LE FAUX FANFRELUCHE
Alcindor fut on ne saurait plus satisfait de la célérité d'agir de Similor et de Giroflée ; il possédait donc ce précieux bichon qui faisait tourner la tète à tant de jolies
femmes, ce ravissant Fanfreluche qui avait fait pâlir Téloile de Tabbé de V..., ce délicat et cm*ieux animal dont la marquise était plus fière que de son attelage de chevaux soupe au lait, de son chasseur haut de six pieds et demi, et de son jockey à fourrer dans la poche, qu'elle aimait plus que ses amants, son mari et ses enfants, plus que le whist et le reversi. Quelle allait être la joie d'Éliante en recevant le cher petit chien dans un corbillon doublé de soie et tout enrubanné de faveurs roses ! Quels langoureux tours de prunelle, quels regards assassins , quels adorables petits sourires allaient être décochés sur Theureux Alcindor, jusqu'au moment, sans doute très-prochain, où sonnerait l'heure du berger si impatiemment attendue ! « Versac va en crever de rage, car, malgré ses airs détachés, je le soupçonne très-fort d'être encore amouraché de la comtesse Éliante et de mener une intrigue sous main avec elle, » se dit Alcindor en faisant craquer ses doigts en signe de jubilation.
Le duc, pour ne pas perdre de temps, résolut d'aller porter le soir même à la jeune belle le Fanfreluche supposé dont il était loin de suspecter l'identité ; la mine innocente de Similor et de Giroflée éloignait du reste toute idée de fraude ; Alcindor était à cent lieues de supposer que ce chien pour lequel il avait donné vingt-cinq louis ne coûtait eflectivement que vingt-quatre sous. La ressemblance était complète : pattes torses, nez retroussé, marque sur les yeux, queue en trompette ; deux gouttes d'eau, deux œufs ne sont pas plus pareils. Alcindor heureusement ne s'avisa pas de faire répéter le menuet au Sosie de Fanfreluche ; le bichon du Pont Neuf, totalement étranger aux belles manières du grand monde, se fût trahi par la gaucherie et l'inexpérience de ses pas.
Alcindor, voulant soutenir avantageusement la concurrence avec Fanfreluche, fit une toilette extraordinaire ; son habit était de toile d'or, doublé de toile d'argent^ avec des boutons de diamant, disposés de manière à ce
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que chaque boulon formât une lettre de son nom ; un jabot de point de Venise valant mille écus^ et noblement saupoudré de quelques grains de tabac d'Espagne^ s'épanouissait majestueusement sur sa poitrine par ThiatUA d'une veste de velours mordoré ; sa jambe, emprisonnée dans un bas de soie blanc à coin d'or^ se faisait remarquer par rt'l('gant(i rotondité du mollet et la finesse aristocrati(iue des chevilles. Un soulier à talon rouge comprimait un pi<»d déjà très-petit naturellement; une frêle épée de baleine à fourreau de velours blanc, avec une garde de brillants, la pointe en haut, la poignée en bas^ relevait fièrement la basque de son habit. Quant à sa culotte^ j'a» voue à regret que je n'ai pas pu constater assez sûrement de quelle étofl'e elle était faite; il y a cependant lieu de croire qu'elle était de velours gris de perle ; cependant je ne veux rien affirmer.
Quand Girodée eut achevé de ramasser avec un couteau d'ivoiie ia poudre qui était attachée au front de M. le duc, il éprouva un mouvement d'orgueil ineffable en voyant son maître si bien habillé et si bien coiffé, et il courut prenthe un miroir qu'il posa devant le duc. ce Monsieur^ je suis content de moi ; vous êtes au mieux, et je ne crois pas que monsieur rencontre beaucoup de cruelles ce soir.
— Si monsieur avait la figure peinte en noir, il serait bien plus beau encore, mais il est bien comme cela, ajouta Similor, toujours attentif à se maintenir en faveur et à ne pas se laisser dépasser en flagornerie par Tastu* cieux Giroflée.
il Similor, appelez Marmelade, b dit le duc. Blarme» lade parut ; c'étiiit un nègre de grande taille, a Faites atteler le carrosse. »
La voiture prête, le duc descendit en fredonnant un petit air; il portait à son cou, dans un petit corbiiloa, le faux Fanfreluche avec laplus parfaite sécurité. L'équipage du duc était du meilleur goilt et conforme au dernier patron de la mode : cocher énorme* bourgeonné, i
mort, avec la coififiire à l'oiseau royal, un lampion volumineux, des gants blancs, des guides blanches, un monstrueux collet de fourrure; des laquais à la mine convenablement insolente, portant des torches de cire, deux devant et trois derrière, le tout dans les règles les plus étroites. Le carrosse était sculpté et doré, avec les armoiries du duc sur les panneaux, et d^me magnificence tout à fait royale. Quatre grands mecklembourgeois, alezan brûlé, la crinière tressée et la queue nouée de rosettes aux couleurs du duc, traînaient cette volumineuse machine.
