OMPHALE
— C'est que cela te semble étrange de me voir ici et non !à, dit-elle en pinçant légèrement sa lèvre rouge avec ses dents blanches, et en étendant vers la muraille son doigt \ j long et effilé. En effet, la chose n'est pas trop naturelle; ï mais, quand je te Texpliquerais, tu ne la comprendrais guère mieux : qu'il te saCîse donc de savoir que tu ne cours aucun danger. \
— Je crains que vous ne soyez le... le...
— Le diable, tranchons le mot, n'est-ce pas? c'est cela que tu voulais dire; au moins tu conviendras que je ne suis pas trop noire pour un diable, et que, si l'enfer était ( peuplé de diables faits comme moi, on y passerait son temps aussi agréablement qu'en paradis.
Pour montrer qu'elle ne se vantait pas, Omphale rejeta en arrière sa peau de lion et me lit voir des épaules et un sein d'une forme parfaite et d'une blancheur éblouissante.
« Eh bien ! qu'en dis-tu î fit-elle d'un petit air de coquetterie satisfaite.
— Je dis que, quand vous seriez le diable en personne, je n'aurtiis plus peur, madame Omphale.
— Voilà qui est parler; mais ne m'appélea; plus nî madame ni Omphale. Je ne veux pas être madame pour toi, ; et je ne suis pas plus Omphale que je ne suis le diable.
— Qu'êtes-vous donc, alors?
— Je suis la marquise de T***. Quelque temps après mon mariage le marquis fit exécuter cette tapisserie pour mon appartement, et m'y fit représenter sous le costume d'Omphale; lui-même y figure sous les traits d'Hercule. C'est une singulière idée qu'il a eue là; car. Dieu le sait, personne au monde ne ressemblait moins à Hercule que le pauvre marquis. Il y a bien longtemps que cette chambre n'a été habitée. Moi, qui aime naturellement la com-
' pagnie, je m'ennuyais à périr, et j'en avais la migraine. Être avec son mari, c'est être seule. Tu es venu, cela m'a réjouie ; cette chambre morte s'est ranimée, j'ai eu à m'occuper de quelqu'un. Je te regardais aller et venir, je
t'écoutais dormir et rêver ; je suivais tes lectures. Je te :\ !; trouvais bonne grâce, un air avenant, quelque chose qui
me plaisait : je t'aimais enfm. Je tâchai de te le faire comprendre ; je poussais des soupirs, tu les prenais pour ceux du vont ; je te faisais des signes, je te lançais des œillades langoureuses, je ne réussissais qu'à te causer des frayeurs horribles. En désespoir de cause, je me suis décidée à la d(';marche inconvenante que je fais, et à te dire franchement ce que tu ne pouvais entendre à deim-mot. Maintenant que tu sais que je t'aime, j'espère que....e »
La convt^sation en était là, lorsqu'un bruit de clef se fil entendre dans la serrure.
Omphale tressaillit et rougit jusque dans le blanc des yeux.
a Adieu ! dit-elle, à demain, d Et elle retourna à sa muraille à reculons, de peur sans doute de me laisser voir son envers.
C'était Baptiste qui venait chercher mes habits pour les brosser.
a Vous avez tort, monsieur, me dit-il, de dormir les rideaux ouverts. Vous pourriez vous enrhumer du cerveau ; cette chambre est si froide ! »
En effet, les rideaux étaient ouverts ; moi qui croyais n'avoir fiiit qu'un rêve, je fus très-étonné, car j'étais sûr qu'on les avait fermés le soir.
Aussitôt (]ue Baptiste fut parti, je courus à la tapisserie. Je la [):il[)ai dans tous les sens; c'était bien une vraie tapisserie de laine, raboteuse au toucher comme toutes les tapisseries possibles. Omphale ressemblait au char* niant fantôme de la nuit comme un mort ressemble à un vivant. Je relevai le pan; le mur était plein; il n'y avait ni panneau masqué ni porte dérobée. Je fis seulement cette remarque, que plusieurs fils étaient rompus dans le morceau de terrain où portaient les pieds d'Omphale. Cela me donna à penser.
Je fus toute la journée d'une distraction sans pareille;
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j'attendais le soîr avec inquiétude et impatience tout ensemble. Je me retirai de bonne heure, décidé à voir comment tout cela finirait. Je me couchai ; la marquise ne se fit pas attendre ; elle sauta à bas du trumeau et vint tomber droit à mon lit ; elle s'assit à mon chevet, et la conversation commença.
