CHAPITRE PREMIER
Cinq cents ans après la guerre de Troie, et sept cenl quinze ans avant notre ère, c'était grande fête à Sardes. — Le roi Car.daule se mariait. — Le peuple éprouvait cette espèce d'inqmétiide joyeuse et d'émotion sans but qu'inspire aux masses tout événement, quoiqu'il ne les toiiclie en rien et se passe dans des sphères supérieures dont elles n'approcheront jamais.
Depuis que Phœbus-ApoUon, debout sur son quadrige, dorait de ses rayons les cimes du mont Tmolus fertile en safran, les braves Sardiens allaient et venaient, montant et descendant les rampes de marbre qui reliaient la cité au Pactole, cette opulente rivière dont Midas, en s'y baignant, a rempli le sable de paillettes d'or. On eût dit que chacun de ces honnêtes citoyens se mariait lui-môme, tant ils avaient l'air important et solennel.
Des groupes se formaient dans l'agora, sur les degrés des temples, le long des portiques. A chaque angle de rue, Ion fcncontrait des femmes traînant par la main de pauvres enfants dont les pas iné.gaux s'accordaient mal avec l'impatience et la curiosité maternelles. Les jeunes liltes se bâtaient vers les fontainesj leur urne en équilibre sur la ' tète ou soutenue de leurs bras blancs comme par deux anses naturelles, pour faire In provision d'eau de la maison^
3C2 KOUVELLES.
et pouvoir ôtre libres h llieure où passerait le coiiége nuptial. Les lavandières repliaient avec précipitation les tuniques et les clilaniydes à peine sèches, et les empilaient sur (les chariots att(*lés île mules. Les esclaves tournaient lu meule sans que le fouet de i'intendai t eût besoin de ehalouillir leurs épaules nues et couturées de cicatrices.— Sardes se dépêchait d'en Unir avec ces soins de chaque jour dont aucune letene dispense.
Le cheniin que le cortège devait parcourir avait été semé d'un sable lin et blond. D'espace en espace, des trépieds d'airain envoyaient au ciel des fumées odorantes de cinnamome et de nard. — C étaient, du reste, les seules vapeurs (jui troublassent la pureté de Tazur. — Lesnuaçes d'une journée d'hymen ne doivent provenir que des parfums brûlés. — Des branches de myrtes et de laïu^iersroses jonchaient le sol, et sur les murs des palais se déployaient, suspendues à des anneaux de bronze, des tapisseries où l'aiguille des captives industrieuses, entremô* lant la laine, l'argent et l'or, avait représenté divci^ses seéiu^s (le l'histoire des dieux et des héros : Ixion embrassant lu nue; — Diane surprise au bain par Actéon; — le berger Paris, juge du e(>nd)at de beauté qui eut lieu sur le mont Ida, entre Ilérê aux bras de neige, Athéné aux yeux vert de mer, et Aphrodite, parée du ceste magique; — les vieillards troyens se levant sur le passage d'Hélène auprès (h^s portes Scécs. sujet tiré d'un poème deTaveugle du Mclrs. — Plusieurs avai(Mit exposé de préférence des S( (Mi's tirées de la vie d'Héraclès le Thébain, par flatterie pour Candaule, qui était un lleradide, descendantde ce Inros j>ar Alcée. Les autres s'étaient contentés d'orner de guirlandes et de couronnes h' seuil de leurs demeures en silène d»* r^'iouissance.
Piiîuii les rassend)hMnents échelonnés depuis l'entrée de la maison royale jusqu'à la porte de la ville par où devait arriver la jeunt» r(»in(^, les conversations roulaient naturellement mir la beauté de l'époust*, dont la renom-
mée remplissait toule l'Asie, et sur le caractèrede l'époux, qui, sans être tout à fait bizarre, semblait néanmoins dirficilement appréciable au point de vue ordinaire.
Nyssia, la fille du satrape Mégabaze, était douée d'une pureté de traits et d'une perfection de formes merveilleuses, — c'était du moins le bruit qu'avaient répandu les esclaves qui la servaient, et les amies qui Vaccompugnaieiit au bain ; car aucun homme ne pouvait se vanter de connaître de Nyssia autre chose que la couleur de son voile et les plis élégants qu'elle imprimait, malgré elle, aux étoffes moelleuses qui recouvraient son corps de statue.
Les barbares ne partagent pas les idées des Grecs sur la pudeur : — tandis que les jeunes gens de l'Achaïe ne se font aucun scrupule de faire luire au soleil du stade leurs torses frottés d'huile, et que les vierges Spartiates dansent sans voiles devant t'imtel de Diane, ceux de Persépolis, d'Ecbatano et de Bactres, attachant plus de prix à la pudicité du corps qu'à celle de rame^ regardent comme impures et répréliensibles ces libertés que les mœurs grecques donnent au plaisir des yeux, et pensent qu'une femme n'est pas honnête, qui laisse entrevoir aux hommes plus que le bout de son pied, repoussant à peine en marchant les plis discrets d'une longue tunique.
Malgré ce mystiire, ou plutôt à cause de ce mystère, la réputation de Nyssia n'avait pas tardé à se répandre dans toute la Lydie et à y devenir populaire, à ce point qu'elle était parvenue jusqu'à Cundaule, bien qpe les rois soient ordinairement les gens les plus mal informés de leur royaume, et vivent comme les dieux dans une espèce de nuage qui leur dérobe la connaissance des choses terrestres.
Les Eupafrides de 8ardes, qui espéraient que le jeune roi pourrait peut-être prendre femme dans leur famille, les liétaires d'Athènes, de Samos, de Milet et de Chypre, les belles esclaves venues de:' bords de l'Indus, les blondes
filles amenées à grands frais du fond des brouillard» cîmniériens, n'avaient garde de prononcer devant Candaule un seul mot qui, de près ou , de loin, pût avoir rapport à Nyssia. Les plus braves, en fait de beauté, reculaient à l'idée d'un combat qu'elles pressentaient devoir être inégal.
Et cependant personne à Sardes, et même en Lydie, n'avait vu cette redoutable adversaire ; personne, excepté un seul être, qui depuis cette rencontre avait tenu sur ce sujet ses lèvres aussi fermées que si Harpocrate, le dieu du silence, les eût scellées de son doigt : — c'était Gygès, chef des gardes de Candaule. Un jour, Gygès, plein de projets et d'ambitions vagues, errait sur les collines de Bactres^ où son maître l'avait envoyé pour une mission importante et secrète ; il songeait aux enivrements de la toute-puissance, au bonheur de fouler la pourpre sous une sandale d'or, de poser le diadème sur la tête de la plus belle ; ces pensées faisaient bouillonner son sang dans ses veines, et, comme pour suivre l'essor de ses rêves, il frappait d'un talon nerveux les flancs blanchis d'écume de son cheval numide.
Le temps, de calme qu'il était d'iibord, était devenu orageux comme l'âme du guerrier, et Borée, les cheveux hérissés par le? frimas de la Thrac^e. les joues gonflées, les bras croisés sur la poitrine, fouettait à grands coups d'aile les nuages gros de pluie.
