‹ NouvellesChapitre 44 sur 56 · LA MORTE AMOUREUSE. Î · texte numérisé non relu

LA MORTE AMOUREUSE. Î

Sur la table, dans une urne ciselée, trempait une rose blanche fanée dont les feuilles, à Texception d'une seule qui tenait encore, étaient toutes tombées au pied du vase comme des larmes odorantes ; un masque noir brisé, un éventail, des déguisements de toute espèce, traînaient sur les fauteuils et faisaient voir que la mort était arrivée dans cette somptueuse demeure à Timproviste et sans se faire annoncer. Je m'agenouillai sans oser jeter les yeux sur le lit, et je me mis à réciter les psaumes avec une grande ferveur, remerciant Dieu qu'il eût mis la tombe entre ridée de cette femme et moi, pour que je pusse ajouter à mes prières son nom désormais sanctifié. Mais peu à peu cet élan se ralentit, et je tombai en rêverie. Cette chambre n'avait rien d'une chambre de mort. Au lieu de l'air fétide et cadavéreux que j'étais accoutumé à respirer en ces veilles funèbres, une langoureuse fumée d'essences orientales, je ne sais quelle amoureuse odeur de femme, nageait doucement dans l'air attiédi. Cette pâle lueur avait plutôt l'air d'un demi-jour ménagé pour la volupté que de la veilleu^e au reflet jaune qui tremblote près des cadavres. Je songeais au singulier hasard qui m'avait fait retrouver Clarimonde au moment où je la perdais pour toujours, et un soupir de regret s'échappa de ma poitrine. Il me sembla qu'on avait soupiré aussi derrière moi, et je me retournai involontairement. C'était l'écho. Dans ce mouvement mes yeux tombèrent sur le lit de parade qu'ils avaient jusqu'alors évité. Les rideaux de damas rouge à grandes fleurs, relevés par des torsades d'or, laissaient voir la morte couchée tout de son long et les mains jointes sur la poitrine. Elle était couverte d'un voile de lin d'une blancheur éblouissante, que le pourpre sombre de la tenture faisait encore mieux ressortir, et d'une telle finesse qu'il ne dérobait en rien la forme charmante de son corps et permettait de suivre ces belles lignes onduleuses comme le cou d'un cygne que la mort même n'avait pu roidir. On eût dit une statue d'albâtre faite par

tlH NOUVELLES.

quelque sculpteur habile pour mettre sur un tombeau dé reine^ ou encore une jeune fille endormie sur qui il au* rait neigé.

Je ne pouvais plus y tenir; cet air d'alcôve m'enivrait^ cette fébrile senteur de rose à demi fanée me montait au cerveau^ et je marchais à grands pas dans la chambre^ m'arrêtant à chaque tour devant Testrade pour considérer la gracieuse trépassée sous la transparence de son linceul. D'étranges pensées me traversaient l'esprit; je me figurais qu'elle n'était point morte réellement, et que ce n'était qu'une feinte qu'elle avait employée pour m'attirer dans son château et me conter son amour. Un instant même je crus avoir vu bougor son pied dans la blancheur dès voiles^ et se déranger les plis droits du suaire.

Et puis je me disais : a Est-ce bien Clarimonde ? quelle preuve en ai-je? Ce page noir ne peut-il être passé au service d'une autre femme ? Je suis bien fou de me désoler et de m'agiter ainsi. » Mais mon cœur me répondit avec un battement : a C'est bien elle, c'est bien elle. » Je me rapprochai du lit, et je regardai avec un redoublement d'attention l'objet de mon incertitude. VousTavouerai-jet cette perfection rie formes, quoique purifiée et sanctifiée par l'ombre de la mort, me troublait plus voluptueusement qu'il n'aurait fallu, et ce repos ressemblait tant à un sommeil que l'on s'y serait trompé. J'oubliais que j'étui venu là pour un office funèbre, et je m'imaginais que j'^ tîiis un jeune époux entrant dans la chambre de la fiancée qui cache sa figure par pudeur et qui ne se veut prâit laisser voir. Navré de douleur, éperdu de joie, frissonnant dt- craint*' et de j)lai5ir, je me penchai vers elle et je pris le coin du drap ; ]r le soulevai lentement en retenant mon soulll» ' do pfnir (le l'éveiller. Mesartères palpitaient avec une teîle force, que je les sentais siffler dans mes tempes, et mon front ruisselait de sueur comme si j'eusse remué uns dalle de marbre. C'était en effet la Clarimonde telle que je l'avais vue à l'église lors de mon ordination ; elle étui

