EN BRETAGNE
Bordé à un endroit, vers la mer, par une falaise inaccessible, et plus loin par une grève sablonneuse sur laquelle l'océan déferle éternellement, tantôt présentant une plaine fertile et tantôt une épaisse forêt de chênes, le domaine d'Yvonic s'étendait au loin dans les terres. A quelque distance de la côte, s'élevaient les tours crénelées du château, l'un des plus beaux de France, massive construction datant de plusieurs siècles. Les dépendances formaient presqu'un petit village au milieu duquel la chapelle dressait sa flèche élancée.
Le mois des morts était arrivé. A cette époque de l'année, la terre de Bretagne, toujours si poétique, ajoute un cachet nouveau à sa beauté. Les jours d'automne la revêtent de mélancolie. Le vieil Atlantique est plus agité, ses accents sont plus plaintifs. Les
grands bois jaunissent sous une haleine desséchante et les feuilles tombées font un épais tapis à la forêt. Les oiseaux se font rares ; ils ne disent plus que des refrains pleins d'une harmonieuse tristesse. La Rêverie étend ses ailes sur toute la création et chaque chose porte l'empreinte d'un deuil universel.
Le seigneur du lieu, vieux gentilhomme dont la noblesse remontait aux Croisades, vivait retiré du monde et partageait sa solitude avec sa pupille Marguerite de Roberval. L'affection et les soins prévenants de ceux qui les entouraient n'avaient pu faire oublier la mort terrible de Georges, arrivée deux ans plus tôt. Le temps rendait plus profond de jour en jour le sentiment de cette perte. Le sourire ne revenait sur leurs lèvres qu'avec une expression triste comme les larmes.
Un soir tous deux causaient dans la bibliothèque du château, devant un large feu de grille, en compagnie d'un étranger.
Le comte Yvon était un grand vieillard voûté par la douleur et par les ans. Ses cheveux blancs retombaient en longues mèches sur son cou. Ses yeux se fixaient obstinément sur les langues de feu qui montaient de l'âtre et s'engouffraient dans la cheminée.
Mademoiselle de Roberval avait vingt-deux ans. Sa taille se dessinait gracieusement dans le large fauteuil où elle songeait. Sur un tabouret, deux petits pieds, chaussés de noir, rivalisaient de beauté avec des mains d'une transparence d'albâtre que la jeune fille laissait tomber sur ses genoux. Les lueurs de la flamme baignaient sa figure. Ses grands yeux bleus et une opulente chevelure d'un blond doré, faisaient songer â ces vierges flamandes que Rubens a créées dans des tableaux immortels.
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L'étranger, jeune homme d'environ vingt-sept ans, beau garçon de haute taille et de figure sympathique, jouissait depuis deux jours de l'hospitalité au château par un hasard dont nous ne dirons qu'un mot.
L'avant- veille, pendant une tempête, un navire avait fait naufrage à la côte. Les pêcheurs avaient pu mettre une chaloupe à la mer et sauver la vie à trois personnes dont l'une était l'étranger et les autres deux hommes de l'équipage.
Le Comte, apprenant qu'un gentilhomme avait été sauvé, était venu lui offrir l'hospitalité.
Le jeune homme s'était présenté sous le nom de Gaston de Ruvert. Il arrivait d'un long voyage et devait être quinze jours plus tard à Paris. Il accepta de passer quelques jours au château.
Ce soir-là, à la suite d'une promenade à travers le parc, Marguerite et Gaston étaient venus rejoindre le comte au coin du feu.
M. de Ruvert regardait la jeune fille avec curiosité.
— Mon oncle, fit tout-à-coup Mademoiselle de Roberval, ne pourrions-nous pas demain faire visiter à M. de Ruvert le Carrefour-du-Maudit ? pourvu, ajouta-t-elle en se tournant vers l'étranger, que cela vous intéresse.
— Certainement. Je serai enchanté de visiter cet endroit de votre beau pays !
— Alors nous pourrions y aller avant le déjeûner, si le temps est favorable, dit le Comte.
