L* ARMEE DES MISERABLES ALLEMANDS
magne un fléau contre lequel il n'y a malheureusement pas de remède. Si, cependant ! On entend soutenir la théorie suivante : " Triplons le nombre des gendarmes ! " s'écrie un journal. " Sévissons rigoureusement, introduisons dans nos codes des pénalités spéciales !" Pour peu, on imiterait l'exemple de la Saxe, qui a introduit la peine de la verge dans ses prisons. Un journal allemand, très chauvin, disait ces jours derniers : " Certainement, c'est une honte pour notre patrie de constater que, dans le dernier quart du 19e siècle, la société ou, pour mieux dire, TEtat, ne peut venir à bout de cette question des vagabonds. Deux cent mille individus, robustes pour la plupart, errent à travers les champs, routes, bois, forêts, sentiers, villes et A'^illages des pays allemands, menaçant la sécurité du foyer domestique, cet ornement de la civilisation nationale, et de^âennent à tel point à charges des Etats voisins, que des mesures doivent être prises contre l'inondation des vagabonds allemands." En efiet, les Etats voisins se sont vus obligés à prendre des mesures protectrices ; l'Allemagne a dû accepter les gens qu'on lui renvoie, aussi c'est par transports complets qu'on rapatrie ces coureurs du monde qui tendent la main et le chapeau, et dont on ne se débarrasse rapidement qu'en leur offrant du travail.
Mais les gouvernants ont des recettes à tous les maux et dans le secret de son cabinet, M. le chancelier de l'empire a médité et trouvé le remède, il a lancé son idée. Pour venir à bout des 200,000 vagabonds (la presse allemande est bien modérée), on va doter les quelques millions d'ouvriers allemands d'un... livret d'ouvrier. L'empire emprunte à un autre empire ses procédés empiriques : quelques millions d'ouvriers honnêtes, laborieux, vont être placés de ce fait, sous la haute surveillance de la police, et cela du fait de ces 200,000 fainéants qui se baladent sur les grandes routes au lieu de travailler.
L'Allemagne lettrée et les écoles de Tempire ont été dotées d'un recueil de morceaux choisis en prose et en vers ; le sieur Wackernagel a réuni dans un volume ce qu'il a trouvé de mieux dans la littérature allemande. Il est un chapitre intitulé **der-Franzose " (le Français). L'auteur, qui répond au nom de Kuizner, dit dans un passage de cette désopilante critique : " Allez à Saint P^'tersbourg, Stockholm et Londres : partout le Français est maître de langue, coiffeur, marchand ; mais il n'est pas l'homme de volonté et d'indépendance personnelle."
Eh bien ! l'auteur, et nous ne voulons pas nous commettre à lui dire qu'il en a menti, a oublié ses chers comf^atriotes et négligé de nous parler de la grande , armée, non pas des misérables, mais des chenapans qui, au nombre de 200,000, deviennent une calamité, puisqu'ils menacent jusqu'à la " sécurité du foyer domestique, cet ornement de la civilisation nationale." Il a oublié ces légions de rôdeur», de faux mendiants, de robustes vagabonds ; il a oublié ces 200,000 individus qui sont devenus une calamité telle, que des millions d'ouvriers vont être placés sous la surveillance de la police à cause d'eux.
JL. JL. A-
Lui était blond ; elle brune avec de grands yeux noirs.
Il me confia, un soir qu'il était malheureux, que tous deux avaient grandi ensemble, Tun à côté de Tautre ; qu'il l'avait aimée toute petite, alors qu'elle le rudoyait bien fort, cruellement, dans ses moments d'humeur ou quand sa poupée n'avait plus le talent de l'amuser.
Plus tard elle devint belle, 'et lui l'aimait maintenant
davantage, avec ses longues tresses brunes, luisantes
comme l'aile d'un corbeau, avec ses yeux d'enfant qui
savaient si bien déjà aller fouiller tout au fond des
.cœurs et y allumer une étincelle.
Un jour il s'enhardit jusqu'à lui avouer qu'elle était bien jolie et qu'il l'aimait. Elle le regarda d'une drôle de manière, puis éclata gaîment de rire. Lui, devenu rouge comme une pivoine, s'enfuit. Décidément, il ne la re verrait plus. Quoi ; tout l'amour qu'il avait amassé depuis douze années, là, dans le secret de son pauvrecœur blessé ; ce culte qui lui avait coûté tant d'humiliantes tâches, tant d'avanies poignantes, tout cela n'était prisé qu'à un éclat de rire ! Et il entendait encore les cascades perlées et moqueuses qui avaient accueilli sa déclaration. Non, il ne la reverrait plus, et peut-être trouverait-il ailleurs où donner son dévoûment et son amour.
Mais le lendemain ce fut elle qui vint le trouver. Il y avait un cercle de bistre autour de ses beaux yeux.
et on devinait quelque part, dans leurs cils fièrement arqués, la trace du passage .d'une larme. Elle était sérieuse et lui demajida un pardon obtenu d'avaiioe. Elle avait interrogé son cœur et en avait appris beaucoup de choses jusqu'alors ignorées. Elle aussi Vaimait, et ils seraient bien heureux plus tard.
