LES PÊCHERIES CANADIENNES
Quelques-uns croient trouver la raison de cette diminution dans le grand nombre de pêcheurs américains qui viennent aujourd'hui sur de grosses goélettes et munis d'engins perfectionnés avec lesquels ils épuisent toutes les places exploitées autrefois par les Canadiens seuls.
D'autres assurent que la présence toujours de plus en plus fréquente des baleines, marsouins et autres cétacés voraces contribue beaucoup à écarter le poisson de ses lieux de séjour habituels.
La cause principale est toutefois, de l'avis commun, l'emploi des nouveaux engins qui ont remplacé pour la morue l'ancienne ligne à main. Parmi ces engins, la plus utilisée est la trâle.
La trâle est une longue ligne à laquelle est attaché un millier de gros hamaçons placés à un pied d'intervalle. On la jette à fond et on la relève toutes les deux ou trois heures.
Il arrive malheureusement souvent que le gros temps et les teçipètes si fréquentes et si terribles dans les parages des pêcheries où elles s'élèvent et grossissent tout à coup, obligent les pêcheurs à rentrer en toute hâte au port. La violence du vent est telle quelquefois que les barges de pêche perdent leurs traies ou sont forcées de les abandonner.
Indépendamment de la perte matérielle qui en résulte pour les malheureux pêcheurs, il s'ensuit encore que les traies abandonnées au fond de l'eau causent la distraction de milliers de poissons.
Sur chaque hameçon de la trâle se prend une morue
qui meurt là, une autre morue mord sur celle-ci comme sur un appât et se prend à son tour, et ainsi de suite, si bien qu'une trâle restée à fond peut presque dépeupler toute une place.
Si Ton pense au grand nombre de pêcheurs qui les emploient et à la fréquence des tempêtes, on comprend le préjudice qu'elles peuvent causer à la pêche.
Tels ne sont pas pourtant les seuls inconvénients de ce nouveau mode de pêche que les Canadiens ont du adopter pour pouvoir lutter avec leurs concurrents américains.
La peur de perdre ces engins fort coûteux, quelque fois la seule fortune du pêcheur, le pousse à commettre des imprudences qui causent chaque année de terribles sinistres.
Lorsque la tempête éclate et que la trâle est à fond, le pêcheur s'acharne à vouloir la tirer de l'eau. Cette opération est fort longue, le vent s'élève pendant ce temps et la malheureuse barque se trouve prise au milieu de l'ouragan. Quelquefois elle ne peut même plus rentrer au port et périt au milieu de l'Océan.
C'est une terrible vie que celle de ces pêcheurs. Il faut avoir vécu au milieu d'eux pour comprendre et admirer ces luttes contre les éléments, ces actes d'héroïsme obscurs dans lesquels l'homme seul aux prises avec la tempête cherche à lui arracher sa proie.
Les longs récits du soir dans les pauvres cabanes des
Acadiens, des Français, comme ils s'intitulent avec
orgueil, sont un vrai martyrologe des victimes delà
grande mangeuse, de la mer, leur ennemie et leur pas-
^"on.
LES PÊCHEBIES CANADIENNES 549
Quelques-unes de ces tempêtes sont devenues légendaires parmi eux et mieux que toute éphéméride marquent les étapes de leur rude et pénible existence.
Sans être sceptique endurci, j'avoue que je m'attendris assez difficilement ; néanmoins je dois avouer que j'ai été profondément touché par le récit d'une tempête célèbre, que me fit un jour un vieux pêcheur de Shippagan, petite ville du comté de G-loucester.
Ce récit est resté gravé dans ma mémoire et je ne puis résister à l'envie d'en faire connaître quelques traits.
Il y a une trentaine d'années, quelques pêcheurs de Shippagan étaient sortis pour pécher la morue au Banc des Orphelins. Ce nom seul ne donne-t-il pas le frisson ?
Presque tous avaient emmené avec eux leurs garçons, de jeunes enfants qui aidaient à la manœuvre et commençaient ainsi leur apprentissage de la vie.
La pêche avait été belle, le ciel était radieux, chacun s'apprêtait à retourner à la maison, lorsque tout à coup le ciel se couvre, le vent commence à souffler et les pécheurs se préparent à tenir tête à l'orage.
En quelques minutes, l'ouragnan éclate avec furie, la flottille est dispersée et chacune des petites barques devient le jouet de vagues énormes qui menacent de les engloutir.