Une troupe de jeunes filles qui cueilhiient des fleura dans la campagne, olïrayéos de la tempt'^te, regagnaient la ville en toute hâte, remportant leur moisson parfumée dans le pan de leur tunique. Voyant de loin venir un étran^'er à cheval, elles avaient, suivant l'usage des barbares, ramené leur manteau sur leur visage; maïs, au moment où (iy;:rrs passait auprrs de colle qu(^ sa flère attitude et ses vt-tcnients plus riches semblaient désigner connue UKiilress*- de la troupe, un coup de vent plus fort avait enii>orté !<■ voile do rincomuie, et, le faisant tour-
noyer en Tair comme une plume, Tavait chassé si loin qu'il était impossible de le reprendre. — C'était Nyssia, la fille de Mégabaze, qui se trouva ainsi, le visage découvert, devant Gygès, simple capitaine des gardes du roi Candaulo. Était-ce seulement le souffle de Borée qui avait causé cet accident, ou bien Éros, qui se plaît à troubler les âmes, s'était-il amusé à couper le lien qui retenait le tissu protecteur? Toujours est-il que Gygès resta immobile à l'aspect de cette Méduse de beauté, et il y avait longtemps que le pli de la robe de Nyssia avait disparu sous la porte de la ville, que Gygès ne songeait pas à reprendre son chemin. Bien que rien ne justifiât cette conjecture, il avait eu le sentiment qu'il venait de voir la fille du satrape, et cette rencontre, qui avait presque le caractère d'une apparition, concordait si bien avec la pensée qui l'occupait dans ce moment, qu'il ne put s'empêcher d'y voir quelque chose de fatal et d'arrangé par les dieux. — En eff'et, c'était bien sur ce front qu'il eût voulu poser le diadème : quel autre en eût été plus digne? Mais quelle probabilité y avait-il que Gygès eût jamais un trône à faire partager ? Il n'avait pas essayé de donner suite à cette aventure et de s'assurer si c'était vraiment la fille de Mégabaze dont le hasard, ce grand escamoteur, lui avait révélé le visage mystérieux. Nyssia s'était dérobée si promptement qu'il lui eût été impossible de la retrouver, et d'ailleurs il avait été plutôt ébloui, fasciné, foudroyé en quelque sorte, que charmé par cette apparition surhunaine, par ce monstre de beauté.
Cependant, cette image, à peine entrevue un moment, s'était gravée dans son cœur en traits profonds comme ceux que les sculpteurs tracent sur l'ivoire avec un poinçon rougi au feu. Il avait fait, sans pouvoir en venir à bout, tous ses elforts pour l'effacer, car l'-amour qu'il éprouvait pour Nyssia lui causait une secrète terreur. — La perfection portée à ce point est toujours inquiétante, et les femmes si semblables aux déesses ne peuvent qu'être fa-
366 KOUVELLES.
laies aux faibles mortels ; elles sont créées pour les adultères célestes, et les hommes, même les plus courageux, ne se hasardent qu'en tremblant dans de pareilles amours. —Aussi aucun espoir n'avait-il germé dans Tâme de Gygès, accablé et découragé d'avance par le sentiment de Timpossible. Avant d'adresser la parole à Nyssia, il eût voulu dépouiller le ciel de sa robe d'étoiles, ôter à Phœbus sa couronne de rayons, oubliant que les femmes ne se donnent qu'à ceux qui ne les méritent pas, et que le moyen de s en faire aimer, c'est d'agir avec elles comme si l'on désirait en être haï.
Depuis ce temps, les roses ae la joie ne fleurirent plus sur ses joues : le jour, il était triste et morne, et semblait marcher seul dans son rêve, comme un mortel qui a vu une divinité; la nuit il était obsédé de songes qui lui montraient Nyssia assise à côté de lui, sur des coussins de pourpre, entre les griffons d'or de l'estrade royale.
Donc Gyg^'S, le seul qui pût parler de Nyssia en connaissance de cause, n'en ayant rien dit, les Sardiens en étaient réduits aux conjectures, et il faut convenir qu'ils en faisaient de bizarres et tout à fait fabuleuses. La beauté de Nyssia, grâce aux voiles dont elle était entourée, devenait comme une espt-ce de mythe, de cannevas, de poème que chacun brodait à sa guise.
— Si ce que l'on rapporte n'est pas faux, disait en grasseyant un jeune débauché d'Ath«îiies, la main appuyéesur l't'paule d'un enfant asiatique, ni Plangon, ni Archenassa^ ni Thaïs ne peuvent supporter la comparaison avec cette merveille barbare; pourtant j'ai peine à croire qu'elle vaille Théano de Colophon, dont j'ai acheté une nuit au prix (le ce qu'elle a pu emporter d'or, en plongeant jusqu'aux épaules ses bras blancs dans mon coffre de cèdre.
— Auprès d'elle, ajouta un Eupatride qui avait la prétention d'être mieux informé que personne sur toutes choses, auprès d'elle, la fille de Cœlus et de la Mer paraîtrait comme une servante éthiopienne.
— Ce que vous dites là est un blasphème, et, quoique Aphrodite soit une bonne et indulgente déesse, prenez/ garde de vous attirer sa colère.
— Par Hercule ! — ce qui est un serment de valeur dans une ville gouvernée par ses descendants^ — je n'en puis rabattre d'un mot.
— Vous Tavez donc vue?
— Non, mais j'ai à mon service un esclave qui a jadis appartenu à Nyssia et qui m'en a fait cent récits.
— Est-il vrai, demanda d'un air enfantin une femme équivoque dont la tunique rose tendre, les joues fardées et les cheveux luisants d'essence annonçaient de malheureuses prétentions à une jeunesse dès longtemps.disparue, est-il vrai que Nyssia ait deux prunelles dans chaque œil? — Cela doit être fort laid à ce qu'il me semble, et je ne sais pas comment Candaule a pu s'éprendre d'une pareille monstruosité, tandis qu'il ne manque pas à Sardes et dans la Lydie de femmes dont le regard est irréprochable.
Et en disant ces mots avec toute sorte de mignardises et d'afféteries, Lamia jetait un petit coup d'œil significatif sur un petit miroir de métal fondu qu'elle tira de son sein et qui lui servit à ramener au devoir quelques boucles dérangées par l'impertinence du vent.
— Quant à ce qui est de la prunelle double, cela m'a tout l'air d'un conte de nourrice, dit le patricien bien informé ; mais il est sûr que Nyssia a le regard si perçant, qu'elle voit à travers les murs; à côté d'elle, les lynx sont myopes.
— Comment un homme grave peut-il débiter de sangfroid une absurdité pareille? interrompit un bourgeois à qui son crâne chauve, et le flot de barbe blanche où il plongeait ses doigts tout en parlant, donnaient un aspect de prépondérance et de sagacité philosophique. La vérité est que la fille de Mégabaze n'y voit naturellement pas plus clair que vous et moi; seulement le prêtre égyptien riioutmosis, qui sait tant de secrets merveilleux^ lui a
308 NOUVELLKS.
don MO la fiîorre rriy.-tf'rifiis-o qui '<(t trouve dans la tête <h:< dra;/oris, ci dont l-» propri^'-t**, comme chacun le sait, (;^t d<; i-'Tidrr pr'n'-tf .ihl/'s.'iii reîrard, pour ceux qui la |)0.-.-<''d"nl, ]('< oinhn*> ••( l*-s r.rps k'S plus opaques. Nv>-i.'i |»'.rl.'i toujours fM'ltr pi^M'i''- dan h sa c^dnture OU ^]\v -on hiîu'fdot <,*Lc'<;st coqiii <f:-.pliqu»; sa clairvoyance.
