‹ NovalisChapitre 11 sur 12 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Nous avons esquissé au chapiti'c prtcédeat lesgrandes lignes de la cosmologie et de la religion de Novalis, telles qu'elles nous apparaissent dans ses fragments et ses opuscules en prose. Mais Hardenberg n'est pas un pur spéculatif. Il est d'abord et surtout un Voyant, un intuitif. Et il ne s'est pas borné à exprimer ses intuitions sous forme de théories philosophiques et de réflexions abstraites. Il s'est efforcé aussi de les présenter d'une façon concrète, sous forme de symboles, au moyen d'œuvres poétiques. Le penseur qui voyait dans l'univers un produit de l'imagination et détrônait l'antique Fatalité pour remettre aux mains de la Poésie le soin de tisser la destinée du monde, devait tout naturellement tenter d'exposer ses idées non pas seulement en une Encyclopcdic philosophique, mais dans

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!e cadre de fictions artistiques. L'œuvre littéraire de Novalis, que nous allons examiner maintenant est ainsi le complément nécessaire de l'œuvre du fragmentiste que nous avons considérée jusqu'à présent. On peut même dire, je crois, que Novalis s'est exprimé d'une manière plus vivante, plus significative et plus complète dans ses productions poéliques que dans ses écrits spéculatifs.

Hardenberg a été poète lyrique et romancier.

Sur le poète lyrique l'essentiel a déjà été dit plus haut. Nous avons étudié son œuvre capitale, les Hymnes à la nuit avec assez de détails pour qu'il soit superflu de revenir sur ce sujet. Nous avons .lussi mentionné et cité à diverses reprises, les Canliques spirituels composés par Novalis, entre 1799 et 1800 et publiés dans VAlmanacli des Muses pour 1802. Il nous suffira d'ajouter, ici, que ce sont ces hymnes pieuses dont quelques-unes ont été insérées dans les recueils de cantiques pour les églises évangéliques et servent aujourd'hui encore à l'édification des fidèles, qui ont fondé la réputation populaire de Novalis. Et de fait, ces cantiques que Frédéric Schlegel qualifiait de « divins )) et plaçait à à côté des plus belles poésies du jeune Gœthe, ces chants religieux où la critique contemporaine vante aujourd'hui encore « l'extraordinaire limpidité de la forme, l'émotion dénuée de toute emphase, de tout ornement littéraire, la mélodie simple et entrai-

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nante de la versitication » inaugurent, comme on l'a dit, une date nouvelle dans l'hymnologie évangélique. A une époque où les chants d'église ne faisaient guère que développer de plats lieux communs de morale, Hardenberg a su découvrir à nouveau la source profonde de l'émotion religieuse. Aucune traduction, malheureusement, ne saurait donner une idée, même lointaine, du charme prenant de ces strophes toutes simples etunies. Il faut lire dans l'original des pièces comme le célèbre hymne à Jésus Wenn icii ihn niir Jiabe, ou l'hymne à la A ierge Icli selie dich in tausend Bildern pour sentir le prix de ces effusions ingénues comme une prière d enfant et que nous n'hésitons pas à placei', avec les lieder spirituels de Bach, parmi les créations les plus pures et les plus touchantes du génie lyrique religieux de l'Allemagne.

Ayant ainsi brièvement rappelé les titres de gloire de >sovalis comme poète lyrique, nous passons toul de suite à 1 étude de ses deux grandes œuvres épiques, le fragment du Disciple à Sais et surtoul Henri dOfterdingen.

Si comme penseur, Novalis a puisé, nous l'avons vu, à des sources très diverses, il n'a guère subi, comme auteur de romans, qu'une seule influence vraiment importante, celle de Gœthe. C'est dans Willielm Meister qu'il a trouvé, de son propre aveu, le modèle dont il s'est inspiré pour son œuvre capitale, Ofterdingen.

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FrédéiMC Schlegcl avait, dans ses Fragments de V Atlienaeum émis cet aphorisme retentissant et paradoxal : « La Révolution française, le Système de la .Science et Wilhelin Meister, sont les trois plus grandes idées directrices de ce siècle ». Et l'on ■constate en effet que si l'idéalisme fichtéen et la ■doctrine du subjectivisme absolu ont exercé une ânfluence profonde sur la pensée des romantiques, ils ont trouvé, d'autre part, dans les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister le type classique du roman, une forme d'art nouvelle dont ils ont profondément senti l'originalité puissante et l'exceptionnelle valeur poétique.