— Le Carrefour-du-Maudit, reprit la jeune fille, est célèbre dans le pays par un crime horrible qui y fut
32 NOUVELLES SOIBÉES CANADIENNES
commis, il a environ dix ans. Une pauvre femme y fat massacrée avec ses deux petits enfants, par un bandit qui habitait les forêts avoisinantes. Je me souviens qu'à la suite de ce crime, mon oncle ne voulut plus consentir à me laisser courir les bois à cheval, comme j'avais l'habitude de le faire chaque jour. On raconte que depuis cet événement, le soir de chaque anniversaire, le meurtrier vient gémir dans ces lieux en implorant le pardon de ses victimes. Je ne crois guère à ces histoires, mais quand les gens du pays passent là, ils se signent avec crainte et s'éloignent précipitamment. L'esprit des Bretons aime à se nourrir de ces légendes et de ces terreurs qui ont bercé leur enfance.
— Vous ne devez pas désirer, dit M. Kuvert, voir disparaître ces traits caractéristiques de vos populations. Car ils sont à la fois l'un des charmes et Tune des poésies les plus purs de la Bretagne.
— Non, sans doute, continua la jeune fille. Il faut seulement se garder de ce que ces récits ont de trop poignant et de trop cruel.
Marguerite s'arrêta en voyant des larmes dans les yeux du vieillard. Sans le vouloir, elle avait évoqué des souvenirs cuisants. Elle reporta sa pensée en arrière. Sous sa paupière s'allumait un feu sombre, et sa figure se couvrait d'une énergique expression de volonté. Elle aussi songeait au meurtrier de son frère.
Gontran de Ruvert qui se tenait dans les strictes bornes d'une discrétion que lui imposaient à là fois les convenances et son titre d'inconnu, les examinait tous deux. Il devinait quelque lugubre drame dans le passé de ces êtres qu'une affection profonde attachait l'un à l'autre. Et il se promit de chercher à connaître
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le mystère et à rendre à la jeune fille le sourire et le bonheur absents.
Toute la nuit, il songea à cette blonde enfant que le hasard jetait ainsi dans sa vie. Le lendemain, dès sept heures, il était debout. Un domestique vint l'avertir que le Comte ne leurrait se joindre à l'excursion projetée, mais que les chevaux seraient bientôt prêts pour Mademoiselle de Roberval et lui-même.
Une heure plus tard, Gaston et Marguerite galopaient dans la forêt, suivis à distance d'un domestique. La jeune fille portait une amazone noire et conduisait avec élégance un superbe poney blanc. M. de Ru vert la regardait avec admiration.
Tous deux chevauchèrent pendant quelque temps sur une large route. Puis Mademoiselle de Roberval prit un sentier détourné où Gaston la suivit. Tout à coup, ils débouchèrent dans une clairière au milieu de laquelle se dressait un chêne géant.
A leur approche des volées de corbeaux s'élevèrent au-dessus des bois. Le soleil dominait maintenant les plus hautes têtes d'arbres qu'agitait la brise du matin. De tous côtés, des murmures se faisaient entendre. C'était le réveil d'une grande nature par un beau jour d'automne.
Les jeunes gens descendirent de cheval et allèrent s'asseoir sur un tronc roulé à l'ombre du grand chêne. La jeune fille admirait pour la centième fois ces lieux qu'elle aimait. Gaston regardait distraitement : sa I>ensée était à autre chose.
— Vous habitiez Paris, il y a deux ans, m'avez- vous
dit, Monsieur? interrogea Mademoiselle de Roberval
après quelques instants de muette contemplation.
— Oui, Mademoiselle.
— Avez-vous connu mon frère Greorges ?
— Georges de Roberval est votre frère ! fit joyeusement M. de Buvert. Je m'en doutais à la ressemblance que vous avez Tun avec Tautre. Seulement je ciaignais de vous interroger. Je devinais un deuil dans votre vie et j'hésitais de peur que Georges n'en fut l'objet. Nous étions très liés et j'ai toujours caressé avec bonheur l'idée de le revoir bientôt.
