LE DERNIER BAISER
Puisque chacun, madame, a narré son histoire, Dit Tristan, à mon tour!... Au fond de ma mémoire J'en garde une, et tandis qu'on prépare le thé. Je vais vous la conter dans sa simplicité. Le souvenir m'en est doux comme un tête-àrtête Avec un vieil ami qu'on retrouve et qu'on fête. Elle bat un rappel de jeunesse en mon cœur, Comme on dit qu'un bon vin rappelle son buveur...
C'était pendant les joui*s gris d'une fin d'octobre, Et je touchais à l'âge où l'homme devient sobre Forcément, n'ayant plus pour suivre le plaisir Que le souffle trop court d'un impuissant désir. Le front se dégarnit et la barbe grisonne, On exhale une triste et rance odeur d'automne ; C'est navrant... Bref, j'avais le spleen et m'étais mis Au vert, loin du Paris viveur, chez des amis. Dans un village obscur, tout an-osé d'eau vive Et coui'onné de bois, qu'on appelle Auberive, Le pays est charmant, sauvage, intime et fî*ais, Plein de fleure, embaumé du parfum des forêts. Seul, un grand bâtiment à mine sépulcrale Fait tache et l'assombrit i c'est la Maison centrale^ — Une prison bâtie au milieu des jardins Abbatiaux d'un vieux couvent de bernardins. — Des femmes que le vice ou le crime a damnées, Comme au fond d'une tombe y vivent des années. N'ayant que les chéneaux des toits pour horizons Et ne sachant plus rien d^ jours et dçs sfiisons,
Enfermée à vingt ans dans cet enfer de Dante, Plus d'une en sort ridée et la tête branlante ; Plus d'une, après des mois de silence absolu. Quand sa grâce est signée et son temps révolu, Arrive au clair soleil, épeurée et honteuse, Comme un oiseau de nuit qui, d'une aile boiteuse, Bat les airs et se cogne aux murs.
Or, le hasard Fit justement qu'au jour marqué pour mon départ, L'une d'elles sortait, sa peine étant finie. "Cette nuit, vous aurez galante compagnie, Me dit le conducteur sur son siège campé Et d'un clin d'œil narquois me montrant le coupé, La Centrale a lâché ce soir une hirondelle. Et vous voyagerez tête-àrtête avec elle. 'Ne vous en plaignez pas pourtant... Elle est, ma foi, Jeunette et fort jolie... Uni vrai morceau de roi I "
La libérée était déjà dans la voiture.
Très jolie, en effet : vingt-cinq ans, la figui*e
Mignonne, avec de beaux grands yeux d'un bleu rêveur ;
Le teint avait la mate et morbide pâleur
D'une plante poussée à l'ombre d'une cave,
Mais les lignes étaient d'une grâce suave,
Et Je buste moulait son exquise beauté
Sous le corsage étroit d'une robe d'été ;
— Pauvre' robe de toile en maint endroit crevée
Qu'elle poi-tait jadis au jour de l'arrivée,
Et que, d'après la règle et malgré la saison,
Elle avait dû remettre en quittant la prison. —
Sans l'olever les yeux et sans ouvrir la bouche.
Dans son coin déjà sombre, elle restait farouche.
Et moi, me demandant quelle perversion
Précoce ou quel sauvage éclat de passion
L'avait, si jeune, avec sa mine virginale,
Jetée en ce bourbier de la Maison Centrale^
Je sentais s'amollir mon cœur 4© vieux garçon.