L*iiitf'r|irf't.>tion du l>our.L;<"i- p.'irutla plus naturelle :i\iy. \)(']'-<)iiii:i'fii'''^. rju î:ro«ip<* d'iiil nou.s essayons de i-..:..;r.« |;i cnvr-r-îttion, cl ropinion de Lamia et du pitricicn fut abandonnée coinfue invraisemblable.
|]n touf (:!\<. repj-it Tamant de Thé.'ino, nous allons po!ivoir en jnf:er, car il me semble que jVi entendu résonner les clairons dans le lointain, et, sans avoir la vue de Nys-ia, j'a[)en;r>is la-bas le lnrraut qui s'avance des palrne.s dans les mains, annonçant l'arrivée du cortège nuf;tial et faisant ran^'er la foule.
A cette nouvelle qui se [>ropaî:ea rapirlement, les hommes robustes jouèrent des coudes pour arriver au premier ranjr; les frarçons a^dles, end)rassant le fiit des colonnes, tâchèrent de se hisser jusqu'aux chapiteaux et de s'y as^>^•oir; d'autres, non sans avoir excorié leurs genoux il réf-orce, parvinrent à se perrlier assez commodément dans l'Y de qitelque branche d'arlire; les femmes pOM'rent leur> petits enfants sur le coin de leur épaule en leur recommarjrlant bien de se retenir h leur cou. 'Jeux qui avaient le bonheur de demeurer dans la rue où devaient pj'.s-er Candaule et Nyssia penchèrent la lf*te du haut de leurs toits, ou, se soulevafjt sur le coude, quittèrent un moment les coussins qui les soutenaient.
Vu nniîTnure de satisfaction et de soulagement parcourut la foule qui attenrlait déjà def>uis de ion^m*S iieiipes; car les fh-rhes du Soleil de nîidi conuuençaient à être [/iquantes.
Le» ^Nieiriers pesamment arm«'>, a\ec des cuirasses de b'.jl"!]'' recouvertes de lames de m<':tal, des casques ornés
LE ROI GANDAULE. 369
d'aigrettes de crin de cheval teint en rouge, des knémides garnies d'étain, des baudriers étoiles de clous, des boucliers blasonnés et des épées d^airain, marchaient derrière un rang de trompettes qui soufflaient à pleine bouche dans leurs longs tubes étincelants au soleil. Les chevaux de ces guerriers, blancs comme les pieds de Thétis, pour la noblesse de leurs allures et la pureté de leur race, auraient pu servir de modèle à ceux que Phidias sculpta plus tard sur les métopes du Parthénon.
A la tête de cette troupe ;marchait Gygès, le bien nommé, — car son nom en lydien signifie heau. Ses traits, de la plus parfaite régularité, paraissaient taillés dans le marbre, tant il était pâle, car il venait de reconnaître dans Nyssia, quoiqu'elle fût couverte du voile des jeunes épousées, la femme dont la trahison du vent avait livré la figure à ses regards auprès des murs de Bactres.
— Le beau Gygès paraît bien triste, se disaient les jeunes filles. Quelque fièrc beauté a-t-elle dédaigné son amour, — ou quelque délaissée lui a-t-elle fait jeter un sort par une magicienne de Thessalie ? L'anneau cabalistique quMl a trouvé, à ce qu'on dit, au milieu d'une forêt dans les flancs d'un cheval de bronze, aurait-il perdu sa vertu, — et, cessant de rendre son maître invisible, l'aurait-il trahi tout à coup aux regards étonnés de quelque honnête mari qui se croyait seul dans sa chambre coniugale?
— Peut-être a-t-il perdu ses talents et ses drachmes au jeu de Palamède, ou bien est-ce le dépit de n'avoir pas gagné le prix aux jeux Olympiques? Il comptait beaucoup sur son cheval llypérion.
Aucune de ces conjectures n'était vraie. Jamais Ton ne suppose ce qui est.
Après le bataillon commandé par Gygès, venaient de jeunes garçons couronnés de myrtes qui accompagnaient sur des lyres d'ivoire, en se servant d'un archet, des
370 N0LVELLC5.
hymnes d'épithalame sur le modo lydien; ils étaient vêtus de tuniques roses brodées dune grecque d'ai^ent, el leurs cheveux nottaient sur leurs épaules en boucles épaisses.
Ils précédaient les porteurs de présents, esclaves robustes dont les corps demi-nus laissaient voir des entrelacements de muscles à faire envie au plus vigoureux atlili'te.
Sur les Drancards, soutenus par deux ou quatre hommes, ou davanUige, suivant la pesanteur des objets, étaient posés d'énormes cratères d'airain, ciselés par les plu«5 fameux artistes; — des vases d'or et d'argent aux flancs orn<';s de bas-reliefs, aux anses gracieusement entrem«;lées de chinières, de feuillages et de femoies nues; — des aiguières magnifiques pour laver les pieds des hôtes illustres; — des buires incrustées de pierres pr«-cieu?,f.'S et contenant les parfums les plus rares, myrrhe d'Arabie, ciniiamome des Indes, nard de Perse, essence de roses de Smyrne; — des kamklins ou cassolettes avec des couvercles percés de trous; — des coffres de cèdre et d'ivoire d'un travail merveilleux s'ouvrant avec des secrets introuvables pour tout autre que l'inventeur, et contenant des bracelets d'or d'Ophir, des colli<'rs de perles du plus bel orient, des agrafes de manteau constellées de rubis et d'escarboucles; — des toilettes renfermant les t'^j:)onges blondes, les fers à friser, les dents de loup marin qui servent à polir les ongles, le fard vert d'Egypte, qui devient du plus beau rouge en touchant la peau, les poudres qui noircissent les paupières et les sourcils, et tout ce que la coquetterie féminine peut inventer de raffinemenls. — D'autres civières étaient couvertes de robes de poinpre de la laine la plus fine et de toutes les nuances, de[»uis l'incarnat de la rose jusqu'au rouge sombre du sang de la grappe; — de calasiris en toile de Canope qu'on jette blanche dans la chaudière du teinturier, et qui, grftce aux divers mordants dont elle est empreinte.
lE ROI CANDAULE. 37 i
en sort diaprée des couleurs les plus vives ; — de tuniques apportées du pays fabuleux des Sères, à l'extrémité du monde, faites avec la bave filée d'un ver qui vit sur les feuilles, et si fines qu'ellesauraient pu passer par une bague.
Des Ethiopiens luisants comme le jais, la tête serrée par une cordelette pour que les veines de leur front ne se rompissent pas dans les efforts qu'ils faisaient pour soutenir leur fardeau, portaient en grande pompe une statue d'Hercule, aïeul de Candaule, de grandeur colossale, faite d'ivoire et d'or, avec la massue, la peau du lion de Némée, les trois pommes du jardin des Hespérides, et tous les attributs consacrés.