Dans un article de l'At/ienœum, capital pour l'histoire du romantisme allemand, Schlegel analyse longuement le roman de Gœthe qui lui paraît avoir pour l'art moderne la même importance que les chefsd'œuvre de Sophocle pour le drame antique. Dans cette œuvre qui débute modestement comme une des- <riplion de la vie de théâtre pour s'épanouir peu à peu en une étude profonde sur l'art de la vie et sur l'éducation de l'humanité, il note la profondeur symbolique et philosophique s'alliant à l'objectivité et au réalisme le plus vivant et le plus plastique; — il signale Vironie du poète qui semble en quelque sorte planer au-dessus de son œuvre et la contemple avec un sourire détaché sans la prendre tout i\ fait au sérieux; — il reconnaît enfin un incompa-

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rable poème en prose, écrit dans une langue merveilleuse, imprégnée d'une beauté véritablement musicale. Wiîhelm Meister lui apparaît, en un mot, comme une sorte de « Somme » poétique de la culture moderne tout entière. Ce n'est pas un roman, c'est le roman par excellence.

Or ce jugement est celui de tout le cercle des premiers romantiques. Partout le chef-d'œuvre de Goethe est lu, admiré, imité. De toute part on voit surgir des imitations. Dans le Titan de Jean-Paul, dans le SternbaJd de Tieck, dans la Lucinde de Frédéric Schlegel, dans le Florentin de Dorothée Veit, pour ne parler que des œuvres les plus connues, l'influence de Wilhelni Meister apparaît d'une façon irrécusable.

Cette influence s'observe aussi très distinctement . chez Xovalis. Il dévore le roman dès son apparition, à partir de 1795, si nous en croyons le témoignage de son ami le bailli Just. Son journal intime après la mort de Sophie, montre en tout cas qu'en 1797, il l'étudié minutieusement et le prend à tout instant pour thème de ses méditations. Il arrive à le connaître presque par cœur. Et il commence par l'admirer passionnément.

Il y voit d'abord ce que l'on pourrait appeler l'éducation esthétique de l'idéaliste. Wilhelm Meister est en effet idéaliste au début du roman de Gœthe et il reste idéaliste au dénouement. Dans l'in-

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tervalle il a appris l'art de « vivre en beauté ». Il a reconnu que, s'il est en droit de mépriser la platitude de la vie bourgeoise vouée au commerce, à la poursuite du gain, aux jouissances matérielles, il ne trouvera, d'autre part, la vie en beauté ni chez les comédiants bohèmes et médiocres d'âme, ni chez les représentants frivoles <,'l dégénérés de l'aristocratie de naissance, ni même chez la « belle àme » absorbée dans la contemplation de son moi et dans un souci infécond de perfection intérieure, mais bien auprès des aristocrates supérieurs comme Lothario ou Nathalie, chez qui la spiritualité sous sa forme la plus haute s'allie harmonieusement à l'activité créatrice, au dévouement fécond à la collectivité. L'enthousiaste naïf qu'est Wilhelm à son entrée dans la vie apprend ainsi à reconnaître que le véritable idéaliste est l'homme capable de créer le Beau et le Bien par un elïort de volonté libre et réfléchie. Or c'est là une idée chère entre toutes à Novalis. Aussi exalte-t-il d'abord la grande œuvre de Gœthe en des accents presque lyriques. Willielni Meister lui paraît essentiellement «romantique » par sa morale et sa philosophie. Surtout il y voit une œuvre d'une forme achevée et définitive qui se révèle par la magie du style, « par la caresse insinuante d'une langue polie, agréable, simple et cependant variée dans rcx})ression », par le choix et la répartilion des épilhètcs, par la maîtrise dans

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l'art de présenter et de décrire les choses, par la virtuosité avec laquelle l'auteur fait alterner le récit et les conversations, la peinture des caractères, les réflexions et l'intrigue, par l'ironie romantique qui enveloppe le tout, par la beauté unique de « cette merveilleuse ordonnance romantique qui ne tient nul compte du l'angni de la valeur des objets, pour qui il n'y a ni premier ni dernier, rien de grand ni de petit ». Novalis salue en Wilhelm Meister une œuvre véritablement classique, « le roman en soi, sans épithète. » Gœthe est à ses yeux, « le Vicairtde la Poésie sur terre. » Il peut, sans doute, et même il doit être dépassé, mais de la façon seulement que les Anciens peuvent être surpassés, par le contenu et la force, par la diversité et la profondeur : en tant qu'artiste, cii revanche, il est unique et exemplaire.

