CHAPITRE Vni
PERPLEXlTfc.
Je dois l'avouer, le duc Alcindor, quoiqu'il eût deux cent mille livres de rentes, la iambe bien faite et de belles
dents, n'avait pas la moindre invention et était d'une pauvreté d'imagination déplorable. Cela ne paraissait pas tout d'abord : il avait du jargon et du vernis; ajoutez à cela l'assurance que peuvent donner à quelqu'un qui n'est pas mal fait de sa personne une fortune de deux cent mille livres de rentes en bonnes terres, un grand nom, un beau titre, l'espoir d'être nommé bientôt grand d'Espagne de la première classe, et vous concevrez facilement que le duc ait pu passer dans un certain monde pour un homme extrêmement brillant ; mais une nullité assez réelle se cachait sous ces belles apparences.
Alcindor, qui se croyait obligé d'avoir la comtesse Ëliante parce qu'elle était à la mode, et que naturellement toutes les femmes à la mode reviennent aux hommes en vogue, avait d'abord été fort charmé que le don de Fanfreluche eût été mis comme seule condition à son bonheur.
11 avait redouté de passer par tous les ennuis d'une afTaire en règle et d'un soupirant avoué, et craint qu'Éliante, pour rendre son triomphe plus éclatant, ne lui flk grâce d'aucune des gradations d'usage que le progrès des lumières a singulièrement simplifiées depuis nos gothiques aïeux, mais qui peuvent bien encore durer huit mortels jours quand la divinité que l'on adore tient apaiser pour une femme à grands principes et à grands sentiments.
D'ailleurs, le chevalier de Yersac, le rival détesté d'Âlcindor pour l'élégance de sa fatuité, le bon goût de ses équipafîes, la richesse et le nombre de ses montres et de ses tabatières, avait eu madame Ëliante avant lui, et même, disait-on, en premier. C'est ce qui avait porté Alcindor à désirer prendre im engagement avec Ëliante» et à lui rendre des soins extrêmement marqués* QuoiqiM Éliante l'eût reçu toujours assez favorablement, sa flamms n'avait guère eu la mine d'être couronnée de sitdt, Jot^ qu'à l'espérance, pour ainsi dire positive, que la J<
comtesse lui avait donnée à propos du bichon Fanfre;luche.
Une jolie femme pour un joli chien! cela avait semblé tout d'abord au duc Alcindor un marché très-excellent. Rien ne lui avait pani phis aisé que d'avoir Fanfreluche; mais au fond rien n'était moins facile. Les pommes d'or du jardin des Hespérides gardées par des dragons n'étaient rien au prix de cela; on s'en fût procuré un quarteron avec moins de peine qu'il n'en eût fallu pour arracher de la précieuse toison de Fanfreluche une seule de ses soies.
Comment en approcher? Le demandera la marquise? elle aurait plutôt renoncé au rouge et donné ses diamants. Le voler? elle le portait toujours dans son manchon. Le pauvre duc ne savait que résoudre; sa perplexité était au comble.
« Ah ! ma foi ! vivent nos chères impures ! Il n'y a rien de tel au monde que l'Opéra pour la commodité des soupirs. Ces demoiselles sont pleines de bon sens et ne donnent pas ainsi dans les goûts bizarres ; elles veulent du solide et du positif. Avec des diamants, de la vaisselle plate, un carrosse ou quelque autre misère de ce genre, on en est quitte. Je vous demande un peu quelle idée est celle-là, de vouloir le bichon de la marquise précisément ? Je lui donnerais bien volontiers, en retour de ses précieuses faveurs, une meute tout entière de petits chiens tout aussi beaux que Fanfreluche ; mais point ; c'est celui-là qu'elle veut. Ce n'est pas que je sois fort amoureux de cette Éliante ; elle n'a de beau que les yeux et les dents, elle est maigre, et son charme consiste plutôt dans les manières et la tournure. Pour ma part, je préfère la Rosine et la Desobry ; mais je dois à ma réputation d'avoir et d'afficher Éliante, car l'on m'accuse de trop me laisser aller aux facilités en anfK)ur, et quelques-uns de mes envieux, en tête desquels est Versac, répandent sous le manteau que je n'ai pas la suite qu'il faut pour avoir des triomphes de quelqiie consistance. Ainsi donc^ il estd'ur*
gcnce que j'aio Éliante ^ mais pour cela il faiit Vmdt^ luchc. Diable ! diable ! quelle fantaisie de rendre un due et pair voleur de chien !
— Si monsieur remue ainsi, objecta timidement Giiofiée, je ne pourrai jamais venir à bout de le coiffer.
— Monsieur blanc remuer effectivement beaucoup, ajouta Similor en pinçant Poreille du sapajou.
— Giroflée, mon valet de chambre, et vous, Similor^ mon nègre favori, je vous avouerai que vous coiffez un duc dans le plus grand embarras.
