CHAPITRE XXVI
et Mon cher Radin-Mantri
c Cette lettre ne me précédera pas de beaucoup. — Je retourne dansTInde, et probablement je n'en sortirai plus. — Tu te rappelles avec quelle ardeur je désirais visiter l'Europe, le pays de la civilisation, comme on appelle cela; mais Dieu damne mes yeux! si j'avais suce que c'était, je ne me serais pas dérangé.
« Je suis en France à présent, un pauvre pays, à Paris, une sale ville ; ^— il est difficile de s'y amuser convenablement. — D'abord il y pleut toujours, et le soleil n'y paraît qu'en gilet de flanelle et en bonnet de coton; il a l'air d'un vieux bonhomme perclus de rhumatismes. — ^Les arbres ont de toutes petites feuilles et seulement pendant trois mois de Tannée; pour toute chasse, des lapins, ou tout au plus quelques méchantssangliers ou quelques mauvais loups qui n'ont pas seulement la force de manger une douzaine de paysans.
« Les hommes sont horriblement laids^ etlesfemmes...
Oh ! 0,1 ah ! — Los gniis riches, ou qui fiassent pour tels^ n'ont f)îis ^oulc■IIlont une pièce de vingt-cinq mille francs dans leur iio.-lio, et. si en se promenant il leur prend fantaisie* flo faire reculer leur tilbury dans une devanture de boutiqne ou (rOcrasor un manant ou deux, ils sont obligés de iiiisïiT Ifur cîjapeau en gag(î ou d'aller emprunter de Tar^'ont à un de leurs ainis.
a II y a une ot-rt line classe de jpunes ji^'us que l'on appellf f.ishionahlf'S, c'est-à-dire jeunes fj^en^à la mode; cV'st une sin-ulif'ie vie que la leur. L'habit du plus éN'ir.'inl d'f ii're eux ne vaut p:is mille francs, et les trois qiiiirts du t^iiips ils le doivent; leur supnMue raflinement coiisi-t'! îi i)r>]ifr des hottes vfrnies et des gants blancs. — l.'ne paire de bol tes (.ou te quariuitt* francs; une paire de ^MutS; ti-«ùs l'nmf'S ou cent hous. — Luxe lit.uiique ! -^ Leurs Vinr-îiirnts sont d'un drapa peu pn:s pareil à celui dfs [loiii'-rs. df's niarehands de salade et des avocats; il rsl l!">-M;r;icil«,' de distinpr^fr un ^Tand sei^' rieur, un fils (h' !'■!!,"' ■. d'un prof» '>>r' 111* d'écriture an[;laise en vhigtqii.'iî:.'- li. '-iiS.
'< T- ^ :!j'-,. i.'urs dînant «iaus rleux ou trois cafés accré- 'iit ■> ]i. V !.i ii:od(', ()iï tmit le iinjii'le peut allfr, (•! où Ton i!-rji.r «ITlir jissls à la iiit*frne table qu'un vaudevilliste ou un r;i-fMii' t\f' ['• lilllelons qui vi^'iiî «Ir tnuclif-r son mois et vent se; (lrdcMnniis;:f'r de huit jours d'al»?lin<'nfe. Ces cafés sont les {)!'.<- ;j|)nnjinjd)les fjîir^f)!»'.^ .lu nj'>nde; on n'y peut ri^'ii a\oii-: vous demandez ujie bn^se de bisun ou des pi- tis r!'«''lcj,li:.fii ii hi ponW'Itr. nij \o;in n'^;u'<h* d'un air inl-Mf. CM,.;:!-!. ^1 vous disiï-z rjKflqufj (.'iKise d'extraordi- Tj. !!;'■: — b'iir >"inpe à l;i toituu a ranini'nt dfs écailles^ M \/in i:-- {]n-]\('i\cz i>ris rlaiis It'ur ('it\e une ^'uutte de Tolv .y i.:i r!,'' r-chir.iZ antiicntique.
a Aji! ■- Ifiir din<*r, njessi"urs les f.ishionables vont à nn <:;ii!f»:f qn»- l'on n";nïme l'Opéra: c'est une espèce de bîi 'f]::»- ru bois et cii t«»ilo ;iv«m; des dorures passées « I d.'^ e.^jj.'ceade barbouiila'jes en manière de papier peint
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d'une magnificence suffisante pour montrer des singes acrobates et des ânes savants. — Il est du bon genre de se placer dans une des boîtes oblongues qui avoisinent le plus quatre grosses colonnes d'un corinthien repoussant, qui ne sont pas même de marbre. — De ces loges il "est impossible de rien voir ; c'est probablement pour cela qu'elles sont plus recherchées que les autres.
c( Je me suis demandé très-longtemps quel plaisir on pouvait trouver là dedans. Il paraît que l'amusement consiste à voir les jambes des danseuses jusqu'à la tête. — Ces jambes sont habituellement fort médiocres et revêtues d'un maillot rembourré. — Ce qui n'empêche pas les vieillards de l'orchestre de récurer les verres de leurs lorgnettes avec une grande activité.
a Le reste du temps, on fait un tapage énorme sous je ne sais quel prétexte de musique. La pièce qu'on joue est toujours la même, et les vers sont écrits par les plus mauvais poètes qu'on puisse trouver.
a Quand il n'y a pas opéra. Ton se promène avec un cigare à la bouche sur un boulevard qui n'a pas deux cents pas de long, sans ombre, sans fraîcheur, où l'on n'a place pour poser sa botte que sur le pied de ses voisins.