Alcindor, enchanté de lui-môme et plein des plus flatteuses espérances, dit au cocher de toucher vivement ses chevaux et d'aller grand train. Le cocher, qui ne demandait pas mieux que de brûler le pavé, qui, pour un empire, n'aurait cédé le haut de la chaussée à personne, et qui eût coupé Téquipage d'un prince du sang, tant il était infatué de la dignité de sa place, lança ses quatre bêtes au plein galop, nonobstant le» ^pIs des bourgeois et autres misérables piétons qu'il couvrait malicieusement d'un déluge de boue. En quelques minutes on fut à la porte de l'hôtel d'Éliante.
Le duc monta et fit annoncer : « Il signor Fanfrelucio et le duc Alcindor. » Quoique Éliante ne fût pas visible, parce qu'elle s'habillait pour aller à l'Opéra, le nom magique de Fanfreluche, pareil au : Sésame, ouvre-toi, des contes arabes, fit tourner les portes sur leurs gonds el tomber toutes les consignes.
Quand Éliante vit dans le corbillon suspendu au cou d'AlciRdor le faux Fanfreluche assis sur son derrière et levant le museau d'un air passablement inquiet, elle fit un petit cri aigu, et, frappant de plaisir dans ses deux mains, elle courut vers le duc et lui dit : a Alcindor, vous êtes charmant. »
Puis elle prit le bichon ébaubi de tant d'honneur et le baisa fort tendrement entre les deui: yeux.
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Alcindor ne fut nullement surpris de la préférence de la comtesse pour le bichon et attendit patiemment son tour. Nous avons oublié de dire qu'Ëliante s^était levée si i^rusquement^ que son peig^noir de batiste s'était dérangé, de façon qu'Alcindor reconnut avec plaisir qu'il s'était abandonné à un mouvement de mauvaise humeur, et qu'Ëliante n'avait pas de beau que les dents et les yeux.
a Madame^ fit gracieusement le duc Alcindor, je ne suis pas le diable, je ne suis pas votre mari^ je suis tout bonnement un homme qui vous adore. Voilà Fanfreluche; souvenez-vous de ce que vous avez dit. »
Éliante donna un franc et loyal baiser au duc Alcindor; mais vous savez qu'en fait de baiser avec les jolies femmes, chacun se pique, dt; générosité et ne veut pas garder le cadeau qu'on lui fait. Alcindor^ qui n'était pas avare, rendit donc h Éliante son baiser considérablement revu et aui^nienté. Heureusement que Fanchonnette entra fort à propos.
a Ayez la bonté de vous KMnr un peu derrière ce para* vent ; dès qu'on m'aura mis mon corset, l'on vous appellera.
— « Venez, monsieur, c'est fait, » dit Fanchonnette.
Alcîindor sortit de derrière son paravent.
Eliante était toute coiffée avec un œil de poudre, deux repentirs de chaque côté du col, un hérisson sur le haut de la tête, l(*s sept pointes bien marquées, et des crêpéi neigoux qui faisaient admirablement près de sa firalche figure. Des plumes blanches posées en travers lui don- ETâaicnt u\w physionomi(^ agaçante et mutine. Bref, elle était suprêmement bien.
On lui mit sa robe, elle avait un panier de huit aunes de large. La jupe était relevée de nœuds et de papillons de diamants; sa robe de moire, rose-paille, du ton le pins tendre , flottait autour de sa taille de guêpe avee des plis riches et abondants ; son corset, à demi fermé par une échelle de rubans, laissait entrevoir des beautés
dignes des princes et des dieux ; elle n'avait d'ailleurs ni collier ni rivière; Éliante savait trop bien que le cou distrairait du collier, et que chacun crierait au meurtre pour le moindre vol fait aux yeux; pour tout ornement, une seule petite rose pompon naturelle s'épanouissait à l'entrée de ce blanc paradis. Ses mules pareilles à sa robe auraient pu servir à une Chinoise.
« Duc, j'ai une place dans ma loge, dit Éliante; vous me reconduirez, » ajouta-t-elle en souriant.
Le duc Alcindor s'inclina respectueusement; Éliante prit Fanfreluche-Sosie dans son manchon, et l'on partit pour l'Opéra.