— Qu'y a-t-il, monsieur le duc? dit Giroflée en roulant une dernière boucle ; qu'est-ce qui peut embairrasser un homme comme vous ?
— Vous croyez, vous autres faquins, qu'un duc et pair est au-dessus des mortels; cela est bien vrai, mais cela n'empêche pas que je ne sache que résoudre dans une situation difficile où je me trouve. Giroflée ! ô Similor! vous voyez votre maître chéri dans une perplexité étrange.
— Si monseigneur daignait s'ouvrir à moi... dit Giroflée en posant la main sur son cœur.
— S'ouvrir à nous,... interrompit Similor, qui voulait à toute force entrer dans la confldence pour partager les oénéiices qu'elle amènerait inévitablement.
— Et me confier,.... continua Giroflée.
— Et nous confier... interrompit de nouveau Similor.
— Ce qui le tourmente... »
Similor, croyant avoir constaté sa part dans la confidence et sachant qu'il n'était pas à beaucoup près aussi grand orateur que Giroflée, le laissa achever tranquille* ment sa phrase :
a Je poun'ais lui être de quelque utilité et lui suggérer quelques idées. Je saisis ici l'occasion de protester de mon dévouement à monsieur le duc, et je lui promets que, s'il fallait que le fidèle Giroflée exposât saviepourluifatoe plaisir, il n'hésiterait pas un instant.
— Nous,... ajouta monosyllabiquement le silenciem
Similor, qui tenait à établir la dualité, et que les je trop fréquents de Giroflée inquiétaient singulièrement.
— Bien, bien, mes enfants, vous m'attendrissez, ne continuez pas. Voici en deux mots de quoi il s'agit : il faut voler Fanfreluche, le bichon de la marquise. Cinquante louis pour vous, si vous TaVez cette semaine, et vingt-cinq, si vous ne l'avez que dans quinze jours. »
Giroflée pâlit de plaisir, Similor fit la roue, car voler un chien semblait à ces deux fripons fieffées un pur enfantillage. Même Similor, qui était consciencieux, dit à son maître :
« Monsieur le duc, si vous voulez, on vous volera encore quelque chose par-dessus le marché.
— Ah çà ! marauds, ne volez que le chien, ou je vous roue de coups tout vifs, ajouta le duc en manière de réflexion patriarcale; Similor, vous avez trop de zèle. »
Giroflée, qui était un homme d'une prudence consommée, eut soin de se faire avancer par le duc la moitié de la somme, disant que l'argent est le nerf de la guerre, et qu'il faut en avoir même pour voler. Le duc, dont la confiance en la probité de Giroflée n'était pas des plus illimitées, fit d'abord la sourde oreille, mais enfin il se décida à donner les vingt-cinq louis. Giroflée, pour le consoler, lui fit un mémoire admirablement circonstancié d'après lequel il paraissait même devoir mettre de l'argent de sa poche.
AlÉMOIRE DE GIROFLÉE.
Dix louis pour acheter un déshabillé gorge de pigeon à mademoiselle Beauveau, femme de chambre de la marquise et gardienne du petit chien Fanfreluche, afin de là disposer favorablement à l'égard de Giroflée et de lui faciliter l'accès dans la maison.
Dix louis pour faire boire le suisse et captiver sa con* fianc3, afin qu'il ne s'opposât pas à la sortie du susdit Fanfreluche emporté par le susdit Giroflée.
Uu louis de gimblettes^ croquignoles^ caramel, amaiH des^ pralines et autres sucreries^ destinés à affrioler et à corrompre la probité du bichon.
Plus^ quatre louis pour une petite chienne carline qui aiderait considérablement Giroflée dans ses projets de se* duction.
Sur ce mémoire le délicat valet de chambre ne comptait pas son temps, sa peine tant spirituelle que corporelle^ et ce qu'il en faisait n'était que par pure affection envers» M. le duc, pour qui il eût volontiers risqué les galères. Alcindor, touché d'un si beau dévouement, ne put s'em* pécher de trouver que le mémoire était fort raisonnable.
Similor et Giroflée, après s'être partagé les vingt-cinq louis, se mirent en campagne avec une ardeur siincroyanle, qu'au premier coin de rue ils se sentirent une prodigieuse altération qui les força d'entrer dans un cabaret pour boire une bouteille ou deux. Mais leur soif ne se le tint pas pour dit, et ils furent obligés de faire venir deux autres bouteilles, ainsi de suite jusqu'au lendemain, de sorte (jue les jambes leur flageolaient un peu lorsqu'ils sortirent de ce lieu de délices, ce qui ne les empêcha pas d*ailcr faire :u)c nouvelle ^talion dans un nouveau cabaret à vingt pas de là, jusqu'à l'épuisement de leurs finances* Alors ils s'en allèrent sur le pont Neuf acheter un bichon assez conforme à Fanfreluche, qui leur coûta une pièce de vingt-quatre sous, et qu'ils apportèrent triomphalement au duc Alcindor.