DU TABAC
L’usage de la pipe, considéré sous le point de vue hygiénique , ne saurait être condamné ; la pipe agit sur la gorge et l’estomac , elle facilite l’évacuation des humeurs de la poitrine, comme les évacuations qui s’opèrent par le nez et la bouche facilitent le dégagement du cerveau ; l’usage de fumer délivre le corps des humeurs âcres qui s’y coagulent, humeurs qu’il serait difficile de chasser du corps par d’autres moyens. Cependant le plus grand nombre des hommes de l’art regardent cette pratique comme nuisible à la santé-, et à les entendre prescrire à leurs malades des pastilles, des pâtisseries et autres substances, on dirait qu’il vaut mieux empâter l’estomac, fermer les issues aux humeurs , que d’aider la nature à s’en débarrasser. Tel est le mode suivi par la plupart d’entre eux: Qu’on examine leur système avec soin , et l’on verra que
dans tous les temps , de nos jours comme dans le passé , la Faculté a condamné et repoussé , selon son caprice, presque toutes les substances que produit la nature. On sait quelles luttes le thé et le café ont eu à soutenir, de quels anathèmes et de quelles prédictions sinistres ces deux substances utiles ont été frappées avant de se populariser parmi nous. Le sucre lui-même n’a pas été plus heureux ; le pain, le lait et le riz ont eu aussi leurs adversaires; le bœuf, le mouton et la pomme de terre n’ont point échappé à la censure. Un grand nombre de poissons et tous les coquillages , des végétaux et des fruits ont été dénoncés par eux comme autant de poisons subtils; en un mot, si on eût écouté ces graves docteurs, le monde n’eût vécu que de gelées, de poulets, de pouding au pain et de sagou, de spiritueux, d’eau claire et de soda-water. La proscription s’est étendue jusque sur la bierre et le vin, qui ont été regardés comme contenant des principes contraires à la digestion et à la santé. Ils oubliaient , et le monde oubliait avec eux, que lorsqu’un homme jouit d’une bonne santé, quand il mange de toute espèce de nourriture, et qu’un autre homme est malade lorsque son ordinaire se compose des mêmes mêts , la différence qui existe entre ces deux personnes provient de la différence de leur constitution et non de la nourriture. Les humeurs de l’un sont bonnes, elles convertissent toute la nourriture de la manière la plus avantageuse pour sa santé; les humeurs de l’autre sont au contraire viciées, elles souillent et corrompent tout ce qu’il a mangé. Et cependant , malgré des faits aussi remarquables , on s’obstine encore à vouloir arriver à la santé , non par le dégagement des humeurs âcres, mais par des restrictions sans nombre, par l’adoption d’une nourriture particulière qui ne tend qu’à entraver la circulation du sang et à dégoûter le malade. Puis , lorsque , après un traitement aussi contraire, les amis du malade ont récompensé d’une manière libérale la science du docteur, on s’imagine que tout ce qu’il était possible de faire a été
fait. Telle est la haute portée à laquelle la science medicale est arrivée aujourd’hui !
Des dissertations savantes ont été faites sur ce sujet; on a prétendu que l’action de fumer était préjudiciable à la santé en ce qu’elle fatiguait la poitrine; rien ne saurait être plus faux, attendu que chaque organe est susceptible d’action et que cette action lui est profitable. La fumée et l’action de fumer combinées ensemble tendent à débarrasser l’estomac d’humeurs acres, qui dans cette partie du corps sont la cause de la difficulté que nous éprouvons dans la respiration. Le corps de l’homme a besoin d’être nettoyé , et fumer de temps à autre ne peut manquer d’être profitable à la santé de ceux qui aiment la pipe.