Comme la veille, je lui fis des questions, je lui demandai des explications. Elle éludait les unes, répondait aux autres d'une manière évasive, mais avec tant d'esprit qu'au bout d'une heure je n'avais pas le moindre scrupule sur ma liaison avec elle.
Tout en parlant, elle passait ses doigts dans mes cheveux, me donnait de petits coups sur les joues et de légers baisers sur le front.
Elle babillait, elle babillait d'une manière moqueuse et mignarde, dans un style à la fois élégant et familier, et tout à fait grande dame, que je n'ai jamais retrouvé depuis dans personne.
Elle était assise d'abord sur la bergère à côté du lit; bientôt elle passa un de ses bras autour de mon cou. Je sentais son cœur battre avec force contre moi. C'était bien une belle et charmante femme réelle, une véritable marquise, qui se trouvait à côté de moi. Pauvre écolier dé dixsept ans ! Il y avait de quoi en perdre la tête ; aussi je la perdis. Je ne savais pas trop ce qui s'allait passer, mais je pressentais vaguement que cela ne pouvait plaire au marquis.
a Et monsieur le marquis, que va-t-il dire là-bas sur son mur? »
La peau du lion était tombée à terre, et les cothurnes lilas tendre glacé d'argent gisaient à côté de mes pan toufles.
a II ne dira rien, reprît la marquise en riant de tout son cœur. Est-ce qu'il voit quelque chose? D'ailleurs^ quand il verrait^ c'est le mari le plus philosophe et le
X2U KOUYELLE9.
dIus înoiTensif du monde; il est habitué à cela. U'aimes-tu, entant ?
— Oui, beaucoup, beaucoup »
Le jour vint; ma maîtresse s'esquiva.
La journée me parut d'une longueur effroyable. Le soir arriva enfin. Les choses se passèrent comme laveillcj et la seconde nuit n'eut rien à envier à la première. La marquise était de plus en plus adorable. Ce manège se répéta pendant assez longtemps encore. Comme je ne dormais pas la nuit, j'avais tout le jour une espèce de somnolence qui ne parut pas de bon augure à mon oncle. Il se douta de quelque chose ; il écouta probablement à la porte, et entendit tout ; car un beau matin il entra dans ma chambre si brusquement, qu'Antoinette eut à peine le temps de remonter à sa place.
Il était suivi d'un ouvrier tapissier avec des tenailles et une échelle.
Il me regarda d'un air rogue et sévère qui me fit voir qu'il savait tout.
« Cette marquise de T*** est vraiment folle ; où diable avait-elle la tète de s'éprendre d'un mor\'eux de cette espèce ? fit mon oncle entre ses dents ; elle avait poup» tant promis d'être sage !
Jean, décrochez cette tapisserie, roulez-la et portez-la au grenier. »
Chaque mot de mon oncle était un coup de poignard»
Jean roula mon amante Omphale, ou la marquise An* toinett(' de ï**', avec Hercule, ou le marquis de T***, et porta le tout au grenier. Je ne pus retenir mes larmes.
Le lendemain, mon oncle me renvoya par la diligence de B*** chez mes respectables parents, auxquels, comme on pense bien, je no soufflai pas mot de mon aventure.
Mon oncle mourut ; on vendit sa maison et les meu* blés ; la tapisserie fut probablement vendue fivec le reste»
Toujours Pbi-W qu'il y a quelque temps, en furetant chez un marchand de bric-à-brac pour trouver des mo*
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meries, je heurtai du pied un gros rouleau tout poudreux et couvert de toiles d'araignée.
Qu'est cela ? dis-je à l'Auvergnat.
— C'est une tapisserie rococo qui représente les amours de madame Omphale et de monsieur Hercule ; c'est du Beauvais, tout en soie et joliment conservé. Achetez-moi donc cela pour votre cabinet ; je ne vous le vendrai pas cher, parce que c'est vous. »
Au nom d'Omphale, tout mon sang reflua sur mon cœur.
« Déroulez cette tapisserie, fis-je au marchand d'un ton bref et entrecoupé comme si j'avais la fièvre. »
C'était bien elle. Il me sembla que sa bouche me fit un gracieux sourire et que son œil s'alluma en rencontrant le mien.
c( Combien en v^oulez- vous ?
— Mais je ne puis vous céder cela à moins de quatre cents francs, tout au juste.
