WARWICK
Alors?
Alors, 6 désespoir !
Si ce crime est possible, alors comte. . . à ce soir!
Le troisième acte est rempli presque tout entier par une scène unique, mais admirable. Formosa s'est décidée à recevoir Warwick : le duc Jean s'est caché derrière une tenture pour entendre leur entretien, et Formosa sait qu'il est là. Elle essaie de ranimer dans ce cœur glacé l'amour par la jalousie et même par l'insulte ; la rage au cœur, elle feint de se sentir ébranlée et prête à céder :
Un beau roi qu'un vassal a fait et peut défaire ! C'est pour un misérable et honteux intérêt Qu'il m'abandonnerait, — et qu'il me donnerait ! Car il ne s'est pas dit, bien sûr, que délaissée. Je resterais fidèle ! H n'a pas la pensée Que personne ne pût me consoler de lui ? Il n'est pas tellement de lui-même ébloui Qu'il ne redoute pas un peu la renommée Du grand comte que suit la Victoire charmée ?. . .
sant les pattes palmées des canards-ancêtres — créé une race de canards dont les pattes n'étaient plus palmées. Ils n'allaient jamais à Peau et s'engraissaient merveilleusement. De là une source de produits nouveaux pour le pays.
D'autre part, les taupes obéissaient certainement au grand moine. Quand un fermier cessait de s'abonner au taupier — toutes les taupes allaient dans les prés de l'imprudent. Enfin, les abonnés ne voyaient chez eux que quelques taupières et cependant, à la fin de chaque tournée, le grand nwine suspendait aux branches d'un gros arbre riverain de la route — des centaines de taupes mortes. Depuis ce temps, certains taupiers vendent les peaux à la ville. On en fait des pantalons pour les amazones, etc. Le grand moine qui savait tout, ignorait pourtant cette spécialité de la peau des taupes !
Quel homme ! Un jour, je le vis travailler à son œuvre au milieu d'un pré. A l'entour de lui, six grands bœufs rangés le regardaient, avec leurs gros yeux
mornes !
Jamais un chien n'aboyait contre lui — quoiqu'il fût très pauvrement vêtu. On sait pourtant que les chiens n'aiment guère la pauvreté. Les chiens n'étaient pas plus démocrates en 1843, qu'ils ne le sont aujourd'hui.
Un matin, je vis une alouette planant sur le sillon d'avril — qui d'en haut suivait tous les mouvements du grand moine rampant sur les sillons. Elle chantait audessus de lui son gai qui ri pion piou,
Aujourd'hui je m'explique tout cela. Les bœufs n'étaient-ils pas les camarades de lit du grand moine.
Chacun ne sait-il pas que les chiens sont meilleurs connaisseurs en hommes que bien des sages baptisés ? Je crois qu'ils aboient contre les pauvres, parce qu'ils ont remarqué que ces gens ainsi habillés venaient toujours prendre du pain dans la maison !
Enfin l'alouette subissait l'influence du rhytme lent des mouvements du taupier. Cette lenteur, toujours égale, n'est-elle point le secret des enjôleurs d'oiseaux du jardin des Tuileries ?
Vous voyez qu'aujourd'hui j'explique tout. Je suis un sage. Mais, en ce temps ? Ne rjeste-t-il pas cependant dans chacun de nous quelque chose des doux préjugés d'autrefois ?
Aujourd'hui encore, je ressens un vague trouble, quand j'aperçois dans un champ une pie qui n'a pas sa camarade habituelle ! Qui ne sait, en effet qu'une pie seule, c'est le signe certain d'un très proche malheur !
Le grand moine semblait avoir l'insomnie des statues. Bien souvent, dans la nuit, il se promenait. Il regardait distraitement dans les haies, comme dans les rues de la ville, un badaud regarde aux devantures des boutiques. Rien d'étonnamment émouvant comme la rencontre de ce promeneur nocturne. Un jour je lui demandai ce qu'il voyait ainsi pendant la nuit. Il répondit : " autant d'êtres que pendant le jour — mais pas de même espèce " Et j'ajoutais : *' Grand moine, dites-moi, y a-t-il
des revenants ? " Et le taupier faisait cette réponse qui lui était habituelle, quand il ne voulait rien dire. " Il y en a — et il n'y en a pas."
