‹ NouvellesChapitre 33 sur 56 · OMPHALE · texte numérisé non relu

OMPHALE

HISTOIRB ROCOCO.

Mon oncle, le chevalier de ***, habitait une petite maison donnant d'un côté sur la triste rue des Tournelleset de Tautre sur le triste boulevard Saint-Antoine. Entre le boulevard et le corps du logis, quelques vieilles charmilles, dévorées d'insectes et de mousse, étiraient piteusement leurs bras décharnés au fond d'une espèce de cloaque encaissé par de noires et hautes murailles. Quelques pauvres fleurs étiolées penchaient languissamment la tête comme des jeunes filles poitrinaires, attendant qu'un rayon de soleil vînt sécher leurs feuilles à moitié pourries. Les herbes avaient fait irruption dans les allées, qu'on avait peine à reconnaître, tant il y avait longtemps que le râteau ne s'y était promené. Un ou deux poissons rouges flottaient plutôt qu'ils ne nageaient dans un bassin couvert de lentilles d'eau et de plantes de marais.

Mon oncle appelait cela son jardin.

Dans le jardin de mon oncle, outre toutes les belles choses que nous venons de décrire, il y avait un pavillon passablement maussade, auquel, sans doute par antiphrase, il avait donné le nom de Délices. Il était dans un état de dégradation complète. Les murs faisaient ventre ; de larges plaques de crépi s'étaient détachées et gisaient à terre entre les orties et la folle avoine; une moisissure putride verdissait les assises inférieures ; les bois des vo-

ZIZ I^UUVKLLI:.».

lets ci des portes avaient joiié^ et ne fermaient plus oa fort mal. Une espèce de gros pot à feu avec des effluvei rayonnantes formait la décoration de l'entrée principale ; car, au temps de Louis XV^ temps de la con>truction des I)(}lices, il y avait toujours, par précaution, deux entrées. Des oves, des cliicoréos et des volutes surchargeaient la corniche toute démantelée par l'infiltration des eaux pluviales. Biof, c'était une fabrique assez lamentable à voir que les Iféliccs de mon oncle le chevalier de ***.

Cette pauvre ruine d'hier, aussi d<*labrée que si elle eût eu mille ans, ruine deplâtrect non de pierre, toute ridée, toute gercée, couverte de lèpre, rongée de mousse et de salpêtre, avait Tair iWin de ces vieillards i)récoces, usés par de sales débauchas; elle n'inspirait aucun respet^t, car il n'y a ri<Mi d'aussi laid et d'aussi misérable au monde qu'une viril le robe de ^^tze et un \ieux mur de plâtre, deux choses rjui ne (ir)iv<'nt pas durer et qui durent. C'<'t:'it dans ce pavillon que mon oncle m'avait logé, L'intérir nr n*r*n était pas moins rococoqwe rextérieur, quoiqu'un peu mieux conservé. Le lit était de lampas Jaune à grandes Heurs blanches. Une pendule de rocaille posait sur un piédouche incrusté de nacre et d'ivoire. Une guirlande de ros^s pompon circulait coquettement autour d'une glace de Venise; au-dessjis des portes Icsquatre saisons étaient peintes en camaïeu. Une belle dame, poudrée à frimas, avec un corset bleu de ciel et une échelle de rubans de la même couleur, un arc dans la main droite, une p(M'drix dans la main gauche, un croissant sur le front, un hivrier à ses [)ieds, se pn^lassait et souriait la plus^M-acieusement du monde dans un large cadre ovale. C'était une des anciennes maîtresses de mon oncle, qu'il avait lait [)eiudre en Diane. L'ameublement, comme on voit, n'était pas des plus modernes. I^ien n'empêchait que Ton neseenit au temps de la Uégence, et la tapisserie nivtiioloi^iqur^ qui tendait les nuirs complétait l'illusion ne peut mieux.

