‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 5 sur 90 · EVOCATION · texte numérisé non relu

EVOCATION

Depuis longtemps la nuit était venue.

Au quatrième étage d'une maison de triste apparence, dans une chambre plus triste encore, un homme marchait avec agitation de long en large.

Cet homme faisait peur, avec ses vêtements en désordre, ses cheveux épars, et ses yeux brillants comme des charbons ardents.

Une table, trois chaises, un lit modeste, un coffre de bois, voilà ce qu'embrassait le regard, en pénétrant dans cette chambre. Une bougie jetait sa lueur tremblante sur les murs étroits et le plafond noircis par le temps.

C'était là la demeure de M. de Forgues. L'homme n'était autre que l'assassin.

Une heure ne s'était pas écoulée depuis la provocation de l'officier de marine. Après le crime, Henri de Forgues s'était cru à l'abri du soupçon. Maintenant il se demandait si Charles Brunelle ne connaissait pas son secret. En effet quel autre motif pouvait-il attribuer à l'attaque inattendue de ce dernier ?

Dans l'état d'excitation qui avait suivi son crime, l'assassin ne s'était pas rappelé le cri entendu en frappant Georges. Il n'avait pas vu une forme humaine se dessiner sur la pâleur d'un édifice, à la lueur de l'éclair. Il ne supposait donc que l'incertitude ou le soupçon

20 NOUVELIiES SOIRÉES CANADIENNES

dans l'esprit de l'officier, et il se répétait pour la vingtième fois avec rage :

— ^Je le tuerai demain, et la tombe gardera mon secret, s'il le connaît.

Pendant une heure, Henri de Forgues fut en proie à l'inquiétude, à la colère. Ce qui se passa dans l'esprit de cet homme est quelque chose de presque invraisemblable tant c'est effrayant. La haine, la vengeance, le remords, la crainte y vinrent tour à tour. Il murmurait entre ses dents des mots étranges, à travers lesquels se faisaient jour le blasphème et la malédiction.

Finalement il se jeta sur son lit, espérant le repos.

Le sommeil ne vint pas. Mais peu à peu s'opéra dans l'assassin une transfiguration complète. Ses traits se détendirent, son regard s'adoucit, une expression indicible, presqu'un sourire de bonheur se dessina sur sa bouche, les ombres de son front firent place à un calme qui ressemblait à la sérénité.

Par quel magique pouvoir ce phénomène avait-il eu lieu. Et comment la colère de cet homme s'était-elle effondrée si tôt dans ce grand apaisement? C'est ce que nous allons essayer d'expliquer.

Il est des heures où l'on ressent une immense lassitude dans l'âme, où l'on se laisse envahir, absorber, sans tenter un effort pour s'y soustraire, même sans la moin-» dre révolte intérieure, par l'indifférence de toutes choses. Ceci arrive parfois lorsque les fibres longtemps tendues se relâchent tout-à-coup, lorsque les ambitions nourries de longue date, les espérances soutenues énergiquement se sont réalisées, ou encore quand la lutte de l'esprit et du corps, se poursuivant sans trêve,

l'isle aux démons 21

atteint ce degré où le bras et le cœur sont fatigués d'une opiniâtreté stérile.

Henri de Forgues en était là.

Il avait, depuis des années, combattu pas'^à pas contre la destinée pour arriver au but de ses rêves. Longtemps il s'était roidi contre les obstacles, et il avait marché de Tavant. Greorges de Roberval s'était trouvé sur son chemin. C'était une dernière barrière : il l'avait supprimée. Et maintenant que la route était libre, dégagée, il cédait à la fatigue des luttes passées et se laissait gagner par l'insouciance.

L'insulte de l'officier de marine avait été le dernier coup. Après l'accès de rage qui suivit, l'assassin tomba d'épuisement.

Comme toujours lorsque la douleur, la tristesse ou l'ennui viennent nous visiter, la pensée de cet homme se reporta vers les jours disparus.

Il y a dans l'évocation du passé, je ne sais quelle poésie qui berce, quel nectar qui enivre, quelle musique qui charme. On se laisse aller doucement, sur l'aile du souvenir, aux endroits habités jadis, vers les cœurs qui nous aimaient, près de ceux qui ne sont plus mais que l'on bénit encore. On revit des joies et des douleurs d'autrefois, et on oublie le présent dans la béatitude du rêve.