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aussi channante, et la mort cbei ^Me semblait une coquetterie de plus. La pftleur de ses joueSj le rose moins vif de ses lèvres, ses longs cils baissés et découpant leur fran^ brune sur cette blancheur, lui donnaient une expre^ion de chasteté niélancolique et de souffirance pensive d'une puissance de séduction inexprimable ; ses lon^ cheveux dénoués, où se trouvaient encore mêlées quelques petite» fleurs bleues, faisaient un oreiller à sa tête et protégeaient de leurs boucles la nudité de ses épaules : ses belles mains» plus pures, plus diaphanes que des hosties, étaient croisées dans une attitude de pieux repos et de tacite prière, qui corrigeait ce qu'auraient pu avoir de trop séduisant, même dans la mort, l'exquise rondeur et le poli d'ivoire de ses bras nus dont on n'avait pas ôté les bracelets de perles. Je restai longtemps absorbé dans une muette contemplation, et, plus je la regardais, moins je pouvais croire que la vie avait pour toujours abandonné ce beau corps. Je ne sais si cela était une illusion ou un reflet de la lampe, mais on eût. dit que le sang recommençait à cir> culer sous cette mate p&leur ; cependant elle était toujours de la plus parfaite immobilité. Je touchai légèrement son bras; il était froid, maïs pas plus froid pourtant que sa main le jour qu'elle avait effleuré la mienne sous le portai de l'église. Je repris ma position, penchant ma figure eur la sienne et laissant pleuvoir sur ses joues la tiède rosée de mes larmes. Ah ! quel sentiment amer de désespoir et d'impuissance! quelle agonie que cette veille t j'aurais voulu pouvoir ramasser ma vie en un monceau pour ta lid donner et souffler sur sa dépouille glacée la flamme qui Die dévorait. La nuit s'avançait, et, sentant approcher le moment de la séparation étemelle, je ne pus me refuser cette triste et suprême douceur de déposer un baiser sur les lèvres mortes de celle qui avait eu tout mon amour. prodige I un léger souffle se mêla k mon soufQe, et abouche de Clarimonde répondit !i la pression de la mienne : ses yeux s'ouvrirent et reprirent nn peu d'éclat, elle fit un

soupir, et, décroisant scf- l>ras, elle les passa derrière mon cou avec un air de ravissement ineffable. « Ah ! c'est toi, Roniuald, dit-elle d'une voix languissante et douce comme les dernières vibrations d'une harpe ; que fais-tu donc t Je t'ai attendu si longtemps, que je suis morte ; mais mainteriant nous sommes fiancés, je pourrai te voir et aller chez toi. Adieu, Romuald, adieu! je t'aime; c'est tout ce que je voulais te dire, et je te rends la vie que tu as rappelée sur moi une minute avec ton baiser ; à bientôt. »

Sa tête retomba en arrière, mais erle m'entourait toujours de ses bras comme pour me retenir. Un tourbillon de vent furieux défonça la fenêtre et entra dans la chambre; la dernii.TO feuille de la rose blanche palpita quelque temps comme une aile au bout de la tige, puis elle se détacha et s'envola par la croisée ouverte, emportant avec elle 1 ame de Clarimonde. La lampe s'éteignit et je tombai évanoui sur le sein de la belle morte.

Quand je revins à moi, j'étais couché sur mon lit, dans ma petite; chambre du presbytère, et le vieux chien de raiicieii curé lécjiait ma njaiii allongée hors delà couverture. Barbara saj:itait dans la chambre avec un tremblement st'uile, ouvrant et fermant des tiroirs, ou remuant des poudres dans des verres. En me voyant ouvrir les reuxj la vif ilh; poussa un cri de joie, le chien jappa et fn'tilla de la queue; mais jetais si faible, que je ne pus prononcer une seule parole ni faire aucun niouvemenL J'ai su depuis que jVtais resté trois jours ainsi, ne donnant d'autre s\p\e d'existence qu'une respiration presque înseiibihle. Ces trois jours ne comptent pas dans ma vie, et je ne sais où mon esprit était allé pendant tout ce temps; je n'eu ai gardé aucun souvenir. Barbara m'a conté que le nuMiie iKMiime au teint cuivré, qui m'était venu chercher |)endaiit la nuit, m'avait ramené le matin dans une litière ffiniée et s'en »'tait retourné aussitôt. Dès que je pus rappeler mes idées, je repassai en moi-même toutes les

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Circonstances de cette nuit fatale. D'abord je pensai que j'avais été le jouet d'une illusion magique; niais des circonstances réelles et palpables détruisirent bientôt cette supposition. Je ne pouvais croire que j'avais rêvé, puisque Barbara avait vu comme moi l'homme aux deux chevaux noirs et qu'elle en décrivait l'ajustement et la tournure avec exactitude. Cependant personne ne connaissait dan© les environs un château auquel s'appliquât la descriptioQ du château où j'avais retrouvé Clarimonde.