— Je ne les ai pas sur moi. Je m'en vais les chercher; avant une heure je suis ici. »
Je revins avec l'argent ; la tapisserie n'y était plus. Un Anglais l'avait marchandée pendant mon ajjsence, en avait donné six cents francs et l'avait emportée.
Au fond, peut-être vaut-il mieux que cela se soit passé ainsi et que j'aie gardé intact ce délicieux souvenir. Ou dit qu'il ne ftiut pas revenir sur ses premières amours ni aller voir la rose qu'on a admirée la veille.
Et puis je ne suis plus assez jeune ni assez joli garçon pour que les tapisseries descendent du mur en mon hon- Qeiu*.
FIN D'OMPDAI^E.
bonheiip de la marquise ; Éliante donnerait volontiers trofc mousquetaires et deux petits collets en échange du mzira* culeux bichon.
Pendant qu'elle rêve, jetons un coup d'œil dan» sa chambre à coucher, d'autant que cette occasion de décriro la chambre à coucher d'une jolie femme du temps ne so présentera pas de sitôt, et que le Pompadour est aujourd'hui à la mode.
Le lit de bois sculpté, peint en blanc, rehaussé d'or mat et d'or bruni, pose sur quatre pieds tournés avec un soin curieux. Les dossiers, de forme cintrée, surmontés d'un groupe de colombes qui se becquètent^ sont rembourrés moelleusement pour éviter que la jolie dormeuse ne se frappe la tête en faisant quelque rêve un peu vif où l'illusion approche de la réalité. Un ciel, orné de quatre grands bouquets de plumes et fixé au plafond par un câble doré, soutient une double paire de rideaux d'une étoffe couleur cuisse de nymphe moirée d'argent. Dans le fond, il y a une grande glace à trumeau festonné de roses et de marguerites mignonnement découpées ; cette glace réfléchit les attitudes gracieuses de la comtesse, fait d'utiles trahisons à ses charmes en montrant ce qu'on ne doit pas laisser voir. En outre, elle égayé et donne de l'air et du jour à ce coin un peu sombre. Eliante est tournée de façon à n'avoir pas besoin de s'entourer des prudences du mystère ; elle n'a que faire du demi-jour et des teintes ménagées.
Sur un guéridon tremble, dans une veilleuse de vieux Sèvres, une petite étoile timide, à qui les joyeux rayons du soleil, qui filtrent par l'interstice des rideaux et des volets, ont enlevé sa nocturne auréole ; car l'on croyait que madame rentrerait de bonne heure, au sortir de l'Opéra, et les préparatifs de son coucher avaient été faits comme à l'ordinaire.
Les dessus de portes, en camaïeu lilas tendre, représentent des aventures mythologiques et galantes. Le peintre a
mis beaucoup de feu et de volupté dans ees composHicmS] qui inspireraient^ par la manière agréable et leste donl elles sont touchées, des idées amoureuses et riantes à k prude la plus rigide et la plus collet monté.
La tenture, semblable aux rideaux, est retenue par dei ganses, des cordes à puits et des nœuds d'argent. Cette tapisserie a l'avantage, par Textrêrne fraîcheur de sei teintes, de faire paraître épouvantables et enluminée) comme des furies toutes les personnes qui n'ont paS; comme Éliante, un ttîint à l'épreuve de tout rapproche< ment, (]etto nuance a été malicieusement choisie par h jeune comtesse pour faire enrager deux de ses meilleurei amies que l'abus du rouge a rendues jaunes comme de coings, et qu'elle affecte de recevoir toujours dans cetti pièce.
Des miroirs avec des cadres rocaille remplissent Pentredeux des croisées; il ne saurait y avoir trop de glaces daiû ïa chambre d'une jolie femme; mais aussi je casserai] volontiers celles qui sont exposées à doubler de sots visages. Est-ce que ce n'est pas assez de voir une fois U présidente et la vieille douairière de B*** ?
La cheminée est chargée de magots de la Chîne^ df groupes de biscuit et de porcelaine de Saxe. Deux grandi vases en vert céladon craquelé, richement montés, gar nissent les deux angles. Une superbe pendule de Boule incrustée décaille, et dont l'aiguille est sur le cheaiin d< trois lieures, pose sur un piédouche d'une égale magnifi' cenct^ et terminé par des feuillages d'or. Devant la che minée où brille une grande flamme, un garde-feu ei filigrane argenté se replie plusieurs fois et scbrise à angli aigu. Des écrans de damas avec des bois sculptés, une du chesse et un métier pour broder au tambour, complëteni l'ameublement de ce côté.