Un grand nombre disparaissent dans les flots.
Quelques-unes plus heureuses peuvent pousser jusqu'au port où se répand bientôt la triste nouvelle.
Toute la population accourt sur la grève, on veille toute la nuit pour ramasser les cadavres poussés par la mer et le lendemain on en comptait *79, sur 125 pêcheurs qui étaient partis.
Impossible de décrire les pleurs des femmes et des enfants, le désespoir de toute cette population, le spectacle atroce de ces vieux marins racontant leur douleur.
Un malheureux père ramène deux cadavres. Au milieu de la tempête sa barque a chaviré, il a pu sauter sur la quille, mais ses deux fils sont tombés à Peau.
Il plonge et les ramène à flot mais ce ne sont plus que deux cadavres. Malgré tout, le père veut absolument les faire ensevelir et les ramener au port.
Il prend sa cravate, et avec elle il attache les deux cadavres corps à corps par le cou, puis il les place sur la quille à côté de lui, chacun pendant d'un côté.
C'est dans ce funèbre appareil qu'il revient au port.
Un autre qui avait avec lui son fils, son jeune enfant, chavire également et se sauve en sautant sur la quille. L'enfant qui est dans la cabine ne peut sortir et se trouve enfermé.
Le malheureux père entend ses cris à travers les parois du bateau, mais, que faire ?
Il s'épuise en vains efibrts pour arracher les planches,
LES PÊCHEBISS CANADIENNES 561
mais il est sans outils. Fendant ce temps, les appels sont plus pressants. Le père se désole.
Enfin on touche terre, on accourt, on retourne la barque, on ouvre la cabine.
L'enfant venait d'expirer.
Tout ceci est raconté avec une telle simplicité, sans émoi, ni colère, que le cœur se sert réellement.
Ce sont ces mêmes hommes qui vont s'enfermer pour tout un hiver dans leurs tristes cabanes, sans pain quelques fois.
L'année a été mauvaise et M. le docteur Fortin vient demander quelques secours pour eux. Je souhaite de tout cœur qu'il réussisse car je vous jure que quand on a vu de près de tels hommes, c'est presque les larmes aux yeux qu'on Ut ces chiffres froidement alignés dans le» rapports oJËciels et qui signifient dans leur sécheresse qu'il y aura peut-être dans quelques semaines de pauvres Acadiens qui mourront de faim.
F. M. Sauvalle.
LETTRE DE PAEIS
Une anecdote sur Victorien Sardou — Rabagas — Reprise des Pattes de Mouches — Le grand Casimir — ^Trois femmes pour un mari— Comment nos auteurs dramatiques connaissent le Cauada — Les Danichef— La femme russe— Macbeth — Etienne Marcel — Le chevalier Mignon et le château de Tire Larigof— Guerre et paix par le comte Tolstoï — Lettres de Madame de Rémusat — ^Une académie sous le Directoire — Vertu et Virtuosité.
M. Victorien Sardou a eu des débuts difficiles. Eebuté par tous les directeurs de théâtre, pauvre, sans ressources, portant en vain ses manuscrits aux auteurs, aux acteurs en renom, il faillit désespérer et s'abandonner au mauvais destin qui semblait s'acharner contre lui depuis tant d'années. Un jour qu'il avait gravi une fois de plus son calvaire dramatique en vain, il se trouva surpris dans les rues de Paris par une pluie battante) s'abrita sous une porte cochère, et se prit à se demander si sa vie valait la peine d'être vécue : des idées de suicide lui montaient comme par bouffées à la tête, son talent ne lui servait de rien, on n'avait que dédains pour lui, la faim le talonnait souvent, son ardente foi se retirait de lui et les ténèbres se faisaient dans son âme. Il quitte la place, résolu à en finir : un passant l'occupe aussitôt, mais à peine Sardou a-t-il fait quelques pas, il se retourne, et voit une énorme voiture dont une roue se détache violemment et va écraser celui qui vient de lui succéder. C'est un avertissement de la Providence qui ne veut pas que je meure, pensa-t-il aussitôt ; les diables noirs s'éloignent, le courage lui revient, et quelque temps après Déjazet joue sa première pièce avec un succès dilatant.