Le grand moine parlait ainsi : " ne mangez jamais un coq âgé de plus de trois ans, parce qu'il est l'oiseau de Dieu ! " C'était aussi l'avis des anciens ! — " Mais, pourquoi, ô grand nioine, le coq est-il l'oiseau de Dieu ? — " Parce que c'est l'être dont la voix se fait le plus entendre, d'ici-bas en haut... dans le ciel ! " Et le taupier avait raison. Les aéronautes n'ont-ils pas constaté que, là-haut, la voix du coq était la première et la dernière à se faire entendre !
Et à ceux que ces études de la nature ennuieraient, je dis " attendez ! voici que nous arrivons aux choses de la vie humaine ! "
Un soir, l'un de nos domestiques nous dit : " Venez voir la drôle de chose qu'il y a près de l'entrée des vignes ! " Dans un coin de la haie, sur une grande aubépine en fleurs, pendaient comme deux longs mouchoirs de couleur. Nous nous approchons. Nous touchons. Horreur ! c'étaient des cheveux — deux longues chevelures de femmes ! une, de couleur châtaine — l'autre de couleur rousse. Je m'enfuis.
• C'est que, vous ne le saviez pas : le grand moine achetait leurs cheveux aux jeunes filles ! Il les payait un bon prix — trente francs la livre. Une belle et fraîche jeune fille de vingt ans porte sur la tête plus d'une demi-livre de cheveux. On sait avec quelle pudeur les jeunes paysannes cachaient jadis leurs cheveux. Une
jeune fille, surprise en se peignant, était plus honteuse que surprise en se baignant. Grand moine m'a raconté qu'il avait acheté pour sept belles pièces de cinq francs une chevelure de jeune flUe — cela fait plus d'une livre de cheveux !
Il suspendait ces cheveux, quand il les avait achetés — à quelque branche bien cachée, pour les humecter du serein du soir. Il leur conservait ainsi la vie, disaitil. Les cheveux bien soignés peuvent vivre, quoique coupés, pendant près d'un an. Le grand moine reconnaissait, sur les fausses nattes d'une dame de la ville, les cheveux morts et les cheveux encore vivants. Et quand il disait cela, on riait. Pourtant le taupier avait raison !
Je ne sais quel vague émoi me poussa, le lendemain soir, à revoir seul les chevelures. Je pris l'une d'elles entre mes mains. Elle avait un demi-mètre de long. A cette heure où j'écris, je sens encore glisser entre mes doigts la soie de cette chevelure de femme... la première chevelure féminine que je touchais longuement!...
Le grand moine disait bien que les cheveux — même coupés — vivaient !
Le grand moine, ce nocturne, était parfois pourchassé par les gamins des villages, comme un hibou, égaré dans le jour, est poursuivi par les petits oiseaux. Un jour, je le défendis — il en fut très reconnaissant. Quoique personne au monde n'eût plus que lui la connaissance intime de la vie des animaux, le taupier ne chassait jamais. Il avait pour principe absolu de ne
tuer aucun animal — hormis la taupe. Cependant, pour me prouver sa vive amitié, il me promit de me faire tuer une loutre. Cet animal, moitié poisson, moitié renard, est ici de très grande taille. Il a de vastes retraites dans les bouées du lac breton. Il est très rarement pris ou tué.
Donc, un lundi, vers les quatre heures de l'aprèsmidi, le grand moine vint me trouver.
— ^Je connais deux loutres sur le bord du lac. Voulez-vous en tuer une ce soir ?
Quand nous fumes auprès du lac, il m'expliqua la chose. Voilà la rade par laquelle la loutre mâle monte sur le marais. On voyait des traces semblables à des empreintes de petites mains d'enfant. A cent vingt pas de là, le taupier me fait une cachette avec des branches. Tout à l'entour, le marais vert s'étend sans une saillie, et ourle le lac couleur de rhum avec une chaîne de i)etits joncs jaunes.
Quand la loutre sera montée sur le marais, le grand moinCy caché plus loin, mais plus près du lac que je ne le suis, apparaîtra tout à coup. Il barrera le retour à la loutre. Cela semble bien simple. Cependant, pour l'exécuter, il fallait le génie du taupier.