Mais Xovalis ne s'en tient pas à ce jugement. A mesure qu'il étudie davantage le roman de Gœthe il est plus frappé par une autre tendance qui ne lui était point apparue d'abord de manière choquante mais qui peu à peu s'impose à son esprit avec une croissante insistance et lui inspire une aversion toujours plus décidée. Willielm Meister ne nous décrit, en effet, pas seulement l'éducation esthétique de l'idéaliste. On peut dire aussi qu il nous montre la conversion d'un idéaliste anti-rationaliste à un réalisme rationaliste partiel. C'est même cet aspect de

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l'œuvre qui nous frappe le plus aujourd'hui. Nous admirons comment Gœthe sait concilier harmonieusement la raison avec l'imagination et le sentiment, la science avec la poésie, l'effort idéaliste vers la culture et la beauté avec l'effort réaliste vers la prospérité et le bonheur, les aspirations infinies de l'Esprit absolu avec la vie bornée de la créature finie. Gœthe ne s'est pas borné à sentir la laideur de l'homme destitué de poésie et d'idéal qu'il a incarné dans le personnage de Werner ; il nous a montré aussi, dans Misrnon, les dano-ers d'une ardeur idéaliste désordonnée et désharmonique. Il reste résolument attaché à la terre, alors que les romantiques méprisent l'élément terrestre, réel, fini de notre nature et de notre vie. Novalis perçoit dès lors, avec une netteté croissante, la divergence essentielle qui le sépare de son maître tant admiré et son jugement sur Willielm Meister se fait toujours plus sévère. Il s'irrite de trouver que Gœthe a, comme les Anglais, « d'instinct le sens économique ». Il réprouve dans son roman « un Candide dirigé contre la poésie », un livre foncièrement prosaïque et moderne, où l'élément romantique, la poésie de la nature, le merveilleux, le mysticisme sont de propos délibéré, écartés ou annihilés. « L'athéisme poétique, déclare-t-il, voilà l'esprit qui règne dans ce livre ». C'est au fond une histoire familiale et bourgeoise, un « pèlerinage vers le diplôme de noblesse».

Au total : « un livre néfaste et stupide, plein de prétention et de préciosité, prosaïque au suprême degré pour ce qui est de l'esprit, si poétique qu'en soit la forme, un pamphlet contre la poésie et la religion ».

Xovalis flotte ainsi, à l'égard de Wilhelm Meister, entre l'enthousiasme et l'exaspération. Il y trouve un modèle accompli du roman, un spécimen merveilleux et unique dune forme littéraire nouvelle, une œuvre poétique entre toutes au point de vue de la forme. Il salue en Gœthe le grand initiateur de la poésie moderne. Mais il s'irrite de voir la virtuosité prodigieuse de ce maître de la technique poétique au service d'une conception de la vie qu'il exècre et qu'il méprise. Le roman gcethéen s'impose à son respect et à son imitation. Et en même temps il reconnaît avec une croissante évidence que le roman « i-omantique » dont l'idéal flotte devant son imagination, doit être quelque chose de tout différent, quelque chose dopposé même à ce Wilhelm Meister qu'il aime et qu'il hait tout à la fois.

La premièVe tentative de Novalis pour exprimer ses intuitions sous la forme d'une fiction romanesque date de l'époque où il étudiait les sciences naturelles à Freiberg sous la direction de Werner

et OÙ il s'efforçait de préciser la notion de cette philosophie de la nature, de cette « physique supérieure » dont les grandes lignes s'organisaient à ce moment dans son esprit.

