LA DOCTRINE MUNROE
Il en est de la doctrine Munroe comme de beaucoup d'autres questions politiques qui n*ont jamais été complètement définies; tout le monde en parle, tout le monde Tinvoque, les uns l'attaquent, les autres la défendent, et tous sans savoir au juste en quoi elle consiste ou en la dénaturant au point de la rendre absolument difilêrente de l'idée première de son promoteur.
La dernière élection des Etats-Unis a remis la doctrine Munroe sur le tapis et Ton a encore rompu lances pour et contre ; aussi serait-il peut-être bon une fois pour toutes d'établir en quoi elle consiste réellement, dans quel but elle a été proclamée et comment elle a été faussée au point de devenir un danger pour les nations même qu'elle devait protéger.
En 1824, l'Espagne eut quelques velléités de récupérer par la force ses colonies perdues dans le continent américain. Le Mexique venait de proclamer son indépendance, les colonies sud-américaines venaient de secouer le joug, et l'Espagne ne pouvait, sans colère, voir ses anciennes possessions prendre leur libre essor et se dégager aussi facilement de la vieille métropole. Les états de l'ancien continent menaçaient de l'aider dans sa tâche et de seconder ses efforts pour reconquérir par la force ses anciennes possessions. Munroe, alors président des Etats-Unis, lança une proclamation où il appelait le nouveau continent tout entier du Nord au Sud au secours des jeunes nationalités de l'Amérique Espagnole.
Il refusait à Tancieii continent le droit de s'immiscer dans les affaires du nouveau et de lui imposer ainsi sa volonté.
C'est de cette proclamation que Ton a tiré, après coup, la fameuse devise " America for Americans " qui traduisait fort bien à cette époque l'intention de Munroe.
Malheureusement, depuis cette époque, les Américains lui ont donné une extension qui n'était jamais entrée dans l'esprit de son auteur. Pour les Américains avancés, l'Amérique aux Américains signifie l'Amérique aux Etats-Unis.
Ils réclament non seulement leur prépondérance sur le continent, mais encore l'absorption future de toutes les nationalités de descendance latine.
La politique des Etats-Unis n'a jamais varié à cet égard.
En 1848 les Etats-Unis enlèvent par le traité de Q-uadalupe, le 2 février, la moitié du territoire mexicain, le Texas, l' Arizona, le nouveau Mexique.
En 1849 le général Frémont envahit la Haute Californie annexée ensuite à l'Union.
Quand il s'est agi de créer un canal à travers l'isthme de Tehuantepec, les Etats-Unis, par le traité Clayton- Bulwer, s'étaient arrogé le droit de garnison dans l'isthme.
Plus tard, quand il s'est agi de creuser le canal de Panama, ils ont prétendu y exercer un droit de police maritime.
LA DOCTRINE MONKOE 565
L'action diplomatique des Etats-Unis a été la même au Pérou.
Le ministre Hurlburt avait assuré aux Péruviens que les Etats-Unis ne permettraient pas aux Chiliens d'annexer une seule parcelle de leur territoire.
Un an après, le ministre Logan les pousse à céder les provinces de Tarapaca et d'Antofagasta et à rendre celles de Tacna et d'Arica.
Les Etats-Unis l'ont faussée à dessein et leurs eflForts pour soulever Cuba et jeter les révoltés dans leurs bras une fois la liberté conquise, est une autre preuve de cette sombre machination.
Il y va de l'honneur de l'Amérique entière de réclamer la propriété d'un grand principe proclamé pour le salut de tous et que quelques-uns cherchent à escamoter à leur profit.
Le mouvement a déjà commencé, l'année dernière, à Caracas, lorsque les délégués de l'Amérique Espagnole, réunis pour le centenaire de Bolivar, organisèrent, sous la présidence de Guzman Blanco, une conférence dont le but était de jeter les bases d'une alliance de l'Amérique Latine.
D'un autre côté, la défaite de Blaine est un autre indice de la protection qui élèvent les gens de cœur contre cette politique fratricide.
Que chacun comprenne donc bien la partie de cette belle devise et que les politiciens éhontés ne l'emploient plus, comme dirait M. Prudhomme, à la fois i)our défendre les républiques sœurs et aussi i)our les combattre.
J. A. N. Provencheh.