LE CHEVEU BLANC
Dépouille de mon front parfois triste et bi*ûlant, Je te tiens prisonnier, ô premier cheveu blanc ! Es-tu né (lu travail ? Messager de vieillesse, Avant l'heure viens-tu du printemps qui me laisse M'apporter sans pitié l'inconsolable adieu ? Ma jeunesse tient-elle à ce frêle cheveu? Me dis-tu que la vie est un brillant mensonge Qui fuit comme au matin l'aile d'un joyeux songe? Mais je suis jeune encor ! mais je sens dans mon cœur, Nid négligé longtemps, éclore do bonheur ! Car l'espoir m'est venu, car une femme aimée Sount à mon amour, car mon âme charmée. Entrevoyant enfin des jours plus radieux. Au printemps se refuse à faire ses adieux. Tu n'es pas l'envoyé de la froide vieillesse ; Non, ce n'est pas encor le printemps qui me laisse ! Ce qui t'a fait blanchir, frêle cheveu d'argent, Non, ce n'est pas la Parque au pas trop diligent. C'est plutôt, tu le sais, quelque sombre pensée, Hantant souvent mon l'êve et souvent repoussée. Mais revenant toujoui^s se poser sur mon front... Hélas ! ainsi que toi d'autres grisonneront !
Oh ! chère s(cur, c'est toi, de ta main imprudente. Qui, m'ôtant ce cheveu, de ma jeunesse ardente Brisas l'illusion ! C'est toi, quand souriant A mon œuvre ébauchée et sans doute oubliant Que j'écoute, levcur, le vol des nobles muses, A caresser mon front quelquefois qui t'amuses ! C'est toi qui sans savoir le mal que tu causais, Tenant ce til d'argent dans tes doigts me disais : ** O frère, j'ai trouvé sur ton grand front qui ride " Ce cheveu blanc de ta pensée encore humide ! "
Je t'en prie, ô ma sœur, quand paraii mes cheveux D'autres grisonneront ainsi que lui, je veux Que ton regard disei*et, que ta lèvre muette N'éveille plus ainsi les regrets du j)oètc. Oh ! laisse-les blanchir et laisse-les tomber D'eux-mêmes ces cheveux. Tâche de dérober A mon regard distrait la marche sure et lente Du ti'avail et du temps sur ma tempe brûlante !
Et toi, cheveu trompeur qui viens de m'effrayer, Sans regret je te jette aux flammes du foyer!... Non, sois utile au moins. De peur qu'elle m'oublie Dès ce soir je t'envoie à ma chère F^mélie. Reçois d'elle un baiser et dans son loquet d'or. Soigneusement caché comme on fait d'un trésor, Tu lui diras tout bas les regrets de l'absence. Emue à ton récit, désirant ma présence. Apprenant que loin d'elle, en proie au sombre ennui, J'ai versé bien des pleurs, que j'en verse aujourd'hui. Elle aura dans sa lettre, afin de me surprendre, Un baiser plus aillent, une note plus tendre. Pour mon cœur de poète un mot plus obligeant... Et je te le devrai, frêle cheveu d'argent !
M. J. A Poisson.
Arthabaskaville, mars 1881.
UN SOIE SUR LA aRÈVE
Non, non, il n'y a pas au monde un pays aussi beau que le Canada, durant les mois d'été. Il y en a de plus vantés, de plus connus, et en bon nombre même ; l'imagination des peintres et des poètes s'est épuisée sur l'Italie, sur la Suisse, sur le midi de la France, sur les rudes, mais incomparables paysages de l'Ecosse, sur la patrie ensoleillée du Cid, comme sur les rivages classiques et les vallées et les monts, habités par les dieux, du pays des Hellènes. Venise, Naples, Bysance ont passé depuis des siècles dans tous les chants, et ce n'est pas assez ; et tous les jours encore elles prêtent au style qui veut les peindre des couleurs sans cesse nouvelles et une immortelle splendeur. Les lacs de Suisse, d'Ecosse ou d'Irlande ne comptent plus le nombre des rêveurs, des curieux ou des avides de la nature qui vont y chercher, dans des sensations insolites, une rénovation de l'âme ou de l'esprit. Les rives du Danube, du Bosphore et du Rhin ont répété mille fois des stances balancées avec leurs ondes ; depuis près d'un siècle le Mississippi et déjà l'Hudson lui-même sont entrés dans
ce concert de l'imagination enchantée Mais où sont
les poètes du Saint-Laurent ? Qui jamais a chanté, qui pourrait jamais chanter en strophes dignes de leur sujet ce roi des fleuves qui semble comme un bras de l'océan soulevé, puis retombé de tout son poids sur la terre qu'il a entr'ouverte ; qui a gardé de la mer la majesté terrible ou souriante, tumultueuse ou assoupie, qui a pour bordure une chaîne de montagnes ondulant comme ses flots, les colorant des reflets de leurs longues pentes azurées, et pour lit de repos une vallée de cinq mille
lieues carrées où la nature a entassé ses plus précieux dons, multiplié ses plus saisissants aspects ?
Le Saint-Laurent ne prête pas à la poésie, à moins que ce ne soit celle de Milton, du Dante ou de Victor Hugo. Cette grande nature a des rudesses d'ébauche, des hardiesses et des échevèlements qui ne vont pas aux vers de l'élégie, à ces vers qui se soupirent aux bords des lacs ; elle manque de cet apprêt et de cette gracieuseté presque étudiée qui fait des sites européens comme autant de parures à demi complétées par l'art ; elle n'a pas de coquetteries, elle ne minaude pas, mais elle grandit, elle soulève l'imagination et lui donne des ailes qui se déploient dans une liberté souveraine. Le pittoresque ne va guère à sa taille ; elle le rejette ou le dédaigne comme un agrément puéril ; une sorte de grandeur implacable lui fait repousser les embellissements de l'art comme des profanations. Tout en elle est neuf, saisissant, dominateur, et, dans les régions même les plus cultivées, elle garde de sa physionomie primitive quelque chose d'ineffaçable qui reparait sans cesse sous les efforts de l'industrie humaine. Lorsque le ciel est orageux, on croit voir l'horizon fuir dans un lointain plein de ténèbres et les sommets indécis des Laurent ides se couvrir d'une ombre sans cesse grandissante ; on dirait un vaste fantôme poussant devant lui les nuages ; une voix profonde s'élève des noirs précipices ; le ciel, chargé de tempêtes, se confond avec la terre dans une nuit menaçante, et l'âme, saisie d'une terreur indomptable, combat en vain Teffroi par l'admiration, et reste dominée, éperdue, dans l'attente de quelque effroyable cataclysme.
La richesse des couleurs, les tons éblouissants et variés sont comme des dorures de clinquant sur cette robe fauve, âpre et farouche. Que feraient à l'océan des tapis de fleurs semés ça et là sur sou dos moiré des