Le vent soufflait du lac. Sans ce détail, la chasse eût été impossible. Le grand moine, ayant levé en l'air son doigt mouillé se montra satisfait.
Bientôt, lui et moi, nous sommes dans nos cachettes-
Le soleil se couche — son énorme queue de paon doré disparaît peu à peu à Thorizon. C'est le soir. C'est la nuit. La lune se lève, pleine et d'un blanc d'argent. La grande volée des canards vers la mer est terminée. C'est le silence. On entend à peine le souffle des roseaux et ce grignotement de souris que l'eau fait sur la rive. C'est un de ces moments où l'âme monte tout droit vers l'infini — comme la fumée d'un brasier, quand il n'y a aucune brise .'
On entend au loin dans les terres les chiens hurler à la lune. Mystérieuse attraction de la lune sur le chien — comme sur l'Océan ! De temps en temps, des piaulements d'oiseaux qui s'entrecroisent dans les nues. Ils me rappellent ces piaulements par lesquels les gondoliers de Venise se garent les uns des autres. Au-dessus des arbres de la cote, un clocher en pierres blanche à sa pointe couverte de zinc qui reluit sous la lune. On dirait d'un chandelier et d'une chandelle ! Les étoiles apparaissent peu à peu, comme si quelqu'un perçait l'un après l'autre des trous dans la voûte, derrière laquelle serait un incommensurable brasier !
C'est le printemps. Devant moi, dans l'eau claire, les moretons et les joselles font des randonnées, en courbant leurs cous comme des manches de violon.
Partout, à l'entour, un immense apaisement ! un besoin irrésistible de pleurer sans chagrin m'envahit peu à peu. Vous savez ces larmes perlées d'enfant ! Plus tard l'homme pleure ces larmes sourdes, qui roulent sur la joue, comme des sangsues repues qui se décrochent !
LE TAUPIKR 455
A ses heures de puberté, l'enfant sent des baisers dont il ne voit pas les lèvres. Mais ici je me sentais également envahir par la grande Nature. Je puis dire cela sans cesser d'être un spiritualiste. Je parle avec Saint- Augustin qui a dit : " natura est intellectualise.'^ Je ne suis point panthéiste, comme Diderot — ce grand écrivain des initiés, comme Voltaire est surtout le grand écrivains des crétins, Christianus sum ? Jamais je n'avais écouté d'aussi près ce silence mystérieux de la grande Chose, du grand Etre. Ces lacs et ces marais échauffés pendant le jour ont, pendant la nuit, une haleine fraîche, odorante, enivrante !
Ce n'est point l'air lourd des marais pontins qui saoule et donne la fièvre lente de la mallaria. C'est une sorte d'élixir de vie, fait avec toutes sortes d'herbes âpres et et de parfums capiteux.
La grande nature m'enivrait peu à peu — comme une femme qui m'eût versé à boire.
Ce furent les premières fiançailles de mon cœur avec toi, ô nature que nos maîtres ont tant aimée !... et le taupier a été mon témoin inconscient !
Tout à coup le grand moine fait entendre le cri de bécassine — signal convenu. Je regarde sur l'eau. Bientôt j'aperçois la loutre. Elle vient en mangeant — si enfoncée dans Teau qu'on dirait d'un long serpent.
Elle plonge quand un bruit ou une clarté plus grande apparaissent. Arrivée au bord, elle se dresse sur les deux pattes et regarde de tous côtés le marais. Cette tète étrange rappelle un animal mi-réel et mi-héraldique!
Elle avance dans le .marais. La queue bien fournie et très longue traîne sur Therbe. A cinquante pas, derrière elle, une autre loutre fait exactement les mêmes évolutions qu'elle. C'est la femelle. Je croirais vraiment à la réverbération de la première loutre — dans la buée faisant miroir !
Le grand moine s'est levé. Il est accouru. Il a fermé la retraite à la loutre. Elle Tient sur moi. Je tire. Elle culbute comme un lièvre frappé. Elle se relève. Elle a pu atteindre une grande douve isolée. Elle disparait. Le grand moine est accouru. Il a saisi la perche d'un bateau. Il s'élance dans la douve jusqu'à mi corps. Il achève la loutre. Il me l'apporte, toute veloutée, avec un ventre d'un jaune doré, comme le ventre d'une grosse carpe. Elle est sur le sol. Jamais je n'ai vu avec plus de plaisir un être couché.