Un paravent en véritable laque de Chine, tout chanum^ de hérons i\ longues aigrettes, de dragons ailés, d'arbre palmistes, de pécheurs avec des cormorans sur le p<Hiig^
Il s'appelle Fanfreluche, très-joli nom de chien, qu'il porte avec honneur.
Fanfreluche n'est pas plus gros que le poing fermé de sa maîtresse, et Ton sait que madame la marquise a la plus petite main du monde; et cependant il offre à l'œil beaucoup de volume et paraît presque un petit mouton, car il a des soies d'un pied de long, si fines, si douces, si brillantes, que la queue à Minette semble une brosse en comparaison. Quand il donne la patte et qu'on la lui serre un peu. Ton est tout étonné de ne rien sentir du tout. Fanfreluche est plutôt un flocon de laine soyeuse, où brillent deux beaux yeux bruns et un petit nez rose, qu'un véritable chien. Un pareil bichon ne peut qu'appartenir à la mère des Amours, qui l'aura perdu en allant à Cythère, où madame la marquise, qui y va quelquefois, l'a probablement trouvé.
Regardez-moi cette physionomie intressante et spirituelle ; Roxelane n'aurait-elle pas été jalouse de ce nez délicatement rebroussé et séparé dans le milieu par une petite raie comme celui d'Anne d'Autriche? Ces deux marques de feu, au-dessus des yeux, ne font-elles pas meilleur effet que l'assassin posé de Ja manière la plus engageante ?
Quelle vivacité dans cette prunelle à fleur de tête ! et cette double rangée de dents blanches, grosses comme des grains de riz, que la moindre contrariété fait apparaître dans toute leur splendeur, quelle duchesse n'envierait leur pureté et leur éclat ? Le charmant Fanfreluche, outre les moyens physiques de plaire, possède mille talents de société : il danse le menuet avec plus de grâce que Marcel lui-même ; il sait donner la patte et marquer l'heure : il fait la cabriole pour la reine et mesdames de France, et distingue sa droite de sa gauche. Fanfreluche est trèsdocte et il en sait plus que messieurs de l'Académie; s'il n'est pas académicien, c'est qu'il n'a pas voulu; il a pensé, sans doute, qu'il y brillerait par son absence. L'abbé prétend qu'il est fort comme un Turc sur les langues mortes.
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et que^ s'il ne parle pas^ c'est une pure malice de sa part et pour faire enrager sa maîtresse.
Du reste, Fanfreluche n'a point la voracité animale des chiens ordinaires. Il est très-friand, très-gourmet et d'une nourriture diflicile; il ne mange absolument qu'un petit vol-au-vent ôe cervelle qu'on fait exprès pour lui, et ne boit qu'un petit pot de crème qu'on lui sert dans une soucoupe du Japon. Cependant, quand sa maîtresse soupe en ville, il consent à sucer un bout d'aile de poularde et à croquer une sucrerie du dessert ; mais c'est une faveur rare qu'il ne fait pas à tout le monde, et il faut que le cuisini<ir lui plaise. Fanfreluche n'a qu'un petit défaut; mais qui est parfait en ce monde? Il aime les cerises à l'eau-de-vie et le tabac d'Espagne, dont il mange de temps en trmps une prise ; c'est une manie qui lui est commune avec le prince de Condé.
Dès qu'il entend grincer la charnière de la boîte d'or du commandeur, il faut voir comme il se dresse sur ses pattes de derrière et comme il tambourine avec sa queue sur le parquet ; et, si la marquise, enfoncée dans les délices du whist ou du reversi, ne le surveille pas exactementj il saute sur les genoux de l'abbé, qui lui donne trois oa quatre cerises confites. Avec cela, Franfreluche, qui n'a pas la tète forte, est gris comme un suisse* et deux chantres d'église ; il fait les plus drôles zigzapfs du monde^ et devient d'une férocité extraordinaire à l'endroit des mollets un peu absents du chevalier, qui, pour conserver œ qui lui en reste, est obligé de serrer ses jambes sur on fauteuil. Ce n'est plus un petit chien, c'est un petit lioD, et il n'y a que la marquise qui puisse en faire quelque cliose. Il faut voir les singeries et les mutineries qu'il bit avant de se laisser remettre dans son manchon ou coucher dans sa niche de bois de rose matelassée de satin blanc et garnie de chenille bleue. On ne sait pas combien les incartades de Fanfreluche ont valu de coups de buse et d'éveil* tail sur les doigts à M. l'abbé, son complice.