— Vous ne le reverrez plus, fit tristement la jeune fille, car mon frère est mort.
— Georges de Roberval est mort ?
— Oui, de la main d'un assassin, il y a deux ans.
— Mais à quelle date ce crime a-t-il eu lieu ? demanda douleureusement M. de Ruvert.
—Le 21 octobre 1689.
— Le 21 octobre 1639!. C'était le jour de mon
départ. J'ai vu Georges une heure avant de quitter Paris, et depuis je n'ai pas eu de nouvelles.
Et après une pause, il reprit :
— Puis-je vous demander des détails sur les circonstances du crime ?
— L'assassin s'appelle Gontran de Kermer, et
— Gontran de Kermer, assassin de Georges de Roberval ! s'écria impétueusement le jeune homme en se redressant. Oh ! ils en ont menti !
Mademoiselle de Roberval le regarda avec étonne-
ment. Toute la figure de l'étranger respirait une immense indignation.
— Comment savez-vous cela ?
— Comment? Parce que G-ontran n'a jamais commis une action infâme, parce que
Il s'interrompit Puis, ployant le genoux devant
la jeune fille, et avec un regard suppliant, il dit :
— Oh ! Mademoiselle, ne croyez pas que Grontran de Kermer soit coupable. Sur tout ce que j'ai de sacré au inonde, je vous jure qu'il est innocent !
— Monsieur, vous ne croirez pas, je suppose, répliqua fièrement Mademoiselle de Boberval, que j'ai nourri pendant deux ans dans mon cœur l'horreur d'un homme que je ne connais pas, sans avoir eu la preuve de son crime ?
— Cette preuve ?
— C'est une lettre d'un ami de mon frère.
— Et le nom de cet homme ?
— ^M. de Forgues.
— Henri de Forgues ! Oh ! le misérable, je le tuerai !
— Vous ne le tuerez pas, car il est mort lui aussi, en voulant venger mon frère.
Quelques secondes se passèrent. On pouvait entendre les battements du cœur de l'étranger. Puis il reprit avec plus de calme :
— Mademoiselle, je vous remercie de la confiance que
VOUS m'avez témoigné, en me disant les causes de votre deuil et les détails du crime dont Georges a été la malheureuse victime. Je dois partir. On vous a trompée et je m'en vais, je ne sais où, à la recherche d'une preuve. Bientôt je vous l'apporterai. Mais en partant, laissezmoi vous dire que je laisse ici toute mon âme. Dans les quelques heures passées près de vous, je sens qu'il est entré dans ma vie une affection qu'il me serait désormais impossible de briser. Avant longtemps vous saurez pourquoi il faut que Grontran de Kermer ne soit pas coupable à vos yeux.
Les deux jeunes gens remontèrent à cheval et regagnèrent silencieusement le château. M. de Ruvert prit congé de ses hôtes, et quand il se vit sur la grande route, au galop de son cheval, il murmura d'une voix menaçante:
— Et maintenant Grontran de Kermer, à bas ton nom d'emprunt et va demander à Paris le secret de la mort de Q-eorges de Roberval.
Louis H. Taché.
(il amtinuer)
L'AETISAN
Quand la cloche fidèle aux échos jette Theure Où partout, dans la ville, on ferme Tatelier, . L'artisan fatigué reprend le doux sentier Qui le ramène à sa demeure.
Après Tfipre travail cet homme, à son foyer, Retrouve chaque soir du jour la part meilleure, Un ange qui T attend, consolant si l'on pleure, Et des enfants sur qui veiller.
Bien qu'il gagne sa vie au prîx de la fatigue. Son cœur est large ouvert, et toujours il prodigue La charité sur son chemin.
Plus un morceau de pain peut-être dans la huche : N'importe I si la faim lui dressait une embûche, Le Ciel y pourvoirait demaio I
Spsbanza.
Montréal, janvier 1884.
ZB