OMPHALB. 213

La tapisserie représentait Hercule filant aux pieds d'Omphale. Le dessin était tourmenté à la façon de Vanloo et dans le style le plus Pompadour qu*il soit possible d'imaginer. Hercule avait une quenouille entourée d'une faveur couleur de rose ; il relevait son petit doigt avec une grâce toute particulière, comme un marquis qui prend une prise de tabac, en faisant tourner, entre son pouce et son index, une blanche flammèche défilasse; son cou nerveux était chargé de nœuds de rubans, de rosettes, de rangs de perles et de mille affiquets féminins ; une large jupe gorge de pigeon, avec deux immenses paniers, achevait de donner un air tout à fait galant au héros vainqueur de monstres.

Omphale avait ses blanches épaules à moitié couvertes par la peau du lion de Némée; sa main frêle s'appuyait sur la noueuse massue de son amant ; ses beaux cheveux blond cendré avec un œil de poudre descendaient nonchalamment le long de son cou, souple et onduleux comme un cou de colombe; ses petits pieds, vrais pieds d'Espagnole ou de Chinoise, et qui eussent été au large dans la pantoufle de verre de Cendrillon, étaient chaussés de cothurnes demi-antiques, lilas tendre, avec un semis de perles. Vraiment elle était charmante ! Sa tête se rejetait en arrière d'un air de crânerie adorable ; sa bouche se plissait et faisait une délicieuse petite moue; sa narine était légèrement gonflée, ses joues an peu allumées; un assassin, savamment placé, en rehaussait l'éclat d'une façon merveilleuse; il ne lui manquait qu'une petite moustache pour faire un mousquetiiire accompli.

Il y avait encore bien d'autres personnages dans la tapisserie, la suivante obligée, le petit Amour de rigue ir ; mais ils n'ont pas laissé dans mon souvenir une silhouette assez distincte pour que je les puisse décrire.

En ce ten)ps-là j'étais fort jeune, ce qui ne veut pas dire que je sois très-vieux aujourd'hui ; mais je venais de sortir du collège, et je restais chez mon oncle en attendant que

Z14 KV\jyt.hLKS,

j'eusse fait choix d'une profession. Si le bonhomme avait pu prévoir que j'embrasserais celle de conteur fantasfr que^ nul doute qu1l ne m'eût mis à la porte et déshérité irrévocablement ; car il professait pour la littérature en général^ et les auteurs en particulier^ le dédain le plus aristocratique. En vrai gentilhomme qu'il était^ il voulait faire pendre ou rouer de coups de b&ton^ par ses gens, tous ces petits grimaudsqui se m(ilent de noircir du papier et parlent irrévérencieusement des personnes de qualité Dieu fasse paix à mon pauvre oncle ! mais il n'estimait réellement a;i monde que l'épître à Zétulbé.

Donc je venais de sortir du collège. J'étais plein de rêves et d'illusions; j'étais naïf autant et peut-être plus qu'une rosière de Salency. Tout heureux de ne plus avoir de pensums à faire^ je trouvais que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Je croyais à une infinité de choses; je croyais à la bergère de M. de Florian^ aux moutons peignés et poudrés à blanc ; je ne doutais pas un instant du troupeau de madame Deshouliëres. le pensais qu'il y avait effectivement neuf muses^ comme Taffirmait VAppmdix de Dus et Heroîbus du père Jonvency. Mes souvenirs de Berquin et de Gessner mecréaient un petit monde où tout était rosc^ bleu de ciel et verW pomme. sainte innocence! sancta simplicitasî conune dit Mépliistopliélès.

Quand je me trouvai dans cette belle chambre^ chambre à moi, à moi toutseul^ je ressentis une joie à nulle autre seconde. J'inventoriai soigneusement jusqu'au moindre meuble; je furetai dans tous les coins^ et je l'explorai dans tous les sens. J'étais au quatrième ciel, heureux comme un roi ou deux. Après le souper (car on soupait chez mon oncle), charmante coutume qui s'est perdu, avec tant d'autres non moins charmantes que je regrette de tout ce que j'ai de cœur, je pris mon bougeoir et je me retirai, tant j'étais impatient de jouir de ma nouvdlft demeure.