Le cadre de son roman lui fut fourni par une légende très répandue à ce moment dans les milieux occultistes. Les Alchimistes et les Franc-maçons théosophes avaient coutume de faire remonter leurs traditions hermétiques aux mystères égyptiens d'Isis dont le culte était célébré dans le temple de Sais. Schiller s'était emparé de ce motif, d'abord dans son traité sur \si Mission de Moïse. Il y présentait le temple de Sais comme une haute école de sagesse où l'on enseignait la doctrine de l'unité de Dieu et de l'immortalité de l'âme, où l'initié qui, sous la direction de l'hiérophante, était conduit graduellement des ténèbres vers la lumière, s'élevait finalement à l'intuition delà cause unique de l'univers, de la force primordiale de la nature, de l'Etre suprême d'où jaillissent par émanation tous les autres êtres. Puis, dans sa poésie philosophique l'Image voilée à Sais (1795), il utilisait le même motif pour exprimer sous forme symbolique la conviction kantienne que l'intuition de l'Absolu est refusée à tout jamais à l'homme. Une loi mystérieuse interdit au néophyte de soulever le voile de la statue aui trône au fond du temple de Sais. Malheur au téméraire qui osera enfreindre l'ordre

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lutélaire de la divinité ! Il possédera la science, mais cette science maudite sera mortelle à son bonheur et le sacrilège s'acheminera à sa fin à travers un morne désespoir.

Novalis emprunte à Schiller ce thème poétique, mais pour lui donner un sens tout différent. Le temple de Sais devient, dans son imagination, limage idéale de cette Académie de Freiberg, où il est venu chercher la révélation du mystère de la nature. Dans le Maître de Sais qui groupe autour de lui les disciples attentifs et recueillis, dans le Sage qui a été investi de la haute mission d'annoncer aux néophytes de la science l'évangile sublime de la nature, on reconnaît sans peine le grand géologue Werner, dont la doctrine et la personnalité inspiraient à Novalis autant d'enthousiasme que de respect. Enfin Hardenberg se dépeint lui-même, dans son roman, sous les traits de l'un des jeunes gens qui cherchent auprès du Maître, la révélation qui apaisera leur nostalgie. Ce disciple, nous est-il dit, est moins adroit que les autres, moins expert dans l'art de découvrir les trésors de la nature. Il ne comprend pas tout à fait le Maître ; mais il sent que celui-ci le comprend, qu'il ne prononce pas une parole qui soit contre son sentiment. Le Maître a pour lui de l'affection : il le laisse s'absorber dans ses pensées, tandis que les autres se répandent au dehors. Et ainsi toutes les choses le ramènent à lui-même :

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« J'aime, confesse-t-il, les amoncellements etfigures étranges que renferment les salles de collections du Temple ; mais j'ai l'impression que ce ne sont là que des symboles, des voiles, des parures, disposés autour d'une image divine merveilleuse, et cette image occupe sans cesse ma pensée. Je ne la cherche point; mais je cherche parmi ces trésors du temple. C'est comme s'ils devaient me montrer le lieu où, plongée en un profond sommeil, demeure la Vierge vers qui soupire mon âme ». Et parmi le va et vient afîairé des néophytes, le disciple attend, dans le silence et le recueillement, la révélation ineffable qui lui fera voir enfin la Vierge que pressent sa nostalgie, l'Image mystérieuse du temple de Sais. Le kantien Schiller vouait à la mort l'impie qui prétendait voir en face à face la divinité redoutable. Le mystique romantique déclare au contraire : « S'il n'est pointdonné aux mortels de soulever le voile, il nous faut donc tenter de devenir immortels. Qui renonce à le soulever, n'est pas un vrai disciple de Sais ! »

Il n'y a, d'ailleurs, ni intrigue, ni description de milieu dans cet étrange roman. Les êtres de rêve qu'évoque l'imagination de Hardenberg nous apparaissent comme à travers un brouillard et se meuvent en un décor indécis et irréel, comme en dehor.s du temps et dcl'cspace. On nous donne seulement une série de conversations ou plutôt d'effusions lyri-

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ques où s'exhale cette nostalgique tendresse pour la nature qui hante les habitants du Temple. Nous entendons les disciples s'entretenir de leur commune aspiration aune révélation plus intime de la nature et des voies divergentes, par lesquelles ils cherchent à s'élever aux suprêmes intuitions. Puis surgit, dans le temple devenu désert, la voix plaintive des choses, des collections — pierres ou métaux, animaux ou plantes que l'homme a arrachés violemment de leur lieu natal pour les grouper artificiellement en des vitrines de musées — qui pleurent la rupture de lantique alliance et la folie de l'homme qui au lieu de rester un organe inspiré de la vie du Tout, « une voix accompagnatrice », s est détaché du concert universel pour s'isoler égoïstement et exercer sur les choses une domination tyrannique. Plus loin nous voyons apparaître un groupe de Voyageurs : ils cherchent à travers le monde la trace du Peuple originel disparu, qui habitait la terre à l'âge d'or et s'efforcent de retrouver quelques débris du « sanscrit primitif », de la langue sacrée qui unissait jadis ces êtres royaux au monde supra terrestre. Et dans ces entretiens, dans ces effusions, dans ces élégies, nous voyons reparaître s'entrecroiser, se développer en mille variations, les thèmes déjà exposés plus haut, de la philosophie de la nature de Novalis. Le poète cherche à faire naître en nous par la musique pénétrante de son ly-

