DEUX ANS APRES
Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis les événementp qui précèdent.
Sous une forte brise de Touest, un navire poursuivait sa route, descendant le golfe Saint-Laurent. L'île de TAssomption avait été dépassée depuis quelques heures, et de nouveau la mer embrassait tous les horizons.
A Tavant du navire, un officier interrogeait l'espace. Une expression d'impatience, d'anxiété, donnait à son regard des lueurs étranges qui faisaient deviner l'agitation de sa pensée.
Soudain à l'orient, aussi loin que la vue pouvait atteindre, se forma, à ras d'eau, un nuage, pâle d'abord, qui grandit peu à peu. Bientôt après, la côte de Terreneuve se dessinait nettement sur le bleu de l'horizon.
L'officier de marine, dont la figure se déridait à mesure que s'effaçait l'espace, était l'un des acteurs du drame que nous avons raconté. Fidèle à la promesse qu'il s'était jurée, le lieutenant Brunelle revenait à la première occasion favorable, au secours des abandonnés de l'Isle aux Démons.
Après deux ans passés au Canada, il avait reçu ordre de rentrer en France, et il profitait de son passage près de rîle maudite pour accomplir un grand acte d'humanité d'abord, un devoir d'amitié ensuite.
A la joyeuse perspective de revoir bientôt G-ontran et Marguerite se joignait un sentiment d'angoisse profonde. Retrouverait-il. les jeunes gens sur cette terre où ils avaient été exposés à toutes les rigueurs d'un climat sévère, à la faim et aux souffrances morales d'un isolement atroce. Ce n'était pas sans crainte que le lieutenant voyait arriver l'heure de la rencontre ?
La nuit vint. C'était une de ces nuits d'automne, où la température se fait douce comme pour mieux donner le souvenir de la saison passée, où la brise jette à l'espace les dernières émanations de l'été, où l'air garde encore des parfums affaiblis, derniers vestiges des beaux jours.
L'officier passa la nuit debout sur le pont, dans une impatience fiévreuse. Après de longues heures enfin, l'aurore lui laissa voir, à demi-perdue dans les brumes du matin, la terre à laquelle il allait redemander les victimes de la colère du marquis de LaRoque.
Deux heures plus tard, M. Chs Brunelle touchait au rivage, et après être monté sUr la falaise, il aperçut près de la forêt une habitation dont la vue le remplit de joie. Son bonheur fut toutefois de courte durée, car en promenant les yeux autour de lui son regard distingua un tertre surmonté de deux croix. Il s'approcha, l'angoisse au cœur, et il y lut ces inscriptions, gravées au couteau :
t Adieu
t A ' Damienne
La dernière disait la mort de la vieille duègne, seulement était-ce Marguerite ou G-ontran qui dormait sous Tautre croix tombale, et lequel des deux avait gravé ce mot navrant sur la tombe de celui que Dieu avait frappé le premier ?
Un sentier qui témoignait de la visite fréquente du survivant aux tombeaux de ses deux compagnons d'infortune, conduisait à l'habitation. Le lieutenant le suivit ii'un pas hâtif et bientôt il pénétrait en, tremblant dans la chaumière où, sur un lit de fourrures, il aperçut une créature pâle, tellement maigrie par la souffrance et le malheur qu'il hésita à reconnaître la fière et belle jeune fille d'il y avait deux ans, et si faible qu'elle put à peine tendre les bras vers lui avec une exclamation de délivrance.
Nous renonçons à décrire la scène qui suivit. Le lieutenant arrivait à l'heure suprême. Encore quelques heures et il n'eût retrouvé qu'un cadavre. La jeune femme, ranimée par la présence de M. Chs Brunelle et par les secours qu'on lui prodigua, se sentait renaître à la vie.
Toutefois il fallait songer au départ. On fixa l'embarquement à la nuit, et après avoir fait transporter à bord ce que Marguerite voulait apporter avec elle, l'officier et la jeune femme se dirigèrent vers la demeure dernière de G-ontran et de leur compagne de malheur.
Tous deux s'agenouillèrent longuement sur la terre, disant un dernier adieu à ceux qui dormaient sous ce tertre et faisant monter vers le ciel, avec les plaintes du flot qui déferlait sur la grève, une prière suprême pour la tranquillité de leur dernier repos.
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Peu d'instants plus tard, le navire reprenait sa marche vers la terre de France. Pendant la traversée, le lieutenant se fit raconter par Marguerite, qui prenait une âpre jouissance à revenir sur ces scènes du passé, toutes les phases de sa vie dans Vîle, et, lui, écoutaii avec un sombre intérêt, le récit de ce fatal enchaînement de malheurs.