OMPQ ALB. SIS

En me déshabillant^ il me sembla que les yeux d'Omphale avaient remué; je regardai plus attentivement, non sans un léger sentiment de frayeur, car la chambre était grande, et la faible pénombre lumineuse qui flottait autour de la bougie ne servait qu'à rendre les ténèbres plus visibles. Je crus voir qu'elle avait la tête tournée en sens inverse. La peur commençait à me travailler sérieusement ; je soufflai la lumière. Je me tournai du c6té du mur, je mis mon drap par-dessus ma tête, je tirai m«n bonnet jusqu'à mon menton, et je finis par m'endormir.

Je fus plusieurs jours sans oser jeter les yeux sur la maudite tapisserie.

Il ne serait peut-être pas inutile, pour rendre plus vraisemblable l'invraisemblable histoire que je vais raconter, d'apprendre à mes belles lectrices qu'à cette époque j'étais en vérité un assez joli garçon. J'avais les yeux les plus beaux du monde : je le dis parce qu'on me l'a dit ; un teint un peu plus frais que celui que j'ai maintenant, un vrai teint d'œillet; une chevelure brune et bouclée que j'ai encore, et dix-sept ans que je n'ai plus. Il ne me manquait qu'une jolie marraine pour faire un très-passable Chérubin; malheureusement la mienne avait cinquante-sept ans et trois dents, ce qui était trop d'un côté et pas assez de l'autre.

Un soir, pourtant, je m'aguerris au point de jeter un coup d'œil sur la belle maîtresse d'Hercule; elle me regardait de l'air le plus triste et le plus langoureux du monde. Cette fois-là j'enfonçai mon bonnet jusque sur mes épaules et je fourrai ma tête sous le traversin.

Je fis cette nuit-là un rêve singulier, si toutefois c'était un rêve.

J'entendis les anneaux des rideaux de mon lit glisser en criant sur leurs tringles, comme si Ton eût tiré précipilanmient les courtines. Je m'éveillai; du moins dans mon rêve il me sembla que je m'éveillais. Je ne vis peiv scnne.

isv f:%\M\) 1 CàijM^Kto»

La lune donnait sur les carreaux et projetait dans II chambre sa lueur bleue et blafarde. De grandes onibrc& des formes bizarres^ se dessinaient sur le plancher et siii les murailles. La pendule sonna un quart ; la vibratîoi fut h)ugue à s'éteindre ; on aurait dit un soupir. Les pul salions du balancier^ qu'on entendait parfaitement^ re» semblaient à s'y méprendre au cœur d'une personiu émue.

Je n'étais rien moins qu'à mon aise et je ne savais trof que penser.

(Jn furieux coup de vent fit battre les volets et ployer h vitrage de la fenêtre. Les boiseries craquèrent^ la tapisse* rie ondula. Je me hasardai à regarder du côté d'Omphalej soupçonnant confusément qu'elle était pour quelque chcai dans tout cela. Je ne m'étais pas trompé.

La tapisserie s'agita violemment. Omphale se détadu du mur et sauta légèrement sur le parquet; elle vint i mon lit en ayant soin de se tourner du côté de l'endroit. Je cnjis qu'il n'est pas nécessaire de raconter ma stupé< faction. Le vieux militaire le plus intrépide n'aurait pal été trop rassuré dans une pareille circonstance^ et je n'étiiis ni vieux ni militaire. J'attendis en silence la fin de l'aventure.

Une petite voix flûtée et perlée résonna doucement 1 mon oreille^ avec ce grasseyement mignard affecté soui la Régence par les marquises et les gens du bon ton :

a Est-ce que je te fais peur^ mon enfant ? 11 est vrai que tu n'es qu'un enfant ; mais cela n'est pas joli d'avoii peur des dames^ surtout de celles qui sont jeunes et tl \eulent du bien ; cela n'est ni honnête ni français; il fiiul t(^ corriger de ces craintes-là. Allons^ petit sauvage^ quitta cette mine et ne te cache pas la tête sous les couvertuna 11 y aura beaucoup à faire à ton éducation^ et tu n'ei guère avancé^ mon beau page; de mon temps les Cher» bins étaient plus délibérés que tu ne l'es.

— Mais, dame, c'est que...

Page 1