UN AMOUR FATAL 43Î
que Fleur-de-Printemps traversait le fleuve pour se rendre ensuite à Montréal, il la suivit en essayant de se dérober à sa vue. Mais celle-ci Pavait aperçu et, appuyant avec énergie sur son aviron, elle enlevait vigoureusement sa barque. Toutefois le Castor-Bleu, de beaucoup plus fort, gagnait du terrain à vue d*œil.
Tout occupés à cette course presque fantastique, rindien et la jeune fille n'avaient pas remarqué que le courant les emportait à la dérive et que les rapides étaient proche. Il était trop tard maintenant pour revenir sur leurs pas ; et, à moins d*un hasard miraculeux, la mort, une mort atroce, vue de face dans toute son horreur, les attendait dans quelques instants.
Une pensée désespérée traversa l'esprit du Castor- Bleu. En un clin-d'œil, il rejoignit Fleur-du-Printemps et s'élança dans son embarcation, pendant que la sienne sautait déjà sur les houles et se perdait dans des flots d'écume.
Deux cris stridents traversèrent la nuit, pendant que dans l'obscurité, à travers les vapeurs des eaux, se dressaient deux formes enlacées. Les vagues se brisaient les unes contre les autres^ et, frappant sur les rochers, rejaillissaient en poudre blanche et en flocons de neige. La barcjue disparut dans ce tourbillon.
Le lendemain, le fleuve apporta à la côte deux cadavres; l'un était celui de Fleur-de-Printemps dont les longs cheveux couvraient les épaules nues et cuivrées ; l'autre, celui du Castor-Bleu qui portait en pleine poitrine le poignard que Henri Dumas avait donné à la jeune fille... pour lui garder son amour.
Fidèle à sa parole et jusques dans la mort, elle avait
gardé la virginité de son âme et elle était tombée, victime héroïque de son cœur et de son dévoûment.
A l'heure où s'accomplissait ce drame, Henri, qui n'avait été détenu que quelques jours, parlait avec enthousiasme de sa délivrance et des luttes de la liberté, aux genoux d'une blonde jeune fille qui l'écoutait mélancoliquement, et sur laquelle il reposait avec amour son œil limpide et bleu.
Sa pensée était loin de cette pauvre petite Indienne qui avait cru en lui sur un cri de passion échappé de sa bouche, qui avait formé dans sa faiblesse un rêve pour sa libération, et qui, en voulant le réaliser, donnait sa vie à qui n'avait guère songé qu'à ses lèvres roses et à son opulente chevelure noire.
Louis H. Taché.
Ottaoua, 25 septembre 1884.