LETTBE DE PABIS 553
Aujourd'hui Victorien Sardou est riche, les directeurs de théâtre sont à ses pieds ; dans l'art dramatique, il vient aussitôt après MM. Augier et Alexandre Dumas, entre MM. Labiche et Pailleron ; il gagne ce qu'il veut, il est célèbre, membre de l'Académie Française et à l'apogée de son talent : son œuvre est considérable et compte trois pièces de premier ordre : la Haines Patrie^ Divorçons, beaucoup de comédies infiniment spirituelles et amusantes, comme Nos bons villageois, La famille Benoiton, Nos intimes, Les ganaches, Les vieux garçons, Uoncle Sam, Rabagas, etc. Quand vous voudrez vous distraire, faites venir son théâtre, édité par Oalmann Lévy, et vous ne vous repentirez pas d'avoir suivi mon conseil.
Il sème les mots à pleines mains. Tenez ! avant d'arriver à ces Pattes de Mouches qu'on a reprises l'autre jour à la Comédie Française, laissez-moi vous citer une simple tirade de Rabagas que je relisais ce matin. Le prince de Monaco explique l'opposition dont il est l'objet : *' Vous avez vu un de ces mauvais ménages où l'un ne fait rien sans que l'autre y trouve à redire ! L'un c'est moi, l'autre c'est mon peuple ; toas mes actes sont appréciés, dénaturés, travestis avec un art ! Exemples : Je me promène : j'ai donc bien des loisirs ! Je ne me promène pas : j'ai peur de me montrer ! Je donne un bal ; luxe effréné ! Pas de bal : quelle avarice ! Je passe une revue : intimidation militaire ! Je n'en passe pas : je crains l'esprit des troupes ! Des pétards à ma fête : l'argent du peuple en fumée ! Pas de pétards rien pour les plaisirs du peuple ! Je me porte bien l'oisiveté ! Je me porte mal : la débauche ! Je bâtis gaspillage! Je ne bâtis pas : et le prolétaire!... Ce pays ne connait que deux procédés : l'absolue routine ou le bouleversement ! Quand il sort de l'ornière, c'est pour faire sauter le coche ! l'aplanir, jamais ! "
654 NOUVELLES SOIBÉES CANADIENNES
Comme on reconnaît bien à ces traits le bon peuple de France ! Et le politicien Rabagas qui s'en prend à Tordre social des déceptions de son orgueil et des avortements de son impuissance. Et ses mots si drôles ! On Tapplaudit et il s'écrie : " Mon succès atteste une fois de plus la solidité, l'invincible évidence des immortels principes, auxquels nous sommes prêts à sacrifier : vous, ma vie, et moi la vôtre... On lui observe qu'il change bien vite de conviction : " Je change ? Je ne change pas ! Je n'en ai point ! Nous ne sommes pas chargés de croire ce que nous disons, mais de le faire croire." Et cette définition du socialisme: Les uns veulent tout garder, les autres tout prendre ; à droite la digestion, à gauche l'appétit. Voici un afiamé qui gronde à la porte ; invitons-le ; dès qu'il en sera, il ne renversera pas la table."
Mais arrivons à ces Pattes de Mcmches que le public de la première représentation a si froidement accueillies, ce qui ne les a point empêchées de se relever aux représentations suivantes et de faire de l'argent. J'étais à cette première et j'ai subi cette impression glaciale comme on subit certains courants magnétiques. Je ne me reconnaissais plus moi-même, car le matin chez moi, bien enfoncé, bien emmitoufi% dans mon fauteuil, j'avais relu la pièce avec un plaisir extrême ; et le soir, je la voyais qui faisait sur les spectateurs l'efiet des vieilles gazettes et des fusées éteintes.
En dépit de tout, je me permettrai de répéter avec M. Weiss, qu'elle est d'un vif attrait. Il est vrai qu'il n'y a pas grand chose dedans, il n'y a quasi rien, si ce n'est un perpétuel éblouissement des yeux et de l'esprit, si ce n'est l'originalité d'un talent qui se plaît dans le trémoussement, le pailleté, la poudre de perlimpinpin brillante et dorée et qui y triomphe. O'est bien quelque
chose, me direz-vous, et je n'y contredis pas : la pièce est une mousse, une dentelle, un débrouillement d'arabesques, un pétillement de bulles de savon et M. Sardou un prestigidateur incomparable.
