‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 65 sur 90 · LA SIBÊNE DU LAC SUPÉRIEUR · texte numérisé non relu

LA SIBÊNE DU LAC SUPÉRIEUR

put tirer. Le poisson disparut alors sous Teau pour ne plus reparaître.

La sauvagesse fit ensuite des reproches amers à notre compatriotes pour Taudace qu'il avait eue de vouloir attenter aux jours de ce qu'elle appelait le " Dieu des eaux et des lacs " et lui prédit que cette divinité serait tellement courroucée qu'elle enverrait une tempête pour les faires tous périr.

Lnbue de cette idée, cette femme laissa le camp pour escalader une hauteur, afin de se mettre à l'abri des vengeances du Dieu des Eaux. M. St-G-ermain, qui ne croyait guère en ce dieu d'un nouveau genre, resta tranquillement à l'endroit où il avait établi son camp, Mais, vers 11 heures du soir, il s'éleva un vent très violent, les vagues s'amoncelèrent, et leur bruit réveilla les voyageurs qui furent obligés de tirer leur canot plus haut sur le rivage et de chercher un abri contre la tempête qui dura trois jours avec une violence extrême.

Ce fut une coïncidence assez singulière ; mais M. St- Germain qui n'était point superstitieux, n'attacha aucune importance à la tempête qui suivit les menaces 'le la sauvagesse et n'y vit qu'un événement fort naturel.

Un autre voyageur avait appris à M. St-Germain qu'un animal exactement semblable avait été vu près de l'île Pâté, et l'apparition fréquente de cette sirène avait sans doute donné lieu à la croyance générale parmi les sauvages que cette île était le lieu de résidence du Dieu des Eaux et des Lacs.

Dans leur langue ils l'appellaient Manitou Niba Nabais.

P. B. DE LaBruère.

(extrait)

Ce matin dimanche, le gigantesque massif calcaire, noyé depuis deux jours dans la vapeur, m'est apparu tout entier avec ses dents et ses crêtes, ses aiguilles et ses pics. Dans les plis de la cape grise du Grand-Son, la neige s'est amoncelée par plaques. Elle oppose son éclat à la couleur sombre des résineux qui grimpent, tapissant les parois les plus abruptes, étroitement liés aux rocs crevassés, où ils puisent la vie. Flétrie par le givre, jaune de boue, qui reconnaîtrait la verte prairie de mai ? Grossi par les eaux pluviales, le torrent écume et mord ses rives. La nature forestière, en son ensemble, manque essentiellement de gaieté, sinon de charme,

Ce n'est pas un spectacle à dilater le cœur !. . .

Et cependant les moines prient toujours !...

Il y a là, parmi eux, derrière cette barrière qui les sépare à jamais du monde, de grands iioms et des hommes d'élite : un Broglie, un Falconnet, un Vaulchier, un Nicolaï. Ce dernier, dont l'histoire est bien connue, général à trente-six ans et aide de camp du Czar, danois d'origine, comme M. de Moltke, et élevé comme lui dans la religion luthérienne, fut une des plus inespérées conquêtes de Mgr Dupanloup.

Le P. Nicolaï vient d'être le héros d'une triste aven-

tnre, qui aurait longuement défrayé tous les journaux, si elle avait eu lieu autre part que dans le Désert, tant à cause du nom du personnage que des circonstances extraordinaires, on peut dire providentielles, qui ont empêché le dénouement de devenir fatal. Les feuilles du Dauphiné en ont fait le récit, non sans y mêler quelque broderie ; mais voici Thistoire dépouillée de toute fiction.

Le bon religieux, accompagné d'un gros chien de garde du monastère, croisé de Terre-Neuve et de Saint- Bernard, revenait de Curières au grand couvent, le lundi 13 décembre. Il lisait son bréviaire en côtoyant le bord supérieur d'un talus qui plonge au fond d'un petit torrent, affluent du Gruiers, lorsque, arrivé à une coupure du terrain, et toujours absorbé par sa lecture, il fit un faux pas et roula d'une hauteur de vingt mètres jusqu'au lit du ruisseau, près duquel il resta privé de sentiment, les pieds dans l'eau. Le chien garda son maître, ne cessant d'aboyer plaintivement, m^ultipliant, paraîtil, ses efforts, et épuisant toutes les ressources de son instinct pour le sauver. Mais le pauvre patient ne sortait pas de son état de prostration et d'insensibilité, auquel les experts en physiologie sauront mieux que moi appliquer un nom scientifique.

Deux jours se passèrent et tant il y eut que le chien affamé courut au monastère. On lui donna à manger ; mais, sa faim une fois apaisée, il exprima à sa manière par sa voix et par sa pantomime, qu'il était arrivé quelque chose de fort anormal. Cependant on s'était aperçu de la disparition du Père Nicolaï, que les uns croyaient à Curières et les autres à la Grrande-Chartreuse. C'est seulement le jeudi, dans la matinée, que les hommes qui le cherchaient, guidés par un jeune pâtre (il avait entendu des gémissements au fond d'un ravin), par vin-

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rent jusqu'au Père et le transportèrent à Ourières. Et à l'heure qu'il est, malgré trois nuits et trois jours passés à jeun et à la belle étoile, la victime de cette chute a repris ses durs et incessants travaux.

Le supérieur général actuel, ou plutôt celui qu'on appelle le " général " de l'ordre, est le père Dom Anselme. Il est né à Turcoing. C'est un homme très doux et très simple, écoutant volontiers et parlant peu : nature plus concentrée qu'expansive ; puissamment charpenté au surplus, grand de taille et haut en couleur comme un vrai Flamand. C'est le troisième successeur de ce vaillant Dom Jean-Baptiste qui gouverna la Société cartusienne pendant plus de trente ans et fut le restaurateur de l'Ordre par sa bonne administration et son initiative féconde. Les œuvres accomplies par les Chartreux, pendant le demi-siècle qui s'est écoulé depuis 1830, ne se comptent plus. Il n'est ni roi, ni empereur, ni corps, ni compagnie civile, qui ait jamais exercé la bienfais^^nce sur une aussi grande échelle et avec une telle libéralité. La presque totalité du bourg de Saint-Laurent-du-Pont fut incendiée en 1854. Les seuls Chartreux le rebâtirent ; cela dit assez.

Ce qui n'empêche pas qu'on en veut à mort aux couvents, aux frocards et aux béguins^ en attendant les béguines. Explique qui pourra les contradictions du peuple le plus spirituel de l'univers. Le plus superbe monument de Paris est consacré aux " glorieux mutilés de la guerre." Demain, on élèvera un palais aux invalides du travail. Rien n'est plus correct : Et ceux qui tombent frappés à la bataille de la vie ? Et les existences foudroyées ? Et les cœurs qui ont subi l'amputation de leurs meilleures fibres ? Et ces milliers d'épaves humaines, dont les admirables travaux de vivisection de Le Play et d'Ignotus ont mis à nus les plaies ? Qui les

pansera ? Qui les consolera ? Qui les réconciliera avec la vie ? Qui les rachètera du suicide ou de la maison des fous ?

0 nature humaine ! comme nos positivistes mettent sur toi une main brutale !

Je n'ai pas voulu quitter la Grande-Chartreuse sans visiter le cimetière. J'ai salué ces tombes avec une sympathie émue. Ici des croix de pierre aux bras massifs, plus bas des croix de bois : les généraux d'un côté, les soldats de l'autre.

Fouillez parmi ces débris humain, ô modernes alchimistes, et si votre art n'est pas un vain mot, vous extrairez de cette poussière des parcelles de cœurs qui furent d'or et de diamant !

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