‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 60 sur 90 · LE DERNIER BAISER · texte numérisé non relu

LE DERNIER BAISER

Le jour tombait. La pluie, avec un lent frisson,

Jonchait de débris morts la boueuse traverse

Où nos chevaux trottaient lourdement sous Tavei'se,

Dans le coupé, dont les carreaux étaient cassés,

L'air pénétrait plus âpre, et les membres glacés

De Tenfant grelottaient sous la mince lustrine

De son corsage usé couvrant mal la poitrine.

Ses dents claquaient, son corps, sur lui-même plié.

Tremblait comme la feuille au vent... C'était pitié !

Enlever lestement ma pelisse et l'étendre

Sui* ce corps féminin si tremblant et si tendre,

Ce fut, vous le pensez, l'affaire d'un moment. .

Elle balbutiait, et le saisissement

Paralysait les mots sui- ses lèvres timides ;

Mais ses yeux expressifs aux prunelles humides

Dans l'onabre me criaient un éloquent merci...

Quand la bonne fourrure épaisse eut réussi

A réchauffer sa chair déjà tout engouixiie,

L'enfant posa son bras sous sa tête aloui*dîe,

Puis s'endormit... Et moi... Mon Dieu, j'en fis autant

Et jusqu'au petit jour le courrier, cahotant

A travers les bois noii*s et la plaine pierreuse,

Nous beiça chastement dans sa caisse poudreuse.

Vei-8 l'aube, dans mon coin m'éveillant en sursaut.

Je sentis sur mes doigts un souffle moite et chaud.

Et je vis à mes pieds la blonde pécheresse

Qui pressait sur mes mains sa bouche avec tendresse

Et pleurait... Pour payer mon très léger bienfait,

Elle me prodiguait les seuls biens qu'elle avait :

Ses caresses... Ma foi, jamais, je vous le jure,

L'amour ne m'a donné jouissance plus pure

Que le baiser naïf et désintéressé

De cette pauvre enfant, honteuse du passé.

Et me remerciant d'avoir su voir en elle

La femme malheui*euse et non la criminelle I...

Nous étions arrivés, et j'avais cru devoir En la quittant parler de courage et d'espoir . " Elle était jeune encor, le travail purifie, Elle pouvait par lui régénérer sa vie..." Je lui serrai la main, puis, dans le jour mouillé Qui filti*ait, terne et froid, du fond d'un ciel brouillé, Ayant vu lentement son fin profil de vierge S'enfoncer sous le porche enfumé d'une auberge, Je partis, mieux portant et meilleur, réchauffant Mon cœur au souvenir de ce baiser d'enfant. Le plus délicieux, — et le dernier, — madame, Qui soit tombé pour moi des lèvres d'une femme.

André Thburiet.

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