Le grand moine est mort. Sa silhouette me semble plus grande et plus digne d'être dessinée que le profil de bien des prétendus hommes d'Etat !
Nous sommes sur une échelle. L'échelon où notre pied se pose est entre ceux qui vont vers l'Infini d'en haut et ceux qui vont vers l'Infini d'en bas. Le taupier était descendu dans l'Infini d'en bas.
LE TAtJPlER 457
Et comme tout ici doit se terminer par un sourire — disons qu'aujourd'hui la science agricole affirme que la taupe est un animal utile — elle fait des drainages !...
O pauvre grand moines les entends-tu ?
Ignotus.
Le drame représenté à Paris, Tan dernier, sous le titre de Formosa, s'appelait d'abord le Faiseur de rois. Le faiseur de rois, c'est nécessairement Richard Nevil, comte de Warwick, qui tour à tour défit et refit les deux branches royales d'York et de Lancastre, passant de l'une à l'autre avec une sanglante facilité. En définitive les rois eurent raison de leur féroce tuteur, puisque Edouard IV, successivement proclamé et chassé par lui, finit par le tuer sur le champ de bataille de Barnet en 14Y1. Qu'une pièce change de titre pendant l'espace de temps, quelquefois très long, qui s'écoule entre son achèvement sur le papier et son apparition devant le public, c'est chose fort ordinaire ; mais j'ai lieu de croire que, dans le cas particulier, la victoire de Formosa sur le Faiseur de rois symbolise et résume une question d'esthétique théâtrale que j'aborderai après avoir fait connaître l'œuvre de M. Auguste Vacquerie.
Nous sommes à Londres en 1470, et je vais résumer en quelques mots la situation politique qui sert de base et de substratuni à la conception purement dramatique du poète.
Edouard IV, de la maison d'York, proclamé roi en 1461, grAce au comte de Warwick, avait envoyé son puissant protecteur auprès du roi Louis XI lui demander la main do sa belle-sœur Anne de Savoie. Il ar-
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riva que, pendant l'absence de Warwick, en 1464, Edouard s'éprit de la belle Elizabeth Wood, veuve du chevalier Q-ray et Tépousa. Justement Warwick revenait enchanté du succès de sa mission. Qu'on juge de sa stupéfaction en apprenant le mariage du prince qu'il vient de fiancer à la belle-sœur du roi de France. Il prit sur-le-champ les armes, se mit à la tête des partisans de la maison de Lancastre qu'il avait jusqu'alors combattue, et défit en bataille rangée le roi Edouard, qui fut forcé de s'embarquer pour la Hollande (1469).
C'est à ce moment que commence le drame de M. Vacquerie. La couronne d'Angleterre est encore une fois disponible aux mains du comte de Warwick ; l'opinion semble se prononcer pour le duc Jean, descendant d'Edouard III, tandis que Warwick incline à restaurer Henry VI, depuis longtemps prisonnier à la Tour de Londres. Warwick se méfie de ce duc Jean qui donnait des conseils d'indépendance au roi Edouard IV ; c'est ce qu'il rappelle à son frère Montagne :
Enfin, veux-tu savoir toute son insolence ?
Il a dit, et son ange en l'entendant tremblait :
— Quand le Maître est content, qu'importe le Valet?
Et l'être
Qui prononça ce mot infâme serait maître
Du royaume ? Et c'est moi qui le lui donnerais ?
Il m'appelle valet et je le servirais ?
J'obéirais à qui me crache à la figure
Et je consommerais de ma main mon injure ?
Un royaume ! Il n'aura pas même son duché ! . . .
En faire un roi ? Je vais en faire un mendiant !
Au moment où Warwick va pénétrer dans la Tour pour annoncer sa résolution au prisonnier Henry VI, il est abordé par un de ses familiers, un homme d'épée, comme l'indique son nom, Sword. Ce Sword a été chargé par Warwick de prendre certaines informations
discrètes sur une admirable personne, lady Formosa, fille du défunt comte d'Essex ; Warwick Tadore, sans lui avoir jamais adressé la parole. Comment cette folie en son cœur s'alluma, voici. L'on enterrait le comte d*Essex . . .