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risme, liiUiiition du grand mystère des choses, l'aspiration à Tàge d Or, au rétablissement de l'Unité rompue, l'élan de l'àme vers une sagesse née de l'amour et de la poésie, supérieui'c iiiliniment aux spéculations de la raison, vers le régne de l'Eternité où l'homme, libéré enfin de l'illusion dualiste, reprendra sa place dans la symphonie universelle, se sentira de nouveau iiu avec la nature et avec Dieu. Gomment devait s'achever le Disciple à Sais ? On est réduit, sur ce point à de très incertaines conjectures. Dés les premières pages du fragment, Novalis nous parle d'un Enfant merveilleux et énigmatique qui était demeuré quelque temp asu Temple. « A peine était-il arrivé que déjà le Maître voulait lui remettre l'enseignement. Il avait de grands yeux «ombres avec un fond bleu comme l'azur duciel. Son teint brillait de l'éclat des lys et ses cheveux bouclés étaient pareils aux petits nuages clairs qui s'illuminent quand vient le soir. Sa voix nous pénétrait l'àme, et nous lui aurions donné volontiers nos fleurs, nos pierres, nos plumes, tout ce que nous possédions. Son sourire était empreint d'une gravité infinie et un bonheur indicible emplissait nos cœurs en saprésence ». Ce mystérieux Messie de la nature — que Novalis a chanté aussi dans ses hymnes théosophiques, — devait évidemment reparaître dans la suite du roman et jouer un rôle capital. « Un jour il reviendra, avait annoncé le ^laître aux disciples, et il vivra

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parmi nous: alors les leçons prendront fin ». Et nous lisons, en effet, dans une esquisse jetée sur le papier par Novalis, quelques indications sommaires sur le dénouement qui flottait devant l'imagination du poète : « Métamorphose du temple de Sais. Apparition d'Isis. Mort du Maître. Rêves dans le Temple. Atelier de l'Archée. Arrivée des dieux grecs. Initiation aux mystères. Statue de Memnon. Voyage aux Pyramides. L'Enfant et son prophète. Le Messie de la nature. Nouveau Testament et Nature nouvelle surgissant comme la nouvelle Jérusalem. Gosmogonies des Anciens. Divinités indoues ». Il n'est plus possible, évidemment, de restituer avec quelque certitude, à l'aide de ces brèves notations, la conclusion que Novalis se proposait de donner à son roman. On aperçoit seulement qu'elle devait présenter de significatives analogies avec le dénouement d'Ofterdingen que nous indiquerons tout à l'heure, et décrivait, sans doute, comme celui-ci, la rédemption de la nature et le retour à l'Unité originelle.

Quoi qu'il en soit, Hardenberg a laissé inachevé son roman. Il semble avoir songé un instant, au début de 1800, à le remanier dans l'esprit de Jacob Bœhme, en lui donnant une signification « véritablement symbolique ». La mort l'empêcha de mettre à exécution ce projet. Et il ne semble pas que nous ayons à le regretter. Nous rencontrons dans le Disciple

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(L Sais le même fond d'idées que dans les Fragments. Et le premier roman de Novalis, n'est, en effet, guère autre chose quuiic suite de dialogues philosophiques où se trouvent exprimées sous une forme tout à la fois abstraite el lyrique, les diverses solutions que le cercle romantique donnait vers ce moment à l'énigme de la nature.. >«ovalis n'a pas encore trouvé l'art de dire sa pensée à l'aide d'images concrètes, au moyen de symboles mythologiques. Ce progrès, il l'accomplit dans Ofterdingen que nous allons étudier maintenant.