Analysons un peu les Pattes de Mouche ! Il s'agit d'un billet, et d'un billet amoureux. La pièce est l'odyssée en trois actes des poursuites, refuites et métamorphoses de ce billet compromettant, qui a commencé par dormir trois ans dans le creux d'une figurine en vieux Sèvres représentant la déesse Flore. Prosper Bloch et Clarisse s'aimaient d'amour tendre, tendre et contrarié, comme c'est l'ordinaire. Ils se juraient d'être l'un à l'autre ; mais les fatalités, les malentendus n'ont pas manqué de faire leur office. Lorsqu'ils se rencontrent trois ans après, ils s'accusent réciproquement d'infidélité. Clarisse a épousé M. Vanhove, un Hollandais, jaloux comme un bataillon de tigres. Prosper Bloch a fait le tour du monde, il n'est pas encore marié, mais il a un certain oncle qui lui intime de le faire immédiatement, sous peine d'être déshérité. C'est i)ourquoi il vient demander à M. Vanhove la main de Mademoiselle Marthe, sa l>upille, et M. Vanhove l'a renvoyé à Madame Vanhove : si bien qu'il se trouve avoir à demander la main de la filleule à la marraine qu'il a tant aimée, dans le même château, dans le même salon, où ils ont filé le parfait amour.
Madame Vanhove repousse la démarche par un sentiment délicat : elle ne se sentirait pas assez honnête femme entre son mari et un autre homme vis-à-vis duquel elle se rappellerait toujours qu'ils se sont aimés. Figurez-vous la Pauline de Corneille entre Polyceute et Sévère, fut-ce Sévère marié. Mais Prosper Bloch n'abandonne pas aisément la partie : du temps de leur secrète idylle, Flore tenait lieu du tronc d'arbre buro-
556 NOUVELLES SOIBÉES CANADIENNES
liqne dans lequel les anciens bergers galants échangeaient leur correspondance amoureuse. Prosper et Suzanne glissaient donc leurs lettres sous les pieds de la déesse, et le dernier jour qu'ils se sont vus, le jour où la famille de Suzanne l'enlevait pour la marier de force en Hollande, elle écrivait à Prosper la violence qu'on lui faisait, elle confiait son dernier billet au vieux Sèvres et le billet y est toujours.
Qui l'aura le billet ? Prosper et madame Vanhove tournent autour de la figurine ; le premier l'emporte. Avec lui il espère contraindre Suzanne à rester neutre à son égard. Ici intervient l'héroïne de la pièce, Mademoiselle Suzanne, une femme supérieure qui a l'aversion du mariage et qui est arrivée à la trentaine sans avoir rencontré son vainqueur. De son côté, Prosper Bloch est un oisif de grande allure et de grande intelligence qui a vu les maux des hommes, qui a échappé au poison des Javanaises, chassé le tigre et déteste aussi le mariage. Voilà une comédie du cœur attachante ; deux ennemis du mariage qui finissent par 8'é];)ouser. Mais cette comédie, — et c'est ici la marque d'un esprit qui s'échappe toujours vers les combinaisons sémillantes et les accessoires, — cette comédie, M. Sardou l'a laissée là pour ne s'occuper que de son billet. Il subordonne au jeu de raquette du billet la peinture du progrès des sentiments chez Prosper et Suzanne et nous absorbe dans le cache-cache de la lettre.
Naturellement Suzanne qui vient carrément avec son amie chez Prosper, y trouve bien vite le billet ; mais alors elle s'amuse à la bagatelle, elle gamine ; elle tire le papier du pli et le remplace par un autre. C'est bien le moment de faire une attrape. Elle jette enfin le papier au feu, mais tout-à-coup elle le retire flambant et l'éteint pour se donner le plaisir de le faire brûler par Prosper lui-même.
LETTRE DE PABIS 557
Puis commencent les péripéties du papier devenu allumette, que Prosper retire de la cheminée pour allumer sa lampe, ensuite de quoi il le jette tout enflammé parla fenêtre juste au moment où rentrent les chasseurs. Petit bonhomme a la vie dure ! Chériou l'entomologiste qui a besoin d'un cornet pour y mettre un scarabée, le prend : puis de ce cornet, le p^tit Paul en cognant un peu le brûlé, refait à l'envers une lettre pour Marthe. Enfin, après trois ou quatre autres ovations, c'est Vanhove qui le brûle lui-même, sans se douter du contenu. Ouf !