Les statues de la Vénus céleste et de la Vénus Génitrix, taillées par les meilleurs élèves de l'école de Sicyone dans ce marbre de Paros dont l'étincelante transparence semble faite tout exprès pour représenter la chair toujours jeune des immortelles, suivaient l'effigie d'Hercule dont les contours épais et les formes renflées faisaient encore ressortir l'harmonie et l'élégance de leurs proportions.
Un tableau de Bularque, payé au poids de l'or par Candaule, peint sur le bois du larix femelle, et représentant la défaite des Magnètes, excitait l'admiration générale pour la perfection du dessin, la vérité des attitudes et l'harmonie des couleurs, quoique l'artiste n'y eût employé que les quatre teintes primitives : le blanc, l'ocre attique, la sinopis pontique et l'atrament. — Le jeune roi aimait la peinture et la sculpture plus peut-être qu'il ne convient à un monarque, et il lui était arrivé souvent d'acheter un tableau au prix du revenu annuel d'une ville.
Des chameaux et des dromadaires splendidement caparaçonnés, le col chargé de musiciens jouant des cymbales et du tympanon, portaient les pieux dorés, les cordes et les étoliVs de la tente destinée à la jeune reine pour des voyages et des parties de chasse.
378 KOLVELLES.
Ces magnificences^ en toute autre occasion^ auraient ravi le peuple de Sardes ; mais sa curiosité avait un auti*e but, et ce ne fut pas sans quelque impatience qu'il vit défiler cette portion du cortège. Les jeunes filles et les beaux garçons, agitant des torches enflammées, et semant à plt^ines mains la fleur du crocus, n'obtinrent même pas son attention. L'idée de voir Nyssia préoccupait toutes les ttHfts*
Eiilin Candaule apparut monté sur un char attelé de quatre chevaux aussi beaux, aussi fougueux que ceux du Soleil, inondant de mousse blanche leur frein d'or, secouant leur crinière tressée de pourpre et contenus à grand'peine par le cocher, debout à côté du prince et renversé en arrière pour avoir plus de force.
Candaule était un jeune homme plein de vigueur, justifiant bien son origine herculéenne : sa tête se joignait à ses épaules par un cou de taureau presque sans inflexion; ses cheveux, noirs et lustrés, se tordaient en potites boucles reb(?lles et couvraient par places la ban- (lehîtte du diadème; ses oreilles, petites et droites, étaient vivraient colorées; mais son front s'étendait large et plein, quoique un peu bas, comme tous les fronts antiques; son œil plein de douceur et de mélancolie, ses joues ovales, son menton aux courbes douces et ménagées, sa bouche aux lèvres légèrement entr'ouve.'rtos, son bras d'alhlète terminé par une main de femme, indiquaienf plutôt nue nature de poète que de gueîrrier. En eff'et , qnoi(iu'il fut brave , adroit à tous les exercices du corps, <loiiiptant un cheval aussi bien qu'un Lapithe, coupante la nage le courant des fleuves qui desctMident des montagnes grossis par les fontes de neige, en état de tendre l'arc d'Odyssée (^t de porter le bouclier dAchille, il ne paraissait pas avoir l'esprit préoccupé de con([uétes, et la guerre, si entrainanh^ pour les jeunes rois. i. 'avait pour lui (ju'un attrait médiocre; il se contentait de repousser les attaques d(.»s voisins ambitieux sans chercher à étendre
LE noi CANDAULE. 373
ses États. — Il préférait bâtir des palais pour lesquels ses consfils ne manquaient pas aux architectes , faire des collections de statues et de tableaux des anciens et des nouveaux peintres ; il avait des ouvrages de Téléphanes de Sicyone, de Cléanthes et d'Ardices de Corinthe , d'Hygiémon, de Dinias, de Charmade, d'Eumarus et de Cimon, les uns au simple trait , les autres coloriés ou monochromes. —On disait même que Candaule, chose peu décente pour un prince, n'avait pas dédaigné de manier de ses mains royales le ciseau du sculpteur et Téponge du peintre encaustique.
Mais pourquoi nous arrêter à Candaule î Le lecteur est sauo doute comme le peuple de Sardes, et c'est Nyssia qu^il veut connaître.
La fille de Mégabaze était montée sur un éléphant à la peau rugueuse, aux immenses oreilles semblables à des drapeaux, qui s'avançait d'un pas lourd, mais rapide, comme un vaisseau parmi des vagues. Ses défenses et sa trompe étaient cerclées d'anneaux d'argent : des colliers de perles énormes entouraient les piliers de ses jambes. Sur son dos, que recouvrait un magnifique tapis de Perse aux dessins bariolés , s'élevait une espèce d'estrade écaillée de ciselure d'or, constellée d'onyx, de sardoines, de chrysolithes, de lapis-lazuli, de girasols ; sur cette estrade était assise la jeune reine si couverte de pierreries qu'elle éblouissaitles yeux. Une mitre en forme de casque, où des perles formaient des ramages et des lettres à la mode orientale, enveloppait sa tête ; ses oreilles, percées aux lobes et sur l'ourlet, étaient chargées d'ornements en façon de coupes , de croissants et de grelots ; des colliers de boules d'or et d'argent, découpés à jour, entouraient son cou au triple rang et descendaient sur sa poitrine avec un frisson métallique; des serpents d'émeraude aux yeux de rubis et de topazes, après avoir décrit plusieurs spirales, s'agrafaient à ses bras en se mordant la queue : ces bracelets se rejoignaient par des chaînes de pierreries, et leur
37 4 ^•OLVELLES.
poids était si considérable, que deux suivantes se tenaient a^enomlléesà côté de Nvssia et lui soutenaient les coudes. Elle <'tait n^vêtue d'une robe brodée par les ouvriers de Tvr de dfssins étincelants de feuillaf^es d'or aux finiits de dianiauts, ot par-dessus elle portait la tunique courte de Persépolisqiii descend à peine au genou et dont la manche t'endu<- «it rattachée par une agrafe de saphir; sa taille était f'ntoiirée de la hanche jusqu'aux reins par une ceinture faite d'une étoffe étroite, bigarrée de zébrures et de raiiiîiges (|ui formaient des symétries et des dessins, suivant qu'ils s»i trouvaient rapprochés par Tarrangement des plis que les filles de Tlnde savent seules disposer. Son pantalon de byssus, que les Phéniciens nomment syndon, se f«Tmait au-dessus des chevilles par des cercles ornés de clochettes d'or et d'argent, et complétait cette toilette d'une richesse bizarre et tout à fait contraire au goût grec. Mais, hélas! un /7«m?w<?i4W couleur de safran, masquait inipiloyablement le visage de Nyssia qui paraissait gênée, bien qu'elle eût un voile, de voir tant de regards fixés sur elle, et faisait souvent signe à un esclave placé derri<'re d'abaisser le parasol de plumes d'autruche pour la mi^'ux dérober à l'empressement de la foule.