C'est vers le débul de 1799, peu de temps après ses fiançailles avec Julie Charpentier, que Novalis semble avoir conçu le projet de son Ofterdingen. Frédéric Schlegel se dispose vers ce moment à lancer dans le public allemand sa Lucindc, ce manifeste paradoxal et volontairement offensant de l'esthétisme et de l'immoralisme romantique, contre la morale « économique », le plat rationalisme et le prudent utilitarisme du « philistin ». Novalis vient de lire en manuscrit le roman de son ami. C'est alors que, dans une lettre du 27 février à Caroline Schlegel, il annonce à sa correspondante qu'il travaille, lui aussi, à un grand roman qui sera, d'ailleurs, radicalement différent de celui de son ancien

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camarade* Cllicz l'un tout est en stvlc d'éolise on, de temple dorien, chez l'autre tout en .style corinthien. Il espère avoir terminé sous peu la première partie de l'ouvrage. Il forme d ailleurs le dessein, ajoute-t-il, de consacrer sa vie^ entière à l'élaboration d un roman unique — qui formera peu à peu toute une bibliothèque et décrira peut-être « les Années d'apprentissage d'une nation ». Il pense, par ce projet grandiose, donner satisfaction à ses aspirations historiques et philosophiques. Et il projette, pour se })réparer à cette tâche grandiose, un voyage dans le Nord et dans le Sud de l'Europe, eu Norvège et en Ecosse d'une part, dans 1 Archipel grec de l'auti'e. — Il semble difficile, encore que le nom même du héros ne soit nulle part prononcé dans cette lettre, qu'il puisse s'agir d'un autre projet que de celui d'Ofterdingen. Xovalis aura ainsi conçu, dès l'abord, la grande œuvre poétique à laquelle il se proposait de consacrer la meilleure partie de sa vie, d une part comme un roman cosmologique, d'autre part comme une sorte de contrepartie romantique des Années d'apprcntissai^e de ini/ielm Meisler.

Sur la composition même du roman, nous savons peu de chose. Si nous en croyons un témoignage de Tieck, -Novalis aurait trouvé, au printemps de 1799, un récit de la légende d'Ofterdingen dans la bibliothèque de son ami le major (plus tard gêné-

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rai) von F'unck. Il aurait ensuite composé la première partie presque tout entière pendant l'hiver de 1799 à 1800, au cours duquel il séjourne le plus souvent dans un lieu solitaire de la « gùldne Aue » en Thuringe. Dès le 31 janvier 1800, dans tous les cas, il annonce à Frédéric Schlegel que son roman est « à peu près terminé » et qu'il le lui enverra prochainement. Vers la mi-avril en elîet la première partie d'Ofterdiiigen est achevée, recopiée et communiquée en manuscrit aux amis du poète. Leur jugement paraît avoir été assez Révère. Dans une lettre du 18 juin à Frédéric Schlegel, Novalis s'excuse en effet de « sa maladresse dans les transitions, de sa lourdeur dans la manière de traiter le cours agité de la vie ». Il aspire à écrire une prose plus souple. Il annonce à ses amis que la seconde partie sera le commentaire de la première, mais deviendra, sous le rapport du fond comme de la forme, bien plus poétique que celle-ci. Il prépare d'ailleurs, dès à présent, la publication de son roman qui doit paraître chez l'éditeur Reimer dans le même format et avec les mêmes caractères que Wil/ielni Meister. Entre temps, et malgré la brusque aggravation de sa maladie qui se déclare au mois d'août, il rédige le début de la seconde partie. Au début de 1801 il aurait exprimé, gi nous en croyons Tieck, l'intention de remanier entièrement son roman. La mort ne lui en laissa pas le temps.

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Et son Ofterdingen dut paraître inachevé en 1802, par les soins de ses exécuteurs testamentaires, Tiecket Frédéric Schlegel.

Le roman de Novalis devait être, dans la pensée de son auteur, la réplique du romantisme RuxAnnées d'apprentissage de Willielni Meister. Gœthe avait montré son héros se détournant de la poésie pour s'orienter vers l'action utile et pratique. Hardenberg se proposait, ainsi qu il lécrivait à son ami Tieck, décrire « une apologie de la poésie ». Il avait, dans ses fragments philosophiques, montré l'évolution qui mène l'humanité de l'illusion dualiste à la conscience de l'Unité universelle, du règne de la nécessité au triomphe de 1 amour et de la poésie. Dans son roman il entendait retracer cette même évolution, non plus cette fois au moyen de formules métaphysiques abstraites, mais sous une forme concrète, en parant ses conceptions d'un vêtement poétique, en les incarnant en des personnages vivants, en les exprimant à laide d'images symboliques, de fictions mythologiques.