Le dialogue reste étincelant de verve et de grâce. Voulez- vous quelques échantillons ? Suzanne arrivant avec Clarisse chez Prosper, demande naturellement si on peut entrer. " Je vous répondrai, Madame, à l'orientale, qu'un rayon de soleil à ses entrées partout. — Et quand on n'est pas rayon de soleil ? — Qu'importe si l'on est parfum de rose ? " Et cette jolie tirade sur notre amour du bibelot : ** Nos meubles bric-à-brac; nos livres bric-à-brac ; nos idées et nos amours, bric-à-brac ; nous n'aimons plus que l'étranger ou l'étrange, bric-à-brac. Aussi montrez-moi un monsieur, assis dans un fauteuil à bascule américain, comme celui-ci, devant une table flamande, recouverte d'un tapis algérien, et buvant dans de la porcelaine de Saxe une liqueur chinoise, en fumant du tabac turc, après un diner à la russe, où il a parlé sport en anglais à sa femme qui lui a répondu musique en italien, je vous dirai de suite : c'est un français."
J'en passe et des meilleurs. L'interprétation des Pattes de Mouches en soutient l'agrément, sans toutefois arriver à la perfection. Tebose a composé admirablement le rôle sévère et froid de Vanhove, Coquelin aîné a des parties excellentes, mais il ne garde pas assez l'air
de supériorité qui convient à Tesprit de Prosper, ses costumes du premier et du second acte sont déplorables. Melle Suzanne, (Blanche Pierron) doit être plus montée en couleur que cela ; je la comprend plus brève, plus nette, plus décisive ; elle ne joue pas assez en dehors.
M. Coquelin cadet montre beaucoup de finesse à représenter un personnage qui n'en a pas.
Il y a beaucoup de reprises par le temps qui court et les Pattes de Mouches ne sont nullement isolées. Ainsi aux Variétés on a repris avec succès Le grand Casimir, sorte de comédie bouffe fort gaie et jouée en perfection par Melles Chaumont, Baron, Dupuis et Léonce. Les types en sont restés : le bel et grand Casimir de souspréfet devenu écuyer et dompteur par passion pour Angélina, Sotherman le poète amoureux aussi de l'étoile, le grand duc de n'importe quoi, qui a le chic et le chèque, tout prêt à monter à cheval pour suivre la caravane en faisant l'annonce de la troupe nomade, et Angélina, la diva romanesque, nerveuse et vertueuse par adoration pour le grand Casimir.
Au théâtre Cluny, reprise de Trois femmes pour un mari, autre bouffonnerie fort spirituelle ma foi, où l'auteur nous prouve qu'il n'a jamais traversé l'Océan et qu'il ne sait nullement où se trouve le Canada. Figurez-vous qu'il a mis en scène un canadien, et savezvous ce qu'il en fait ? Un homme des tropiques qui chasse le tigre dans les pampas et s'enrichit en plan-
LSTTRB DE PARIS 559
tant de la canne à sucre. Il y a là aussi une jeune américaine assez désopilante qui, pour s'assurer de Tamour d'un prétendant, lui pose un petit chronomètre sur la poitrine ; une invention yankee qui sert à reconnaître si l'amour est de bonne qualité, garanti et contrôlé.
A la Porte St. Martin, reprise des Danichef de Pierre Newski, jouée en perfection par Madame Pasca. La pièce est de grande allure et de grand style, on sait qu'Alexandre Dumas y a mis sa griffe. Citons-en quelques traits. On demande à un français de définir la femme russe. " Quand Dieu eut fait la femme, il réfléchit un moment et dit : Il faut faire mieux et pire... et il fit la femme russe. Ceux qui aiment se sacrifient quelquefois ; ceux qui sont aimés, jamais. Quand nous aimons un autre homme, l'homme qui nous aime est bien est bien peu de chose pour nous. Que le diable emporte l'amour ! Il s'en gardera bien, c'est lui qui Ta apporté. Et cette déclaration d'Osipe à sa fiancée : ** N'es-tu pas plus blanche que pette marguerite, plus fraîche que cette rose ; tes yeux ne sont-ils pas plus ombragés, plus profonds que cette belle pensée ? Ces fleurs n'ont que^réclatjde la surface ; toi, tu as une âme qui éclaire ta beauté."