Candaule avait eu beau la supplier, il n'avait pu la déterminer à quitter son voile, même pour cette occasion &rjle[inelle. La jeune barbare avait nfusé de payer à son peii[>le sa bienvenue de beauté. — Le désap[U)intement fut ^^rand ; Lunia prétendit que Nyssia n'osait se découvrir de peur de montrer sa double prunelle ; le jeune débiuH'hé resta convaincu que Théano de Colophon était plii- Ix'lh; que la reine de Sardes, et Gyiîès poussa un soupir, lorsqu'il \it Nyssia, après avoir fait agenouiller son éhpii;i!it, (ieseendre sur les tètes inclinées des esclaves dam.i.sc«nes comme par un escalier vivant jusque sur le seuil de la demeure rovale, où l'éléjaiice de l'architecture ^'recrpu* se mêlait aux fantaisies et aux énormités du goût asiatique.
lit DOi ca>uai;lb.
En notre qualité de poeie, nous avons le droit de rele-ei le /lammeum coiileuv de safran qui envoloppiùt la jeiiim épouse, — plus heureux en cela que les Sunliens qui, après toute une journée d'attente, furent oîili^'és de s'en Ktoumer chez eux, réduits, comme avant, aux simples tonjecturcs.
Nys^a était ré<rllement au-dossus de sa réputation , quelque grande qu'elle fût; il semblait que la nature se fût proposé, en la créant, d'atier jusqu'aux liuiiti's de sa puissance et de se faire absoudre de tousses tiltunneujents et de tous ses essais manqui's. On eAt dit qu'émue d'un sentiment de jalousie ii l'endroit des tnervedlcs fiitiires des sculpteurs grecs, elle avait voulu, elle aussi, modeler une statue et faire voir qu'elle était encore la souveraine maltresse en fait de plastique.
Le gi-ain de la neifje, l'éclat micacé du marbre de Paros, la pulpe brillantée îles ficui's de la balsamine, donneraient une faible idée de la substance idéale dont était formée Nysaia. Cette cliair si fine , si délicate , se laissait pénétrer par le jour, et se modelait en contours transparents , eu lignes suaves, harmonieuses comme de la nuisique. Selon la différence des aspects, elle se colorait de soleil ou de pourpre comme le corps aromal d'une divinité , et semblait rayonner la lumière et la vie. Le monde de perfec lions que renfermait l'ovale noblement allongé de sa chaste figure, nul ne pourra le redire, ni le statuaire avec son ciseau, ni le peintre avec son pinceau, ni le poète avec son style, fùt-il Praxitèle, Apelles ou îtlinmerme. Sur son front uni, baigné par des ondes de cheveux rutilants srmblables à l'électrum en fusion et sauDoudrés de limaille
376 W0UVELLE8.
d'or, suivant la coutume babylonienne, siégeait, comme sur un trône de jaspe, Tinaltérable sérénité de la beauté parfaite.
Pour ses yeux , s'ils ne justifiaient pas entièrement ce qu'en disait la crédulité populaire, ils étaient au moins d'une étrangeté admirable ; dos sourcils bruns dont les extrémités s'effilaient gracieusement comme les pointes de l'arc d'Éros, et que rejoignait une ligne de henné, à la mode asiatique , de longues franges do cils aux ombres soyeuses, contrastaient vivement avec les deux étoiles de saphir roulant sur un ciel d'argent bruni qui leur servaient de prunelles. Ces prunelles , dont la pupille était plus noire que l'atrament, avaient dans l'iris do singulières variations de nuances ; du saphir elles passaient à la turquoise, de la turquoise à l'aiguë -marine, de l'aigue-marine à Pambre jaune , et quelquefois , comme un lac limpide dont le fond serait semé de pieireries, laissaient entrevoir, à des profondeurs incalculables, des sables d'or et de diamant, sur lesquels des fibrilles vertes frétillaient et se tordaient en serpents d'émeraudes. Dans ces orbes aux éclairs phosphoriques, les rayons des soleils éteints, les splondcHirs des mondes évanouis, les gloires des olympeséclipsés, semblaient avoir concentré leurs reflets; en les contemplant, on se souvenait de l'éternité, et Ton se sentait pris de vertige, comme en se penchant sur le bord de l'infini.
L'expression de ces yeux extraordinaires n'était pas moins variable que leurs teintes. Tantôt , leurs paupières i'entr'ouvrant comme les portes des demeures célestes, ils vous appelaient dans des élysées de lumière, d'azur et ,do félicité ineffable, ils vous promettaient la réalisation de tous vos rêves de bonheur décuplés, centuplés, comme s'ils avaient deviné les secrètes pensées de votre âme; tantôt, impénétrables comme des boucliers composés de sept lames superposées des plus durs métaux, ils faisaient tomber vos regards, flèches émoussées et sans force :
LE IIOI CaKDAUI-E. 371
d'une simple inllexioti de sourcil, d'un spvI tour de prunelle, plus fuit que In foudre de Zeus, ils vous précipi- . iwent , du hiiut de vos escalades les plus ambitieuses, dans des néants si profonds qu'il était impossible de s'en Klever. Tyjjhou lui-même, qui se retourne sous l'Etun, n'eût pu soulever les monfjignes de dédain dont ils vous iccablaient; l'on comprenait que , vécftt-on mille olympiades, avec la beauté du blond fils de Létô, le génie d'Orphéus, la puissance sans bornes dos rois assyriens, les Irésors des Knbiros, des TclcJiines et des Dactyles, dieux des richesses soulPn'aines , on ne pourrait les ramener à une expression plus douce.
D'aulres fois ils aviiiont des langueurs si onctueuses et si persuasives, des effluves et des irradiations si pénétrantes, que les glaces de Nestor et de Priam se seraient fondues à leur aspect, comme la cire des ailes d'Icare en approchant des zones enflammées. Pour un de ces regards ou eût trempé ses mains dans le sang de son bOte, dispersé aux quatre vents les uendres de son pi-re, renversé les saintes images des dieux et volé le feu du ciel comme Promélhée, le sublime larron.
Cependant leur expression la plus ordinaire, il faut le dire, était une chasteté désespérante, une froideur sublime, une ignorance de toute po.-'sibilité de passion humaine, il faire paraître les yeux de clair de lune de [''lioBbé et les yeux vert de nier d'Athéné plus lubriques et plus provoquants que reux d'une jeune fdle de Babylone sacrifiant il la déesse; Mylitta dans l'enceinte de coi-des de Succ<itb'l>enolh. — Leur virginité invincible paraissait défier l'amour.
Les joues de Nyssia, que nul regard humain n'avait profanées, excepte celui de Gygès, le jour du voile enlevé, avaient une fleur de jeunesse, une pâleur tendre, une délicatesse de grain st de duvet dont le visage de nos fenmies,. toujours exposées à l'air et au soleil, ne peut donner l'idée la plus lointaine; la pudeur yf^^isait courir
378 NOLVELLES,
des n jjges roses comme ceux que produirait une goutte dVssenco vermeille dans une coupe pleine de lait, et, quand nulle émotion ne les colorait, elles prenaient des reflets argentés, de tièdos lueurs, con\me un albâtre éclairé par dedans. La lampe était son âme charmante, que laissait apercevoir la transparence de sa chair.