La première partie nous montrait l'humanité encore plongée dans l'illusion dualiste. Ofterdingen nous y était présenté comme une personnalité semblable à tous les mortels qui vivent au sein du mirage terrestre, — emprisonné dans sa nature empirique, dans son corps particulier, dans son moi individuel, à peine averti çà et là par des rêves ou

lAS* i/œuVHE PoTlTIQUE DE NOVALIS

<.le.s pressentiments de sa vie supérieure obscure et mystérieuse.

Au terme de la première partie, Novalis ouvrait devant riniaginalion du lecteur des perspectives ■é'iratiges et grandioses sur un monde nouveau. Klingsohr, dans un conte qui était à la fois une li«tion poétique et une explication mythologique de l'univers, racontait la fin du mirage dualiste, la destruction du royaume du Soleil et l'avènement du règne de l'Eternité.

La seconde })arlie devait nous faire assister à la dissolution graduelle du monde réel dans le monde fie la fiction et du rêve. Ofterdingcn voyait s'évanouir peu à peu les barrières de l'iiidividuation qui séparaient son moi des autres moi ; derrière la réalité terrestre, s'ouvrait pour lui le monde des Esprits. Par une extension graduelle de son moi il découvrait enfin l'unité du monde de l'Esprit et du monde de la nature, il apprenait à concevoir • l'identité dernière où se confondent l'univers réel et la fiction mythologique, la destinée du monde et le conte de Klingsohr ; il devenait conscient de l'idéalisme magique, de la toute puissance créatrice de l'Esprit, du règne de la poésie.

Examinons successivement le roman de Novalis à ces diverses étapes.

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La première partie à Ofterdingen s'ouvre dans le plan de la vie réelle et de l'illusion dualiste. Elle nous montre comment, dans une humble famille d'artisans, à Eisenach, au moyen âge, vers la fin du xii^ ou le commencement du xiii" siècle, naît et se développe un génie poétique supérieur.

Le père de Henri d'Ofterdingen, dont Novalis, au début du roman, nous fait voir le paisible et modeste intérieur familial, n'est qu'un simple ouvrier en métaux, habile en son art et estimé de «es concitoyens, mais qui ne dépasse pas le niveau des gens de sa caste. Un instant, à l'époque de sa jeunesse, lorsque, compagnon alerte et amoureux, il résidait à Rome sous le beau ciel d'Italie, il a eu le pressentiment confus d'une vie supérieure. Un rêve prophétique lui a montré une fleur merveilleuse, vers laquelle il se sentait attiré ^^^.r une étrange nostalgie. S'il avait deviné la signification cachée de ce songe, s'il avait été ému jusque dans les profondeurs de son être par le mystère entrevu, il aurait pu déchiffrer l'énigme du monde. Mais ce n'était qu'une nature moyenne. Le rêve est demeuré confus en son esprit. Il n'a même pas gardé le souvenir de la couleur de la fleur merveilleuse. Il a vu simplement, dans le songe prophéti-

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que, une exhortation à demander la main de la jeune fille quil aimait. Sans tarder il est rentré en Allemagne. Le vœu de son cœur a été exaucé. Et dès lors il a trouvé le bonheur dans l'amour de sa femme et dans l'accomplissement des humbles devoirs de la vie quotidienne. C'est un homme excellent qui mène une existence utile, saine et respectable. Mais le monde des réalités supérieures qui s'était entr'ouvert un instant pour lui, s'est à jamais refermé. Il est pris désormais sans retour dans l'illusion dualiste. Son sens droit, son intelligence claire, sa volonté active trouvent leur satisfaction en des tâches toutes pratiques. Il a désappris de rêver : les rêves énonce-t-il, ne sont que des bulles légères; « Trseume sind Schseume », comme dit le prgverbe.