Le souvenir ! Le rêve ! Deux choses qui font croire au bonheur. Qui n'a son passé ? L'enfant se souvient d'hier, le jeune homme de l'enfance, l'âge mûr de l'enfance et de la jeunesse, le vieillard de toute la vie. Le rêve est une des formes du souvenir. Depuis le berceau jusqu'à l'heure actuelle, tout se retrace avec des coulfôv>x^^

des nuances nouvelles. Les premiers pas, les premières joies, les premiers désirs, les premiers désappointements, tout cela si petit et si grand, se confond avec les ambitions, les projets et les illusions de nos vingt ans. Les caresses de la mère, les sourires de Tamante, les baisers de réponse ont la même douceur, la même suavité. Et quelle naïveté gracieuse et touchante dans ces amours que la réalité n'a pas déflorées, et qui se sont envolées, chastes apparitions, en laissant sur nos lèvres la saveur du fruit désiré.

Cela nous revient aux heures de la soufirance. C'est l'ange de consolation que la vie nous donne et qui marche à côté de l'espérance, cet ange de l'avenir.

Henri de Forgues se souvenait.

Devant ses yeux passèrent, comme de doux fantômes, les jours de son enfance. Il se laissa emporter, malgré lui, avec soulagement, par ces retours vers le jeune âge. Et une à une défilèrent dans sa pensée les diverses phases de son existence, les ambitions, les obstacles, les vains désirs, les désillusions, les luttes, tout un enchaînement fatal, mystérieux, sombre, qui était son passé, et qui eut courbé sous son poids tout autre que cet homme de fer.

D'abord il revit la forêt dans laquelle il avait fait ses premières courses.

Sous les bois, loin des habitations, une chaumière, sombre, humide, faite de branches cassées, de feuillage et de terre, lui servait d'abri, à lui et à un homme farouche qui était son père. Ce dernier était un bandit, la terreur des pays environnants. Sa tête avait été mise à prix. On le traquait comme une bête fauve. La nuit, le jour, il était exposé à être arrêté et traîné sur le gibet.

Pas un moment de trêve, pas une heure de repos. La misérable n'avait jamais une parole douce pour Henri. Dans son cœur, rien ne battait. Son fils lui rappelait pourtant la seule femme qui Peut suivi, soigné, aimé. Mais il lui rappelait aussi que cette femme n'était plus, et le père avait fermé son âme à la tendresse.

L'enfant grandissait. Sa vie se passait à courir à travers les taillis et les fourrés, à faire la chasse aux bêtes de la forêt, à écouter au pied des chênes les étemelles miélodies des bois, à se perdre pendant des heures dans de longues rêveries.

A quoi songeait-il, ce sauvage enfant de la solitude qui ne connaissait rien de la vie, qui n'avait point de songes pour l'avenir ? Que pouvait-il se passer dans ce jeune cœur ulcéré par l'abandon, avide d'immensité, privé de toutes les affections ? Dieu sait ces choses que l'homme ignore, et nous ignorons les ressources et les consolations que Dieu réserve aux déshérités.

Un jour, Henri poussa sa course plus loin que d'habitude. Après quelques heures, il se jeta dans un nid de verdure pour reposer. A deux pas se déroulait, à travers les arbres, une large route dont la poussière se dorait aux rayons du soleil . Tout-à-coup passa sur cette route une jeune fille, dont les longues boucles blondes flottaient au vent, emportée au galop d'un cheval blanc qui semblait avoir des ailes.

Henri jeta un cri d'admiration autant que d'étonnement. L'écho répéta le cri, mais la vision n'était déjà plus, et le galop se perdait dans le lointain. Alors le jeune homme resta un moment immobile. Puis il regagna la chaumière.

Cette nuit-là, il ne dormit point. L'auTore le %xîlt^t\\.

songeant encore à la gracieuse apparition de la veille. Qu'était-ce donc que cette créature éblouissante ? Il ne connaissait rien de la femme. Cette forme élégante, douce, chaste, sympathique, disparue sitôt qu'elle eut ébloui l'enfant, était pour lui à la fois un problème et un désir. Dans son esprit, la curiosité l'emportait sur l'admiration. Il retourna à l'endroit béni, où, pour la première fois, il avait éprouvé la sensation de quelque chose de meilleur dans la vie que ce qu'il avait connu jusques là. Il s'enivi'ait du bonheur de voir passer cette blonde jeune fille sur la route solitaire. Un jour, il put l'examiner. C'était une enfant d'une douzaine d'années, grande pour son âge, élancée, gracieuse, belle. Il la revit souvent, et dans son cœur éleva désormais à l'inconnue un autel d'amour, presque de vénération.