Une abeille se fut trompée à sa bouche, dont la forme était si parfaite, les coins si purement arqués, la pourpre si vivace et si riche, que les dieux seraient descendus des maisons olympi(»nnes pour l'efileurer de leurs hHi'es humides d'immortidité, si la jalousie des déesses n*y eût mis bon ordre. Heureux l'air qui passait par cette pourpre et ces perles, qui dilatait ces jolies narines si finement coupées et nuancées de tons roses, comme la nacre des coquillages poussés par la mer sur les rives de Chypre aux pieds de la Vénus Anadyomène. Mais il y a comme cela une foule de bonheurs accordés à des choses qui ne peuvent les comprendre. — Quel amant ne voudrait être la tunique de sa bien-aimée ou Teau de son bain?
Telle était Nyssia, si Ton peut se servir de ces mets après une description si vague de sa figure. — Si nos brumeux idiomes du Nord avaient cette chaude liberté^ cet enthousiasme brûlant du Sir-Hasirim , peut-être par des comparaisons, en suscitant dans Tesprit du lecteur des souvenirs de fleurs, de parfums, de musique et de soleil, en évocjuant par la magie des mots tout ce que la création peut contenir d'images gi'acieuses et charmantes, nous eussions pu donner quelque idée de la physionomie de Nyssia ; mais il n'est permis qu'à Salomon de comparer le n(»z d'une belle femme à la tour du Liban qui regarde vers Damas. Et pourtant qu'y a-t-il de plus important au monde que le nez d'une belle femme? si Hélène, la blanche Tyndaride, eût été camarde, la gueiTe de Troie eût-elle eu lieu? Et si Sem Rami n'avait eu le profil d'une régulaiité parfaite, eût-elle séduit ie vieux nior arque de
LE ROI CANDAULK. 379
f^D-Nevet, et ceint son front de la mitre de perles, signe da pouvoir suprême?
Candaute, bien qu'il eût fait amener dans ses palais les plus belles esclaves de Sour, d'Ascalon, de Sogd, de Sakkes, de Ratsiir, les plus célèbres courtisanes d'Ëphès^, de Pergame, de Smyrne et de Chypre, fut complétemeot fiisciné par lescliarmes de Nyssia... Il n'avait pas même soupçonné jusque-là l'existence d'une pareille perfec- JioQ.
Libre, en sa qualité d'époux, de se plonger dans la cootemplation de cette beauté, il se sentît pris d'éblouissements et de vertige, comme quelqu'un qui se penche sur l'abîme ou fixe ses yeux sur le soleil ; il éprouva une espèce de délire de possession, comme un prêtre ivre du dieu qui le remplit. Toute autre pensée disparut de son âme, et l'univers ne lui apparut plus que comme un brouillard vague où rayonnait le fantôme étincelant de Nyssia. Son bonheur tournait à l'extaso, et son amour à la folie. Parfois sa félicité l'etfrayait. N'être qu'un misérable roi, que le descendant lointain d'un héros devenu dieu à forc^ de fatigues, qu'un Ijomme vulgaire fait de chair et d'os, et, sans avoir rien fait pour le mériter, sans même avoir, comme son aïeul, étoulfé quelque hydre et déchire quelque lion, jouir d'un bonheur dont Zeus, à la chevelure ainbrosiennc, serait à peine digne, tout maître de l'Olympe qu'il est ! Il avait, en quelque sorte, honte d'accaparer un si nche trésor pour lui seul, de faire au monde le vol de cette merveille, et d'être le dragon écaillé et griffu qui gardait le type vivant de l'idéal des amoureux , des sculpteurs et aes poètes. Tout ce qu'ils avaient rêvé dans leui's aspirations, leurs mélancolies et leurs désespoirs, il le possédait, lui, Caudaule, pauvre tyran de Sardes, ayant à peine quelques misérables coffres pleins de perles, quelques citernes remplies de pièces d'or et trente ou quiu-ante mille esclaves achetés ou enlevés à la guerre 1
La félicité était trop grande pour Candaule, et la force qu'il eût sans doute trouvée pour supporter l'infortune lui manqua pour le bonheur. — Sa joie débordait de son .•jme, comme Teau d'un vase sur le feu, et, dans Texaspération de sou enthousiasme pour Nyssia, il en était venu î» la désirer moins timide et moins pudique, car il lui en contait de garder pour lui seul le secret d'une telle beauté.
— Oh! se disait-il pendant les rêveries profondes qui occupaient tout le temps qu'il ne passait pas auprès de la reine, — l'étrange soi t que le mien 1 Je suis malheureux de ce qui ferait le bonheur de tout autre époux. Nyssia ne veut pas sortir de l'ombre du gynécée, et refuse, dans sa pudeur barbari», de relcvcT son voile devant d'autres que moi. Pourtant, avec quel enivrement d'orgueil mon amour la verrait rayonnante et sublime, debout sur le haut de l'escalier royal, diuuiner mon peuple à genoux, et faire évanouir, comme l'aurore qui se lève, toutes les pâles étoiles qui pendant la nuit s'étaient crues des soleils! — Orgueilleuses Lydiennes, qui pensez tMre belles, vous ne (levez qu'il la réserve de Nyssia de ne pas paraître, même à vos amants, aussi laides que les esclaves de Nahasi et dv Kuseh aux yeux obliciues, aux lèvres épatées. Si une seule fois elle traversait les rues de Sardes le visage découvert, vous auri(^z b(\ui tirer vos adorateurs par le pan de leur tunique, aucun d'eux ne retournerait la tête, ou, s'il le faisait, il vous demanderait votre nom, tant il vous aurait profondément oubliées. Ils iraient se précipiter sous les roues d'argent de son char pour avoir la volupté dVtre écrasés par ell?, connue ces dévots de l'Indus qui pavent de leurs corps le (ihemin de leur idole. Et vous^ déesses qu'a jugées Pâris-Alexandre, si Nyssia avait concouru, aucune de vous n'eût emporté la ponnne, pas même Aphrodite, malgré son ceste et la promesse de faire aimer le berger- arbitre par la plus belle fenune du monde !...
LB ROI GAN'DAl'LE. 381
— Penser qu'une semblable beauté n'est pas immoiv lelle, hélas ! et que les ans altéreront ces lignes divines, cet admirable hymne de formes, ce poënie dont les strophes sont des contours, et que nul au monde n'a lu et ne doit lire que moi ; être seul dépositaire d'un si spleadide trésor 1 — Au moins, si je savais, à l'aide des lignes et des couleurs, imitant le jeu de l'ombre et de la lumière, fixer ■ur le bois un reflet de ce visage céleste ; si le marbre n'était pasrebelle à mon ciseau, comme dans la veine la plus pure du Paros ou du pentélique, je tjullerais un simulacre de ce corps charmant qui ferait tomber de leurs autels les vaines effigies des déesses ! Et plus tard, lorsque sous le limon des déluges, sous la poussière des villes dissoutes, les hommes dos ilges futurs rencontreraient quelque morceau de cette ombre pétrifiée de Nyssia, ils se diraient : Voilà donc comme étaient faites les femmes de ce inonde disparu t Et ils élèveraient un temple pour lo ger le divin fragment. Mais je n'ai rien qu'une admiration stupide et un amour insensé I Adorateur unique d'une divinité incoimiid, jenepossjjdeaucun moyen de répandre sou culte sur la terrel
Ains, dans Catidaule, l'enlhousinsme de l'artiste avait éteint la jalousie de i'aniiint; l'admiration était plus forte que l'amour. Si, au lieu de Nyssia, fille du sati'ape Mégabaze, tout imbue d'idi'es orientales, il oùt épousé quelque Grecque d'Athènes ou de Corinthe, nul doute qu'il n'eût fait venir à sa cour les plus tiabiles d'entre les peintres et les sculpteurs, et ne leur eût donné la reine pour modèle, comme plus tard le fit Alexandre le Grand pour Campaspe, sa favorite, qui posa nue devant Apelles. Cette fantaisie n'eût rencontré aucune résistance dans une fenmie d'un pays où les plus chastes se glorifiaient d'avoir conti'ibué, cellos-là pour le dos, celles-ci pour le sein, k ia perfection d'une statue célèbre. Mais c'était à peine si la farouche Kyssia consentait à déposer ses voiles dans l'ombre discrète du tlialamus, et les empressements du