Un matin je vis entrer l'abbé Sérapion. Barbara luC avait mandé que j'étais malade, et il était accouru en toute hâte. Quoique cet empressement démontrât de l'affection et de l'intérêt pour ma personne, sa visite ne me fit pas le plaisir qu'elle m'aurait dû faire. L'abbé Sérapion avait dans le regard quelque chose de pénétrant et d'inquisiteur qui me gênait. Je me sentais embarrassé et coupable devant lui. Le premier il avait découvert mon trouble intérieur, et je lui en voulais de sa clairvoyance.

Tout en me demandant des nouvelles de ma santé d'un ton hypocritement mielleux, il fixait sur moi ses deux jaunes prunelles de lion et plongeait comme une sonde ses regards dans mon âme. Puis il me fit quelques questions sur la manière dont je dirigeais ma cure, si je m'y plaisais, à quoi je passais le temps que mon ministère me laissait libre, si j'avais fait quelques connaissances parmi les habitants du lieu, quelles étaient mes lectures favorites, et mille autres détails semblables. Je répondais à tout cela le plus brièvement possible, et lui-môme, sans attendre que j'eusse achevé, passait à autre chose. Cette conversation n'avait évidemment aucun rapport avec ce qu'il voulait dire. Puis, sans préparation aucune, et comme une nouvelle dont il se souvenait à l'instant et qu'il eût craint d'oublier ensuite, il me dit d'une voix claire et vibrante qui résonna à mon oreille comme les trompettes du jugement dernier :

a La grande courtisane Clarimonde est morte dernière-

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mcnt^ à la suite d'une orgie qui a duré huit ^nrs et huit nuits. C'a été quoique cliosc d'infernalemcnt splendide. On a renouvelé là les abominations des festins deBallhazar et de Cléopiltre. Dans quel siècle vivons-nous, bon Dieu 1 Les convives étaient servis par des esclaves basanés parlant un langa^'e inconnu^ et qui m'ont tout l'air de vrais démons ; la livrée du moindre d'entre eux eût pu senir d'habit de gala à un empereur. Il a couru de tout temps sur cette Clarimonde de bien étranges histoires^ et tous ses amants ont fini d'une manière misérable ou violente. On a dit que c'était une goule, un vampire femelle; mais je crois que c'était Bclzébuth en personne. »

Il se fut et m'observa plus attentivement que jamais, pour voir l'effet que ses paroles avaient produit sur moi. Je n'avais pu me défendre d'un mouvement en entendant nommer Clarimonde, et cette nouvelle de sa mort^ outre la douleur qu'elle me causait par son étrange œlncidenoe avec la scène nocturne dont j'avais été témoin, me jeta dans un trouble et un effroi qui parurent sur ma figure, quoi que je fisse pour m'en rendre maître. Sérapion ma jeta un coup d'œil inquiet et sévère ; puis il me dit : « Mon fils, je dois \ous en avfirtir, vous avez le pied levé sur un abîme, prenez garde d'y tomber. Satan a la griffe longue, et les tombeaux ne sr)nt pas toujours fidèles. La pierre de Clarimonde devrait être scellée d'un triple sceau ; car oe n't'st [)as, à ce qu'on dit, la première fois qu'elle est morte. Que Dieu veille sur vous, Uoniuald ! »

Après avoir dit ces mots, Sérapion regagna !a porte à pas lents, et je ne le revis plus; car il partit pour S*^ presque aussiti^t.

J'étais entièrement rétabli et j'avais repris mes fonctions habituelles. Le souvenir de Clarimonde et les paroles da vieil abbé étaient toujoui's présents à mon esprit; cependant aucun événement extraordinaire n'était venu cou* finner les [)révisions funèbres de Sérapion, et je oora* mentais à croire que ses craintes et mes terreurs étaiect

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