Tout cela était dit d'une voix presque tendre, d'une voix qu'il ne lui avait jamais connue ; et, il était soudain pris de vertige en face d'autant de bonheur. Il balbutiait ; puis, tout-à-coup, comme l'enfant sur les genoux de sa mère, il parlait, parlait, la regardant dans les yeux et buvant sa félicité à grands traits. Il lui disait comme toujours il l'avait aimée, adorée, malgré ses froideurs, malgré ses rebuffades. Car, c'était bien assurément de l'amour que ce sentiment qui chaque jour le ramenait auprès d'elle, qui peuplait de tant d'ennuis tous les lieux où son image ne vivait pas.
Cela dura quelques jours ; juste assez longtemps pour lui faire croire à l'amour. Puis, le passé renaquit, avec ses éclaircies de bonheur, mais aussi avec ses contrariétés, ses bouderies, ses caprices et ses accès d'humeur.
Il aurait dû lui trouver le plus détestable caractère, une humeur maussade et tracassière. Au contraire, il I continuait à la trouver admirable ; et, pauvre bête du bon Dieu, il n'était pas loin même de s'attribuer tout le tort dans le martyre de chaque jour qui lui était imposé, et qu'il avait hâte de subir pour recommencer la même tâche douloureuse le lendemain.
De quelle fange sommes-nous donc pétris, pauvres hommes ! Moi, j'étais furieux de le voir, un garçon intelligent, un garçon de cœur, poursuivre comme cela,
avec une fidélité canine, un amour insensé, un amour non partagé.
Je le lui dis un soir ; mais, la veille, elle lui avait souri, et il volait radieux reprendre sa chaîne si dure qu'il aimait tant.
Il m'apparut dans un tel rayonnement de bonheur que j'hésitai à ne pas croire que peut-être l'épreuve était finie, et qu'elle allait enfin lui payer en amour, toutes les souffrances du passé.
Je fus quelques jours sans revoir mon ami. J'allai frapper à sa porte : on me répondit qu'il était parti subitement pour un voyage, sans rien dire à personne, n'emportant qu'une légère malle pour tous bagages.
Revenu de chez elle de bonne heure le soir où je l'avais vu pour la dernière fois, il était apparu à son domestique tout bouleversé, bien ennuyé de la vie. Enfin, après une nuit d'insomnie, toute d'agitation, il était parti au matin, sans laisser soupçonner où il allait, tii quand il reviendrait.
Que s'était-il donc passé entre eux ?
Je l'appris plus tard. Elle lui avait annoncé de cette même voix tranquille, métallique, avec laquelle la veille au soir elle lui promettait presque de l'amour, que décidément elle ne l'aimait pas, ne l'avait jamais aimé et ne pourrait pas l'aimer. Un autre, d'ailleurs, dont elle donnait tout placidement le nom, venait de demander sa main, et elle la lui avait accordée.
Il avait écouté tout cela stupéfait, hébété, se demandant si ce n'était pas un cauchemar. Puis, sans une
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parole, il s'était élancé dans la rue, ne sachant où il allait.
Dans sa chambre, le désespoir l'avait empoigné avec une force irrésistible ; et là, en face d'une glace qui lui renvoyait sa pauvre figure de martyr, il s'était demandé un moment s'il ne valait pas mieux la mort que cette douleur suprême.
Mais, à cette idée, la figure de sa mère lui était apparue ; cette figure si belle, si douce et si bonne qu'il avait souvent entrevue à travers ses pleurs, au-dessus de son berceau d'abord, et plus tard à ses premiers pas dans la vie.
Il revit cette femme chrétienne qui l'avait tant aimé et qui, un jour, saisie par la mort, l'avait mandé à son chevet ; et là, dé sa voix toute pleine d'amour maternel, de cette même voix qui lui avait enseigné les premiers bégaiements de la prière, lui avait dit en désignant le crucifix : " Aime-le bien, prie-le souvent, car les joies du monde sont inconstantes et trompeuses et c'est là seulement qu'est le bonheur."
Cette vision ne dura qu'une seconde, mais son pauvre cœur se dilata à ces souvenirs. Il tomba à genoux, et ses larmes coulèrent avec ses prières sur le vieux prie- Dieu où sa mère s'agenouillait autrefois.
Après cela, il était parti ; il avait couru le monde. C'est qu'il était pris d'un besoin irrésistible d'oublier.
Je le rencontrai longtemps plus tard. Il était revenu et travaillait sans relâche. Il prétendait ne plus se souvenir. Mais un jour, à la promenade, une femme passa devant nous, que je reconnus. Elle était tou-
jours la même, rieuse, jolie, et un grand dadais s'en . allait sur ses pas, accroché à ses jupes. C'était un nouvel amoureux, une nouvelle victime.
Elle nous salua en souriant, sans embarras, sans la moindre contrainte, tandis que mon ami me serrait fiévreusement la main, et paraissait vouloir se rassurer lui-même en me soufflant à l'oreille : " Ne crains rien, va ; j'ai tout oublié."
Il l'aimait encore, le malheureux ! Et, je revins de cette rencontre furieux contre lui et toutes ces autres bêtes du bon Dieu qui s'en vont sans bonheur dans la vie, pour avoir donné leur cœur à qui ne le valait pas et ne devais jamais savoir en apprécier l'amour et le dévoùment.
Louis Lussier.
St-Hyacinthe, 15 septembre 1884.
{Suite et fin)