Les premières joies de cette vie d'amour et d'idéales 8ati3factions qui suivit l'heure de la rencontre, n'avaient pu éloigner de la pensée des jeunes gens le sentiment de leur abandon. Sur cette terre inhabitée, dans un pays que l'imagination des voyageurs avait peuplé d'êtres terribles et mystérieux, l'inconnu se présentait de tous côtés. Toutefois ils ne se firent pas d'abord une idée exacte des misères et des privations qui les attendaient. . Le temps était radieux comme aux plus beaux jours de l'année, la mer déroulait au loin sa nappe immaculée avec des ondulations lascives, les vents étaient doux, la nature pleine d'enivrement et de délicieux murmures. La vie s'échappait de toutes parts avec tant de force que les abandonnés sentaient leur courage se ranimer en aspirant les effluves magnétiques qui couraient dans l'air. Et peu à peu, se grisant à cette sérénité qui les entourait, ils laissaient leur âme s'ouvrir à l'idée d'une vie nouvelle et à l'abri des orages.
Dès les premiers jours, M. de Kermer décida de visiter l'île et de s'y ériger un établissement à l'épreuve des vents, du froid et des tempêtes. L'été se passa à ce travail qui fut long et pénible. Au commencement de
septembre, à côté de la forêt, s'élevait enfin une cabane
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spacieuse qui devait désormais servir d'habitation aux trois malheureux.
Le gibier qui abondait sur les grèves et dans les marais, et les fruits sauvages que poussait Tile leur assuraient une nourriture constante et substantielle.
Quand les premiers vents d'automne soufflèrent sur le golfe, Gontran, averti par ces précurseurs de l'hiver, se prépara des provisions de bois et de bouche en vue des mauvais jours.
Jusques là, la vie avait été relativement facile, mais la misère, vint avec les froids et les humidités de /novembre. Dès lors, Gontran et Marguerite durent se confiner une grande partie du temps dans leur habita-^ tation, à cause des pluies et des tempêtes continuelles qui s'abattaient sur l'île.
Les mois d'hiver se passèrent misérablement. Gk)ntran, épuisé par le travail de l'été précédent, abattu i)ar les privations, courbé sous la torture morale de l'inquiétude, voyant sa jeune femme perdre à" la fois sa santé et son courage, était las de cette vie auquel la destinée les condamnait. Vers la fin de février, il prit le lit pour n'en sortir qu'aux bras de Marguerite et de sa fidèle servante qui venaient de creuser dans le sol glacé le lit de son dernier repos, et qui l'y allaient déposer.
Quelque temps plus tard, la vieille Damienne le suivait dans la tombe.
Marguerite resta seule.
Seule, à vingt-trois ans, prisonnière sur une île mau-
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dite que Tocéan gardait en geôlier inexorable, elle, la fière et noble héritière d'un des plus beaux noms de France, douce jeune fille dont le berceau et la vie avaient été entourés de soins et de tendresses. La plume s'arrête en face des longs mois qu'elle passa alors sur l'île, jusqu'à l'heure où le lieutenant Brunelle vint l'arracher à la mort, et le cœur se serre à la pensée de ce dédale de douleurs, de privations, d'accablements, à travers lequel l'imagination ne peut marcher sans frémir.
La légende qui a peuplé l'Isle aux Démons d'esprits et de fantômes, veut que les abandonnés aient été tourmentés par ces derniers d'une manière incessante. Mais ce fut surtout après la mort de Grontran et de Damîenne que les malins esprits exercèrent plus ardemment leurs ravages autour de l'habitation de Marguerite. Thévet ^ raconte que c'est à partir de ce temps que la jeune femme " se déconforta, n'ayant plus à qui parler, si ce " n'était aux bêtes contre lesquelles elle était en guerre " nuit et jour : et si la grâce de Dieu ne l'eût soutenue, •* c'était pour laïaire entrer en désespoir, vu que, comme " elle m'a dit, elle fat plus de deux mois que toujours " elle voyait les visions les plus étranges que l'homme ** saurait imaginer : mais tout aussitôt qu'elle priait ** Dieu, ces fantômes s'évanouissaient."
Thévet ajoute de plus que la jeune femme, lorsqu'elle s'embarqua pour revenir en France, hésita à quitter l'île et eut " une certaine volonté de ne passer plus " avant et de mourir en ce lieu solitaire comme son " mari et sa servante et qu'elle désirait y rester encore, " agitée de tristesse comme elle était."
* Thévet : Cosmographie universelle, tome II, pages 1019-X020.
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