Le peuple Texécrait
Et, voyant son cercueil, Poutragea. Son escorte Tenta de résister, mais elle était peu forte. Et l'on parlait déjà de briser en morceaux La bière et de traîner le cadavre aux ruisseaux ; Epouvantés devant la colère qui monte, Prêtre et valets fuyaient. Mais la fille du comte, Qui conduisait le deuil et qu'un voile aux plis longs Enveloppait de noir de la tête aux talons, Laissant les hommes fuir, resta près de la bière. Droite, la défendant contre la ville entière. Dédaigneuse de vivre, et ce fut sombre à voir Ce cadavre gardé par ce grand spectre noir. Mais la foule hésita quelques instants à peine. Alors, voulant qu'on vit son mépris et sa haine. Elle arrache son voile et, pâle, l'œil en feu. Pour les insulter tous à la fois dans leur dieu. Tourna sur moi sa face indignée — et si belle Que j'en souffris. J'étais arrivé tout près d'ella J'arrêtai mon cheval et je la saluai.
Et ceux par qui le mort venait d'être hué Se découvrirent tous, et laissèrent le père A la fille ; et tombant à genoux sur la terre. Celle chez qui la peur ne savait pas entrer Ne vit plus que son père et se mit à pleurer.
Et bien, Théroïne de cette scène émouvante, celle qui, depuis lors, n'a cessé d'obséder l'imagination et le cœur de Warwick, elle aime, elle est aimée ; elle a reçu hier un homme, elle le recevra ce soir encore dans son parc, attenant aux bâtiments de la Tour, et cet homme c'est le duc Jean.
Le comte s'éloigne un peu pour rêver à cette confidence inattendue, et charge Sword de sonder les des-
seins de l'audacieux qui ose braver Warwick dans son ambition comme dans ses amours.
Jean, préoccupé de son avènement, qu'il croit prochain, au trône d'Angleterre, est venu pour dire deux mots seulement à Formosa, mais ces deux mots suffisent à jeter un jour sinistre sur les replis de cette âme ténébreuse et basse.
Oh ! ce Warwick 1 Comment découvrir un moyen D'effacer sa rancune et de le faire mien ? Un moyen, quel qu'il soit, je l'emploierais bien vite! Jusque-là, vous sentez 8*il convient que j'évite De mettre contre moi mes amis, en étant Occupé d'amourette en un pareil instant !
" Jean," répond Formosa inquiète :
Aimez-moi. Mon père Et ma mère sont morts, je n'ai ni sœur, ni frère. Ni personne, à vous seul vous êtes tous les miens. Si vous ne m'aimez pas, qui m'aimerait ? Je tiens A la mort par plusieurs, par vous seul à la vie !
— " Je vous aime ! " s'écrie Jean.
. . .D'où vient cette craint© insensée Que vous ne soyez plus ma première pensée ? Mais quand je veux mon bien, c'est pour vous î Vous aurez Avec moi tout un peuple à vos pieds adorés ! Mais, cette ambition que votre amour redoute, Comme s'il existait sous la céleste voûte Une chose qui pût de vous me détourner. Ne veut ce grand pays que pour vous le donner.
Oh ! bien, si c'est pour moi, sans prendre tant de peine Vous n'avez qu'à m'aimer et je suis assez reine !
En quittant Formosa, le duc est abordé par Sword
qui lui offre ses services, et se disant à Warwick, s'attire par cela même la confiance du duc. Celui-ci promet à Sword les grâces les plus hautes pourvu qull lui dévoile la raison qu'a Warwick de le faire emprisonner ; Sword n'hésite pas à lui dire : c'est tout simplement que le comte aime Formosa : sur cette révélation, le duc tombe dans une profonde rêverie : " Il aime Formosa!" répète-t-il, non comme un amoureux jaloux, mais comme un politique qui entrevoit une combinaison profonde.
De ce premier acte, largement et rapidement mené, découle la donnée purement psychologique du drame.
Le comte de Warwick, retiré dans son palais, examine sen propre cœur et se prend en pitié :
Ah ! quel étonnement, s'il voyaient ma penfiée,
D*y trouver pour souci, pour combat furieux,
Pour armée et pour peuple une fille aux grands yeux !