382 KOUVELLES.
roi la choquaient, à vrai dire, plus qu'ils no la charmaient. L'idée du devoir et de h\ soumission qu'une femme doit à son mari la faisait seule céder quelquefois à ce qu'elle appelait les caprices de Candaule
Souvent il la priait de laisser couler sur ses épaules les flols de ses cheveux, fleuve d'or plus opulent que le Pactole, de poser sur son front une couronne de lierre et de tilleul, comme une bacchante du Ménalt\, de se coucher sur une peau de ti^qe aux dents d'argent, aux yeux de rubis, à pcîine couverte d'un nuage de tissu plus fin que du vent tramé, ou de se tenir debout dans une conque de nacre, laisant pleuvoir de ses tresses une rosée de perles au lieu de gouttes d'eau de mer.
Quand il avait trouvé la place la plus favorable, il s'absorbait dans une muette contemplation ; sa main, traçar i en l'air de vagues contours, semblait esquisser quelque projet de tableau, et il serait resté ainsi des heures entières, si Nyssia, bientôt lass(î de son rôle de modèle, ne lui eût rappelé d'un ton froid et dédaigneux que de pareils amusements étaient indignes de la majt^sté royale et contraires aux saintes lois du mariage. — C'est ainsi, disaitelle en se nîtirant, drapée jusqu'aux yeux, dans les plus mystérieuses retraites de son appartement, que l'on traite une maîtresse et non une femme honnête et de race noble.
Ces sages remontrances ne corrigeaient pas Candaule, dont la passion s'augmentait en raison inverse de la froideur que lui montrait la reine. Et il en vint h ce point de ne plus pouvoir garder pour lui les chastes secrets de la couche nuptiale. 11 lui fallut un confident comme à un prince de tragédie moderne. Il n'alla pas, connne vous le pensez bien, choisir un philosophe rébarbatif, à la mine renfrognée, laissant tomber un flot de barbe grise et blanche sur un manteau percé de trous orgueilleux, ni un guerrier ne parlant que de balisles, de catapultes et de chars armés de faulx, ni un Eupatride sentencieux plein
de conseils et de maximes politiques, mais bien Gygès, ■— que sa renommée galante devait faire passer pour un connaisseur en matière de fenmies.
Un soir il lui posa la main sur Tépaule d'un air plus fa- Quilier et plus cordial que de coutume, et, lui jetant un a)up d'œil significatif, il fit quelques pas et se sépara du groupe de courtisans en disant à haute voix :
— Gygès, viens donc me donner ton avis sur mon effigie que les sculpteurs de Sicyone ont achevé tout récemment de tailler dans le bas-relief généalogique où sont inscrits mes aïeux.
— roi ! tes connaissances sont supérieures à celles de ton humble sujet, et je ne sais comment reconnaître l'honneur que tu me fais en me daignant consulter, répondit Gygès avec un signe d'assentiment.
Candaule et son favori parcoururent plusieurs salles décorées dans le goût hellénique, où Pacanthe de Corinthe^ la volute d'Ionie, fleurissaient et se contournaient au chapiteau des colonnes, où les frises étaient peuplées de figurines en ouvrage de plastique polychrome représentant des processions et des sacrifices, et arrivèrent enfin dans une partie reculée de l'ancien palais dont les murailles étaient formées de pierres à angles irréguliers et jointes sans ciment à la manière cyclopéenne. Cette vieille architeeture avait des proportions colossales et un caractère formidable. Le génie démesuré des anciennes civilisations de l'Orient y était lisiblement écrit, et rappelait les débauches de granit et de briques de TÉgypte et de TAssyrie. — Quelque chose de l'esprit des anciens architectes de la tour de Lylacq survivait dans ces piliers trapus, aux profondes cannelures torses, dont le chapiteau était composé de quatre têtes de taureaux affrontées et reliées entre elles par des nœuds de serpents qui semblaient \ ou loir les dévorer, obscur emblème cosmogonique dont le S( ns n'était déjà plus intelligible et qui était descendu dans la tombe avec les hiérophantes ùes siè-
des précédents. — Los portos n'avaient ni la forme carrée ni la forme ronde : elles décrivaient une espèce d'ogive assez semblable à la niitio dos mag(^s et augmentant encore par cotte bizarrerie le caractère de la construction.
Cette portion du palais foriïiait comme une espèce de cour entourée d'un portique dont le bas-relief généalogique auquel Candaule avait fait allusion ornait l'architrave.
Au milieu, Ton voyait Héraclos, le haut du corps découvert, assis sur un trôno. 1rs pieds sur un escabeau, selon le rite pour la représentation des personnes divines. Ses proportions colossales n'oussrnl d'ail lours laissé aucun doute sur son apothéose ; la rudesse ni la grossièreté archaïques du travail, du au ciseau de quelque [artiste primitif, lui doimaient un air de majesté barbare, une grandeur sauvage plus analogue peut-être au caractère de ce héros tueur de monstres, que ne l'eût été l'ouvrage d'un sculpteur consonimé dans son art.
A la droite du trône, se tenaient Alcée, fils du héros et d'Om[)halo, Ninus, Bélus, Argon, promi<*rsrois de la dynastie dos lleraclidos, puis toute la suite des rois iiit(U'médiairos, dont l(;s derniers étaient Ardys, Alyatte, M»'*iès ou Myrsus, père de Candaule, et enfin Candaule lui-même.
Tous ces personnages, à la chevcilun* tressée en cordelettes, il la barbe tournée en s|)irale, aux yeux obliques, à l'attitude anguleuse, aux gestes gênés et contraints, semblaient avoir une espèce de vie factice due aux rayons du soleil couchant et à la couleur rougeatre dont le t<'mps revêt les marbres dans les climats chauds. — Les inscriptions en caractères antiques gravées auprès d'eux, en manière de légendes, ajoutaient encore à la singularité mystérieuse de cette longue procession de figures aux accoutre* ments étranges et barbares.
Par un hasird que Gygès n(î put s'empêcher de remarquer, la statue de Candaule se trouvait précisément occu* per la dernière place disponible à la gauche d'Héraclès.
LE ROI GANDAULE. 385
—•Le cycle dynastique était fermé, et, pour loger lesdeseendantsde Candaule, il eût fallu de toute nécessité élever un nouveau portique et recommencer un nouveau basrelief.