Rien de suave et de doux comme cet oubli complet de soi-même qui est la première manifestation d'un premier amour. Le cœur se fond dans une ivresse indicible, l'âme s'emplit d'aspirations naïves et sublimes, la jeunesse et la candeur éclatent dans toutes les pensées. Il s'opère en nous une transformation complète. L'amour est comme cette sève puissante que le printemps féconde dans les plantes, qui ouvre les bourgeons et fait éclore les fleurs.

Henri avait alors dix-sept ans. Ce n'était plus l'être faible, craintif, que nous avons connu. Sa taille s'était développée, sa démarche affermie. Il portait la tête droite, assurée. Il ne tremblait plus à la voix de son père. Le respect filial, chez lui, s'alliait à une certaine indépendance, et le bandit commençait à regarder son enfant. Le père s'étonnait de la transformation rapide qui en avait fait presque son égal par la force, par le courage et par la volonté.

La solitude avait donné à la figure du jeune homme

l'isle aux démons 25

nne expression souveraine, la liberté le faisait roi dans ses domaines, Tamour ajouta un cachet de mélancolie sur ses traits.

Depuis deux mois il aimait. Ses jours se passaient dans le rêve. Il songeait à l'inconnue. C'était une extase continuelle. Dans le frémissement des feuilles, dans les ombres des ramures, dans les épaisseurs des bois, dans l'espace qui dominait les cimes, il entendait ou voyait sans cesse une forme riante vers laquelle il tendait les bras. Son bonheur était de la voir, la voir incessamment, le jour, la nuit, dans ses courses et dans son sommeil.

Henri n'avait pas connu sa mère. Par suite, les premières tendresses, les soins affectueux avaient manqué à son enfance. La vie pour lui était une chose stérile, sans but, sans lendemain. Il n'en connaissait que le côté mauvais. Le jour où il rencontra une femme, il Taima. Il ne comprit pas cet amour. Seulement il s'y livra tout entier. Il sentait des frissons inconnus lui courir par les veines, il éprouvait des désirs effrénés de saisir cette ombre, ses lèvres débordaient de baisers dont il aurait voulu couvrir la figure de son rêve, son cœur s'élargissait à l'infini.

Aimer, c'est le nom qu'on donne à cette flamme sacrée du dévouement, de l'abnégation, du sacrifice. C'est cette force invisible qui crée ou tue la volonté, qui fait concevoir des mondes ou ferme les intelligences, qui donne l'audace ou rend lâche, qui fertilise les sillons les plus ingrats ou sème la désolation là où tout fleurit.

Aimer, voilà ce qui prend l'enfant et en fait un homme, ce qui fait éclore soudain dans une intelligence fermée les plus grandes ambitions et donne les

moyens de les réaliser. C'est encore ce qui renverse les obstacles, franchit les difficultés, pousse de l'avant sans permettre un regard aux lambeaux de soi-même oubliés aux ronces de la voie, et ranime la vie et le courage quand Tâpreté de la lutte a épuisé les forces.

Un jour Henri ne revit pas la jeune fille. Ce jour-là, il faillit devenir fou. Lui qui n'avait rien au monde que cette femme, qui s'était fait une douce nécessité de la voir chaque matin, qui ne vivait que par elle, il était soudçtin privé d'une jouissance presqu'indispensable à son existence. Le lendemain, longtemps avant l'heure accoutumée, il se trouvait à son poste. L'inconnue ne passa pas. Plusieurs jours s'écoulèrent : elle ne revint plus.

Un soir le jeune homme se trouva seul à la chaumière. La veille, son père l'avait embrassé pour la première fois. Le bandit avait pleuré. Henri se demanda s'il n'était pas arrivé un malheur. L'homme ne reparut plus.

Un mois après, l'enfant de la forêt quittait, pour n'y point revenir, la pauvre habitation qui avait abrité sa jeunesse contre les orages.

Où allait-il, lui qui ne connaissait ni la vie, ni le monde, qui n'avait pas de nom, pas de ressources, et que consumait un amour fatal ? C'est ce que lui-même n'aurait pu dire.