0 robuste soldat qu'un seul coup d'œil fait choir ! Et moi qui me croyais vraiment quelque pouvoir Pour une maison allant où je la mène ! ' Quelle dérision que la grandeur humaine ! Oh ! venez donc le voir, cet homme triomphant, Maître de l'Angleterre, esclave d'un enfant I
Le duc se fait annoncer. Il a pris son parti avec la décision nette de l'ambition clairvoyante. Il avoue, avec une apparente franchice, ses torts envers Warwick ; mais la situation est grave ; c'est le devoir des hommes publics dWblier leurs querelles et de s'unir pour le salut de l'Angleterre :
. . . Pour préserver ce pays qu'on mutile, Vous êtes nécessaire, et je peux être utile ;
Il s'agit de sauver l'Angleterre à nous deux ! C'omte, nous le pouvons, j'en ai la confiance, Mais en nous alliant d'une vraie alliance Que rien ne puisse rompre, avenir ni passé. 8i vous êtes d'avis que tout soit effacé, Et qu'il sied qu'à présont, sans finesse normande, Sans retour nous soyons amis/— je vous demande La main de votre nièce Helen.
C'est ce qu'on appelle un coup droit ; si Warwick consent, le prince qui deviendra son neveu, deviendra par cela même le roi d'Angleterre. Et comment ne cousentirait-il pas ? Si le duc Jean épouse Helen, Formosa reste libre, et Warwick peut tout espérer. Il faut d'abord consulter lady Helen, une jeune fille alerte et gaie qui accueille avec joie Tid^'e d'épouser un prince de sang royal,
Et fier, et brave, et très magnifique à cheval.
Justement, lady Formosa survient, car pendant les longues absences de Warwick, Helen s'est fixé avec la fille du comte d'Essex. Naturellement, c'est à son amie qu'elle doit la première confidence : "Je me marie ! j'épouse le duc Jean ! " Formosa fléchit sous ce coup inattendu. •
Rejetée !
Chassée ! En un instant tout mon bonheur flétri ! Pas même une parole ! Hier soir mon mari. Et ce matin. . . Eh bien, quoi ! Cest une infamia Oh ! je me vengerai terriblement
Elle comprend tout lorsque Warwick lui fait l'aveu de son amour :
Et moi, Qu*est-c« que je deviens dans œ marché de honte ? Ma fierté, ma douleur, ma fureur, rien ne compte ? Et vous avez réglé cette aflfaire entre vous, Tranquillement, faisant les parts selon vos goûts, Sans moi, sans avoir fait la remarque futile Que mon consentement était peut-être utile Et qu'il eût été bon de s'informer avant S'il me convenait d'être un esclave qu'on vend !
Mais enfin il faut sortir de là, et revenir aui idées de vengeance :
Venez, ce Boir, adieu.
Non, à oe soir. S41 s'est fait de ma vie un jeu. Si son ambition sans mémoire et sans âme Me méconnaît, et dit : qu'est-ce que cette femme ? Si son bonheur consiste à me faire souffrir. Si, lorsqu'il me verra sanglotter et périr. Pour arriver au but où son orgueil l'emporte. Ce gentilhomme foule aux pieds mon âme morte, Si c'est possible...
WARWICK Alors ?
Alors, à désespoir !
Si ce crime est possible, alors comte. . . à ce soir!
Le troisième acte est rempli presque tout entier par une scène unique, mais admirable. Formosa s'est décidée à recevoir Warwick : le duc Jean s'est caché derrière une tenture pour entendre leur entretien, et Formosa sait qu'il est là. Elle essaie de ranimer dans ce cœur glacé l'amour par la jalousie et même par l'insulte ; la rage au cœur, elle feint de se sentir ébranlée et prête à céder :
Un beau roi qu'un vassal a fait et peut défaire ! Cest pour un misérable et honteux intérêt Qu'il m'abandonnerait, — et qu'il me donnerait ! Car il ne s'est pas dit, bien sûr, que délaissée. Je resterais fidèle ! H n'a pas la pensée Que personne ne pût me consoler de lui ? Il n'est pas tellement de lui-même ébloui Qu'il ne redoute pas un peu la renommée Du grand comte que suit la Victoire charmée ?. . .