Candaule, dont le bras reposait toujours sur Tépaulede Gygès, fit eu silence le tour du portique; il semblait hésiter à entrer en matière et avoir tout à fait oublié le prétexte sous lequel il avait amené son capitaine des gardes dans cet endroit solitaire.
— Que ferais-tu, Gygès, dit enfin Candaule, rompant ce silence pénible pour tous deux, si tu étais plongeur et que
- du sein verdâtre de TOcéan tu eusses retiré une perle parfaite, d'un éclat et d'une pureté incomparables, d'unprix à épuiser les plus riches trésors ?
— Je renfermerais, répondit Gygès, im peu surpris de cette brusque question, dans une boîte de cèdre revêtue de lames de brcwize, et je l'enfouirais dans un lieu désert, sous une roche déplacée, et de temps à autre, lorsque je serais sûr de n être vu de personne, j'irais contempler mon précieux joyau et admirer les couleurs du ciel se mêlant à ses teintes nacrées.
— Et moi, reprit Candaule, l'œil illuminé d'enthousiasme^ si ie possédais ce si riche bijou, je voudrais lenchâssor dans mon diadrnie, l'offrir librement à tous les regards, à la pure lumière du soleil, me parer de son éclat et sourire d'or^Mifil en entendant dire : Jamais roi d'Assyrie ou de Babylone, jamais tyran grec outrinacrien n'a possédé une p(»rl(? d'un aussi bel orient que Candaule, fils (le Myrsus et descendant d'Héraclès, roi de Sardes et de Lydi(; ! A côté de Candaul'^, Midas, qui changeait tout en or, n'est qu'un mendiant aussi pauvre qu'Irus.
Gygrs écoutait avec étonnement les discours de Candaule et cherchait à pénétrer le sens caché de ces divagations lyriques. Le roi semblait être dans un état d'excitation extraordinaire : ses yeux étincelaient d'enthousiasme, une
teinte d'un rose fébrile couvrait ses joues, ses narines enflées aspiraient Tair fortement.
— Eh bien ! Gygès, continua Candaule sans paraître remarquer l'air inquiet de son favori, je suis ce plongeur. Dans ce sombre océan humain où s'agitent confusément tant d'êtres manques et mal venus, tant de formes incomplètes ou dégradées, tant de types d'une laideur bestiale, ébauches malheureuses de la nature qui s'essaye, j'ai trouvé la beauté pure, radieuse, sans tache, sans défaut, l'idéal réel, le rêve accompli, une forme que jamais peintre ni sculpteur n'ont pu traduire sur la toile ou dans le marbre : — j'ai trouvé Nyssia !
— îBien que la reine ait la pudeur craintive des femmes de l'Orient, et que nul homme, excepté son époux, n'ait vu les traits de son visage, la renommée aux cent langues et aux cent oreilles, a publié partout ses louanges, dit Gygès en s'inclinant avec respect.
— Des bruits vagues, insignifiants. On dit d'elle, comme de toutes les femmes qui ne sont pas précisément laides, qu'elle est plus belle qu'Aphrodite ou qu'Hélène ; mais personne ne peut soupçonner , même lointainoment, une pareille perfection. En vain j'ai supplié Nyssia de paraître sans voile dans quelque fête publique , dans quelque sacrifice solennel, ou de se montrer un instant accoudée sur la terrasse royale, donnant à son peuple l'immense bienfait d'un de ses aspects, lui faisant la prodigalité d'un de ses profils, plus généreuse en cela que les déesses, qui ne laissent voir à leurs adorateurs que de pâles simulacres d'albâtre et d'ivoire. Elle n'a jamais voulu y consentir. — Chose étrange, et que je rougirais de t'avouer, cher Gygès : autrefois j'ai été jaloux; j'aurais voulu cacher mes amours à tous les yeux ; nulle ombre n'était assez épaisse , nul mystère assez impénétrable. Maintenant je ne me reconnais plus, je n'ai ni les idées de l'amant ni celles de l'époux ; mon amour s'est fondu dans l'adoration comme une cire légère dans
LE ROI CANDAVLB, 387
1ID brasier ardent. Tous les sentiments mesquins de jiitousie ou do possession se sont évanouis. Non, l'œuvro la plus achevée que le ciel ait donnée à la terre depuis le jour où Prométhée appliqua la flamme sous la miimelle gauche de la stiitue d'argile, ne peut être tenue .ainsi dans l'ombre glaciale du gynécée ! — Si je mourais, le secret de cette beauté demeui'ei'ait donc à jamais ense- Teli sous les sombi-es draperies du veuvage! — Je me trouve coupable en la cachant comme si j'avais !e soleil chez moi et que je i'emptjcliasse d'éclairer le monde, — Et quand je pense à ces lignes harmonieuses, il ces divins contours que j'ose à peine efjleurerd'un baiser ti[iiide, je sens mon cœur près d'éclater, je vomirais <iu'un œil ami pût partager mon bonheur, et, comme un juge sévère fc qui l'on fait voir un tableau, reconnaître après un examen altentil' qu'il est irréprochable et que le possesseur n'a pas été trompii par son enthousiasme. — Oui, aou- 'Venl, je me suis senti tenté d'écarter d'une main témt> raire ces tissus oïlieux ; muis Nyssia, dans sa cliasteté farouche, ne nie le pardonnerait pas. Et cependant, je ne puis porter seul une si grande félicité, il nie faut un confident de mes extiîses, un écho qui réponde à mes cria d'admiration, — et ce sera toi 1
Ayant dit ces mots, Candaule disparut brusquement par un passante secret. Gygès, resté seul, ne put s'empêdier de l'aire la remarque du concoure d'événements qui semblaient le mettre toujours sur le chemin de Nyssia. Un hasard lui avait fait connaiire sa beauU! murée à tous les yeux, entre tant de princes et de salrapes elle aviut épousé précisément Candaule, le roi qu'il servait, et, piii un caprice étrange qu'il ne pouvait s'empécber do trou- Ter presque fatal, ce roi venait faii-e, à lui Gygès, des confidences sur celte créature mystéiieuse que pei-sonne n'approchait, et voulait absolument achever l'ouvrage de Borée dans la plaine de Bactres. La main des. dieux n'é> lait-elle pas visible dans toutes cïs circonstances ? — Ce
Bpectre de beauté, dont le voile se soulevait peu à peu comme pour l'enflammer, ne le conduisait-il pas sans qu'il s'en doutât vers Taccomplissement de quelque grand destin ? — Telles étaient les questions que se posait Gygès ; mais, ne pouvant percer l'avenir obscur, il résolut d'attendre les événements et sortit de la cour des porti'aits, où l'ombre commençait à s'entasser dans les angles et à rendre de plus f n plus bizarres et menaçantes Us effigies des ancêtres de Candaule.
Etait-ce un simple jeu de lumière ou une illusion produite par cette inquiétude vague que cause aux cœurs les plus fermes l'arrivée de la nuit dans les monuments antiques ? Gygès, au moment de dépasser le seuil, crut avoir entendu de sourds gémissements sortir des lèvres de pierre du bas-relief, et il lui sembla qu'Héraclès faisait d'énormes efforts pour dégager sa massue de granit.