— Ou bien l'on va en soirée. Aller en soirée est un des plus inexplicables plaisirs de l'homme civilisé. — Voici ce que c'est qu'une soirée. On fait venir quatre cents personnes dans une chambre où cent seraient déjà mal à leur aise ; les hommes sont en noir, comme des croque-morts; les femmes ont les plus étranges costumes de la terre : des gazes, des rubans, des épis de faux or, le tout valant bien quinze francs. Leurs robes, impitoyablement décolletées, trahissent des misères de contours inimaginables.
— Je ne m'étonne pas que les maris ne soient point jaloux et laissent généralement à d'autres le soin de coucher avec leurs femmes ! Tout le monde est debout, plaqué contre le mur; les femmes sont assises séparément, et personne ne leur parle, excepté quelques vieux êtres
chauves et ventrus; le piano, exécrable invention, pleur* niche piteusement dans un coin, et le piaulement aigu de quelque cantatrice célèbre surmonte, de temps en temps, \o bourdonnement sourd de rassemblée. — Des palefreniers ou des portiers déguisés en laquais apportent quelques gâteaux et quelques verres de mélanges fades, sur lesquels tout le monde se rue avec une avidité dégoûtante.
c( Los gens les plus aisés dansent eux-mêmes comme s'ils n'avaient pas le moyen de payer des danseurs.
a Tu serais bien étonné, mon bon Radin-Mantri, de voir de près la civilisation : la civilisation consiste à avoir des journaux et des chemins de fer. Les journaux sont de grands -morceaux de papier carrés qu'on répand le matin par la ville ; ces papiers, qui ont l'air d'avoir été imprimés avec du cirage, contiennent le récit des événements de la ville : les chiens qui se sont noyés, les maris qui ont été battus par leurs femmes, et des considérations sur l'état des cabinets de l!Kurope, écrites par des gens qui n'ont jamais su lire et dont on ne voudrait pas pour valets de chambre. Los chemins de fer sont des rainures où l'on fait galoper dos marmites ; spectacle récréatif !
« Outre les journaux et les chemins de fer, ils ont une espèce (le mécanique con-sti-tu-ti-on-nelle avec un roi qui règne et ne gouverne pas ; comprends-tu ? Quand ce pauvre diable de roi a besoin d'un million, il est obligé de le domander à trois cents provinciaux qui se réunissent au bout d'un pont et parlent toute Tannée sans tenir compte de ce que l'autre orateur a dit avant eux. On répond à un discours sur la mélasse par une philippique sur la pêche fluviale.
a Voilà la façon de vivre des Européens.
a Leurs mœurs intérieures sont encore plus étranges : on entre chez leurs femmes à toute heure du jour et de la nuit ; elles sortent et vont au bal avec le premier venu ; la jalousie parait être inconnue à ce peuple. Les pairs do
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France^ les généraux, les diplomates, prennent habituellement pour maîtresses des danseuses de TOpéra, maigres comme des araignées, qui les trompent pour des perruquiers, des machinistes, des gens de lettres ou des nègres. — Ils le savent très-bien, et ne leur en font pas plus mauvais visage, au lieu de les faire coudre dans des sacs et jeter à la rivière, comme il conviendrait. — Un goût singulier et presque général chez ce peuple, c'est Tamour des vieilles femmes. Toutes les actrices adorées et fêtées du public ont au moins soixante ans ; ce n'est guère que vers leur cinquantième année que Ton s'aperçoit qu'elles sont jolies et qu'elles ont du talent.
a Quant à l'état des arts, il est loin d'être éblouissant : tous les beaux tableaux des galeries sont d'anciens maîtres. — 11 y a cependant à Paris un poëte, dont le nom finit en go, qui m'a paru faire des choses assez congrùment troussées; mais, après tout, j'aime autant le roi Soudraka, auteur de Vasantesena.
« Je ne me suis guère amusé en Europe, et la seule chose agréable que j'y aie vue est une petite fille nommée Musidora, que j'aurais voulu enlever et mettre dans mon sérail; mais, avec ses stupides idées européennes, elle aurait été très-malheureuse, et rien ne me déplaît plus que d'avoir devant moi des mines allongées.
a Je partirai dans quelques jours. J'ai frété trois vaisseaux pour emporter d'ici ce qui en vaut la peine : je brûlerai le reste. — L'Eldorado disparaîtra comme un rêve, un ou deux barils de poudre feront l'affaire.
« Adieu, vieille Europe qui te crois jeune : tâche d'inventer une machine à vapeur pour confectionner de belles femmes, et trouve un nouveau gaz pour remplacer le so leil, — Je vais en Orient; c'est plus simple l »