Newcomb, directeur des spécimens et taxidermiste ; M. Jérôme Collins, météorogiste ; et 32 matelots. Ces braves emportaient avec eux des provisions pour trois ans.
Après son départ de San Francisco, la Jeannette toucha à St-Michel, Alaska, y embarqua 40 chiens et deux chefs de meute, puis pointa droit sur l'île Wrangel, très insignifiante, parait-il, et immédiatement après laquelle on rencontra des montagnes de glace énormes.
Le 20 septembre 18^9, le navire fut enserré dans les glaces, s'en échappa et tira, pendant 21 mois, des bordées plus ou moins irrégulières, faisant à peine 40 milles dans les cinq premiers mois. Plus tard, la marche fut plus rapide.
Plusieurs îles furent découvertes et baptisées, entre autres l'île de la Jeannette, le 16 mai 1880, par *76^ de latitude, et le 2^ mai, l'île Bennett, fort grande, par latitude W 31' et longitude 148". 20'.
I^ températr^re variait dans ces parages de 40^ ari-
dessus de zéro à 58 au-dessous. La plus grande vélocité du vent était de 50 milles à l'heure.
Pendant près de deux ans, on n'eut aucune nouvelle de la Jeannette, Elle marchait droit, cependant, à une ruine certaine.
Le 11 juin 1881, elle fut littéralement mise en pièces et ensevelie sous une montagne de glace, à la suite de ces soulèvements soudains de masses congelées qui, cent fois, Pavaient mise déjà à deux doigts de sa x>erte.
Heureusement, de Long avait prévu la catastrophe.
11 divisa son équipage en trois sections, qui s'embarquèrent iinmédiatement dans les trois bateaux :
Le No. 1 le portait lui-même ainsi que le Dr. Ambler ;
Le lieutenant Chapp commandait le No. 2 et
Melleville le No. 3. Danenhover ayant perdu l'œil gauche, souffrait un perpétuel martyre.
Ces malheureux se trouvaient alors par la latitude 7Y Nord, longitude 11^ Est, près de Siberia Island, à 500 milles de l'une des bouches de la Lena !
On se rappelle que les trois bateaux furent violemment séparés par une affreuse tempête, dans la nuit du
12 septembre 1881.
Quatre jours après, Melville abordait avec le bateau No. 8, à Byko, à 40 milles du Cap Barkin, près de l'une des bouches de la Lena.
De Long atteignit, à peu près en même temps, une
autre bouche de ce fleuve, mais tombait malheureusement sur une terre absolument inhabitée, tout aussi meurtrière que les bancs de glace des mers Arctiques.
Du lieutenant Chapp et des marins du No. 2, on n'a jamais eu de nouvelles. Tous noyés, sans doute, pionniers intrépides de la science !
Melville, homme de grande énergie et de noble abnégation, n'eut pas plutôt mis Danenhover, malade, en sûreté, qu'il partit avec guides et provisions à la recherche de ses compagnons perdus. Semaines après semaines se passèrent en vaines recherches, mais enfin, le ^ avril 1882, il trouvait le dernier bivouac de de Long, et l'infortuné commandant lui-même, étendu les pieds tournés vers ce qui avait été un foyer, son agenda à son côté gauche et son crayon près des doigts mutilés de sa main.
Le délicieux repos de ce sommeil qui précède, dit-on, la mort par congélation l'avait saisi dans l'acte même d'inscription de ses souffrances. Ses compagnons gisant autour de lui en rangs serrés.
Melville fit creuser pour eux tous une fosse unique et plaça sur cette tombe provisoire un monceau de pierre comme point de repère ultérieur.
Là reposèrent ces modestes héros jusque pendant
l'hiver de 1882-83. Les corps de de Long, du Dr. Am-
bler, de M. CoUins et des deux marins furent alors
exhumés et transportés à Yakutsk, en Sibérie. Faute
d'un nombre sutfisant de chiens et de traînaux, il fallut
attendre l'hiver suivant pour aller chercher les autres
cadavres.
Le départ de Yakutsk commença en traîneaux le 28 novembre 1883 et Ton n'atteignit pas Orenburg, tête de ligne Est du chemin de fer de Moscou, avant le It janvier 1884, la distance totale parcourue en traîneaux était de 8761 milles.
Sur tout ce parcours, villes et villages payèrent aux victimes de la Jeannette de touchants tributs d'admiration et de regrets. Il en fut de même dans le voyage suprême à travers l'Europe, qui a abouti à l'embarquement sur le Frisia pour les Etats-Unis.
Lorsque les dépouilles mortelles des victimes de cette expédition arrivèrent à New -York, elles furent déposées sous un bangard de la compagnie humbourgeoise, et étrange imprévoyance des autorités de la ville, pas une âme ne veilla durant la première nuit ces restes glorieux, qui demeurèrent ainsi sans la moindre garde d'honneur ! si ce n'est le frère de Jérôme CoUins, qui n'a pu dissimuler son indignation à une pareille négligence.
Mme de Long, qui était alors à l'hôtel Windermere, au coin de la 9e avenue et de la 57e rue, assista à la procession funèbre de l'enterrement.
Des fleurs couvraient par monceaux les cercueils, mais elles venaient presc^ue toutes de particuliers.
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