Avec l'amour, l'ambition était entrée au cœur du jeune homme. Cette étoile invisible qui guide les audacieux vers le triomphe, conduisait ses pas. Il vit la femme de son rêve, il admira ce château et ces domaines qui étaient son bien, il regarda d'en bas ce monde superbe au milieu duquel se passait sa vie, et à l'éton-

l'islk aux démons 21

nement qu'il éprouva d'abord succéda le sentiment des différences sociales. Il devina que les hommes, bien qu'égaux par la naissance et frères par la mort, n'ont pas la même égalité ni la même fraternité dans la dispensation des choses de la terre. Il se révolta contre cette destinée qui fait les uns heureux, les autres parias, qui donne la fortune à celui-ci quand celui-là n'a pour partage que l'indigence et la douleur, qui crée des rois et courbe des esclaves, qui établit entre les hommes une ligne de démarcation, et qui éternise les pleurs à côté des chants de joie. Il ressentit une immense pitié pour ces déshérités dont il se savait le frère, et de la haîne pour ces favoris du hasard qui l'avaient ignoré. L'ambition dont le germe était déposé dans son âme, grandit. Elle prit des proportions colossales, et désormais cet humble enfant du malheur releva la tête et marcha fièrement dans la vie.

Huit ans plus tard, nous le retrouvons à Paris dans la personne de Henri de Forgues.

Par suite de quels événements avait-il pu en venir là ? Quelle volonté, quelle énergie, quelle puissance, quels combats avait-il fallu pour faire d'un enfant ignoré, un homme que tout Paris connaissait et qui semblait sur la voie d'un brillant avenir ? Ce secret était si bien gardé que nul n'en savait le premier mot.

Henri de Forgues aimait toujours. Mais l'inconnue d'autrefois, il savait maintenant son nom. Sa vie, ses ambitions, ses espérances gravitaient autour de cette femme dont il suivait l'ombre bien-aimée depuis dix ans.

L'assassin avait revu tout son passé. Il se sentait soulagé. Après une couple d'heures d'oubli, il revint

à la réalité. Il n'avait pas dormi, mais il avait reposé. Son esprit était plus calme et il songea à préparer ses armes pour le lendemain.

Quand ce travail fut fait, il était trois heures du matin. Le jeune homme s'assit devant Tunique table de sa chambre et se prit à réfléchir :

— Allons, se dit-il presqu'à voix haute, le malheur Ta voulu. J'aurais pu rester honnête, pur, digne de mon amour : la fatalité m'en a empêché. Le sacrifice eut peut-être mieux valu que le remords. N'importe ! Je I)Oursuivrai ma route quand même. Je renverserai quiconque sera sur mon chemin. J'ai dû m'abaisser à une infamie pour avoir cette femme : il n'est plus temps de m'arrêter, dussé-je marcher dans le sang et le crime.

Il saisit une plume et traça à la hâte les lignes suivantes :

A Mademoiselle de Bobebval,

au Château d'Yvonic,

(en Bretagne.) " Mademoiselle,

" Dans quelques heures, je me battrai pour venger ** Georges. Je puis succomber dans ce duel et je " veux vous dire le nom de l'assassin de mon meilleur " ami. Que ce nom soit à jamais gravé dans votre mé- " moire : Q-ontran de Kermer a assassiné votre frère ** hier, lâchement, d'un coup de poignard, au détour '* d'une rue.

" Quelque soit l'issue de la lutte que je vais soutenir, " souvenez- vous aussi que je vous ai voué une adoration " sans bornes, et que j'ai voulu venger à la fois mon " ami et le frère de la femme que j'aime.

"Henri de Forgues."

l'isle aux démons 29

— Maintenant, murmura-t-il en cachetant Tenveloppe, que je tue mon adversaire et mon chemin est tracé d'avance. Georges n'est plus là pour m'empêcher d'arriver à Marguerite. Grontran passera pour l'assassin de son frère ; c'est une vieille dette de haine que je lui paie. Et je serai bien malheureux si je n'arrive pas à éi)ouser la dot de Mademoiselle de Koberval, l'héritage de Georges, et une femme adorable.

Le lendemain, le bruit courut dans Paris que M. de Forgues avait été mortellement blessé. On n'entendit plus parler de lui, et personne ne regretta sa disparition.

Page 1