On donnait un ballet d'un chorégraphe à la mode: la salle était comble; depuis les loges de clavecin jusqu'aux bonnets d'évêque, toutes les places étaient prises. Ce chorégraphe excellait surtout à rendre le sentiment de l'amour par une suite de poses d'un dessin tout à fait voluptueux, sans jamais outrager la décence. La vivacité de cet impérieux sentiment qui soumet les dieux et les hommes se traduisait par des pas pleins de feu et des attitudes passionnées prises sur la nature. On applaudissait le gracieux Batylle et la pétillante Euphrosi ne comme ils le méritaient, c'est-à-dire à tout rompre; les vieux connaisseurs de l'orchestre avaient beau vanter aux jeunes gens la grâce noble et les poses majestueuses de la danseuse qui tenait auparavant ce chef d'emploi, on les traitait de radoteurs, et personne ne voulait les écouter.
Alcindor, tout à sa conquête, ne prêtait qu'une trèslégère attention à ce qui se faisait sur la scène; Éliante était enivrée du bonheur de posséder Fanfreluche et de l'idée du désespoir de la marquise privée du bichon chéri.
Cependant les décorations étaient fort belles et méritaient des spectateurs plus attentifs.
On y voyait la grotte du dieu de l'onde, avec des ma» drépores, des coraux, des coquilles, des nacres de perles
imités en porfection et du plus singulier éclat; an palais fuchaiité au-dessus de tout ce que les contes de fées renferment de plus opulent et de plus merveilleux, des descentes avec des gloires et des vols de machines admirablement exécutés. Mais Alcindor s'occupait d'Ëliante, et Éliante s'occupait de Fanfreluche, et aussi un peu d'AIcindor, dont la mine et le riche habillement Tavaient frappée particulièrement le soir.
Pour le faux Fanfreluche, il faisait assez piteuse figure; il n'était pas accoutumé à se trouver en si bonne compagnie, et, les deux pattes appuyées sur le devant de la loge, il considérait tout d'un œil effaré.
Soudain, ô coup de théâtre inattendu ! la porte d'une loge s'ouvre avec fracas. Une dame, étincelante de pierreries, très-décolletée, avec du rouge comme une princesse, en bel habit bien porté, se place avec deux ou trois jeunei seigneurs : c'est la marquise. Un petit chien sort la tête de son manchon, pose les pattes sur le devant de la loge avec un air d'impudence digne d'un duc et pair; c'ait Fanfreluche, le vrai, le seul inimitable Fanfreluche.
Éliante l'aperçoit, ô revers du sort ! Elle lance au due stupéfait un regard foudroyant; puis, suffoquée par Fémotion, elle se pâme et s'évanouit complètement. On la remporte chez elle, où l'on est plus d'une heure à la faire revenir : ni les sels d'Angleterre, ni l'eau du Carme^ ni celle de la reine de Hongrie, ni les gouttes du général Lamothe, ni la plume brûlée et passée sous le nez, ne peuvent la tirer de cet évanouissement, et, si la menace de lui jeter de l'eau à la figure ne l'eût rappelée subitement k la vie, on aurait pu la croire véritablement morte. Alcindor est inconsolable.
Car Éliante ne veut plus le recevoir, et il se distrait de sa douleur en bâtonnant deux fois par jour Giroflée et Similor, que cette considération seule Ta empêché de
chasser.
LE PETIT CHIEN DE LA MARQUISE* f 5i
Cependant on prétend que quelques jours après il a reçu d'Éliante un petit billet ainsi conçu :
«Mon cher duc, j'ai cru que vous aviez voulu me trom- 1 per sciemment; j'ai su depuis que vous aviez été vous- « même la dupe de Similor et de Giroflée. Le bichon que « vous m'avez donné ne manque pas de dispositions et ne « demande qu'à être cultivé pour éclipser Fanfreluche ; fi > ous dansez comme un ange, voulez-vous être son t maître à danser ? Adieu, Alcindor. »
Deux mois après, le bichon Pistache, plus jeune, plus souple et plus gracieux, avait complètement effacé la gloire du bichon Fanfreluche, et Alcindor avait donné un bon coup d'épée au chevalier de Versac qui ne voulait pas que l'on allât sur ses brisées. Versac ne se releva pas de cet échec, et Alcindor devint décidément l'homme à la mode.
Lecteur grave et morose, pardonne ce précieux entor-
tillage à quelqu'un qui se souvient peut-être trop d'avoir
lu Angola et le Grelot, et dont la seule prétention a été de
donner l'idée d'un style et d'une manière tout à fait
orabéâ dans l'oubli.