A la Renaissance, une pièce fort médiocre, V Amazone^ très-bien interprétée par Mlle Julien et par M. Gralipaux. Hier à l'Odéon première représentation des Macbeth de Jules Lacroix, et il y a quelques jours au Théâtre Ly-
rique, opéra en quatre actes, paroles de M. Louis Gallet, musique de M. Camille Saint-Saërs. Malgré les qualités de premier ordre que déploie le maestro, son œuvre n'a eu qu'un succès d'estime. Son Marcel ne se défait pas assez de sa gravité et de son procédé religieux. Je ne doute pas que le plaîn chant ait été toute la musique du 14me siècle, mais il ne doit pas supprimer le mouvement du drame et y remplacer la passion. On ne comprendra jamais qu'Etienne Marcel manque d'enthousiasme et il en manque ; il n'est pas même un tribun qui déclame avec véhémence. C'est un homme d'église, un religieux qui psalmodie. Quelle est donc cette force du système, pour qu'un artiste de la valeur de Saint-Saërs se retourne contre son art et contre luimême ? pour que celui qui peut ne veuille plus ? pour que celui qui a domination sur les âmes se refuse d'user de cette domination admirable, qu'il s'interdise de les entraîner, de les émouvoir, de les passionner et de les charmer ?
Faut-il vous parler, du chevalier Mignon, l'opérette des Bouffes ? Avouons-le ? Elle n'est pas bien neuve, elle met à la scène un chapitre de Faublas ; elle n'est pas bien morale non plus, quoiqu'elle finisse par un mariage ; elle n'a pas bien le sens commun. Cependant on s'amuse, et puisj cela est joué, chanté à merveille.
Je préfère de beaucoup, dans le même genre, le Château de Larigot, opérette fantastique en trois actes, musique de M. Q-aston Serpette, paroles de MM. Blum et Raoul Toché. Tout y est vif, enlevé et réalise des prodiges de bouffonnerie, assaisonnée d'humour et de sel. Le mot de l'horizontale Agathe de Buttemblanc à sa
camériste qui lui présente la note d'un fournisseur : " Mais laissez-moi donc tranquille ; vous voyez bien que je suis seule ! " est d'excellente comédie. Elle est sublime, celte réplique d'un faux général mexicain à un collègue, non moins imaginaire, qui s'étonne de voir briller tant de décorations extraordinaires sur sa poitrine: "J'en ai beaucoup d'autres que je mets dans le dos pour que l'ennemi les voie."
Voilà une revue sommaire de ce qu'on joue en ce moment. Dans quelques semaines, nous aurons une nouvelle pièce de M. Dumas à la comédie française ; une de M. Sardou au Vaudeville. A la Renaissance, on va répéter Fouché, drame en cinq actes de M. Gilbert Augustin Thierry, sur lequel je vous donnerais des détails inédits, si la place ne manquait ; — enfin M. Pailleron donnera deux pièces au printemps, une à la Comédie française, une autre au Q-ymnase. Je leur garantis un succès pareil à celui du Monde où Von s^ennuie.
Les chefs d'œuvre ne courent pas les rues, et quand
on en déniche un, il faut s'empresser de le signaler.
Laissez-moi vous conseiller de demander le livre
du comte Tolstoï, Guerre et Paie, chez Hachette,
3 volumes in-douze, édition bon marché. Le comte
Tolstoï " est le plus grand écrivain de la Russie, son
roman est une peinture prodigieusement vivante du
monde russe au commencement du siècle. Dans un
salon littéraire où je me trouvais l'autre soir, MM. Pail-
562 NOUYELLES SOIRÉES CANADIENNES
ieron et Augier s'accordaient à dire qu'ils n'avaient jamais rien lu de pareil : " c'est absolument original et particulier, observaient-ils, cela sort du cerveau et ne ressemble à rien."
Deux autres grands succès littéraires : Le tome troisième de la Correspondance de Madame de Rémusat, et une Académie sous le Directoire, par M. Jules Simon. (Oalmann Lévy, éditeur).
Un joli mot au sujet de M. Pailleron qui vient de composer sur les prix Monthion un discours qu'il lira bientôt à l'Académie Française, et dont M. Labichei son ami, dit merveilles : Quelqu'un demande s'il prêche d'exemple — Pourquoi pas ? — En tout cas, fait Madame B... il ne s'agit pas ici de vertu, mais de virtuosité.
Victor du Bled.