Dans la paisible demeure de l'artisan, cependant, grandit un fils, Henri. Son père a scrupuleusement respecté son individualité sans jamais chercher à l'influencer, sans la déformer par une éducation systématique. Il s'est développé en pleine liberté, selon la loi intime de son être. Et voici qu'en lui s'épanouit ce génie dont le germe s'était montré chez son père pour se flétrir aussitôt. Il se destinait aux études, il pensait devenir un savant, quand brusquement il a la révélation de la poésie. Un étranger mystérieux qui passait à Eisenach et avait reçu l'hospitalité sous le toit de

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l'artisan, lui parle d'une fleur bleue dont la description éveille en son âme un désir infini. Il s'endort plein d'une ardente nostalgie et de pressentiments confus. Et pendant son sommeil, il a un songe qui reproduit avec plus d'intensité, d'ampleur et de précision le rêve surgi jadis dans l'imagination juvénile de son père. Après un défilé rapide et incohérent d'impressions confuses et tumultueuses, une grande paix se fait en lui. II lui semble qu'il chemine dans une forêt profonde; puis, à travers un étroit couloir percé dans le rocher, il parvient enfin dans une grotte merveilleuse éclairée par un jet d'eau puissant qui jaillit jusqu'cà la voûte pour retomber en une poussière d'étincelles dans un bassin profond. Poussé par une irrésistible impulsion, il se dévêt, se plonge dans l'onde cristalline dont le contact 1 emplit d une volupté infinie : il semble que chaque vague vienne caresser sa poitrine comme un sein délicat. Entraîné par le torrent lumineux vers le cœur même de la montagne, il cède peu à peu à un mol engourdissement traversé de rêves dune indicible douceur. Puis il se réveille au sein d un paysage féerique, baigné d'une lumière surnaturelle, sur un gazon tendre, au bord dune source jaillissante, près de rochers d'un bleu sombre, sous un ciel d'un azur profond. « ^Nlais ce qui l'attirait avec une irrésistible puissance, c'était une Fleur d'un bleu lumineux qui se dressait, svelte,

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près de la source qu'elle frôlait de ses larges pétales scintillantes. Autour d'elle se balançaient une infinité de fleurs multicolores et le parfum le plus exquis embaumait l'atmosphère. Lui, cependant, ne voyait que la Fleur bleue, et il la contemplait longuement avec une indicible tendresse. Il voulut enfin s'en approcher, quand soudain elle se mit à se mouvoir et à se transformer à ses yeux. Les feuilles, devenues plus brillantes, se serrèrent contre la tige qui grandissait, et la Fleur s'inclina vers lui, découvrant entre les pétales une large collerette bleue où flottait un visage délicat. Son doux émerveillement grandissait au fur et à mesure que sedéroulaitcette étrange métamorphosé^ quand soudain la voix de sa mère l'éveilla. Et il se retrouva dans la chambre familiale que doraient déjà les feux du matin ».

Ce rêve qui chez le père de Henri d'Ofterdingen s'était évanoui sans entraîner aucune conséquence notable, va décider, au contraire, de la vie entière du jeune homme. Lui aussi est repris, à son réveil, par l'illusion dualiste et rentre dans le royaume du Soleil. Mais il garde au fond du cœur le pressentiment ému d'une révélation ineffablement belle, d'une félicité inouïe. La Fleur bleue, la Sehnsuclit romantique, l'aspiration nostalgique à un idéal inconnu, l'idée de l'Unité harmonieuse conçue comme le but sacré où tend le poète, ne quitte plus,

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désormais, sa pensée. Il ne saurait oublier cette vision qui lui a révélé une fois pour toutes le seiDs de la vie. La quête de la Fleur bleue devient à partir de ce jour, la raison d être de son existence entière. Le poète est né en lui.

Ainsi s'affirme, dès le début, le contraste voulu i? par Novalis entre Ofterdingen et Wilhelm Meister. Les deux héros entrent dans la vie par un rêve significatif. L'un rêve d'une vie d'artiste, vouée tout entière au culte de la poésie. L'autre, rêve de la Fleur bleue, symbole du Désir romantique et de la Poésie idéaliste. Mais le premier se détourne de son rêve initial pour s'orienter vers la réalité terrestre et l'action pratique. Le second, au contraire, va se déprendre du monde et de ses agitations pour s'enfoncer dans son rêve merveilleux, jusqu'au moment où perçant à jour le mirage dualiste, il comprend que la vraie vie n'est que rêve et fiction, poésie et amour.

Un songe merveilleux marque donc l'entrée de Henri d'Ofterdingen dans la vie supérieure. Une série d'expériences qu'il fait au cours d'un voyage à Augsbourg où il se rend avec sa mère, en compagnie de quelques négociants, pour aller voir son grand père Schwaning, lui font prendre peu à peu conscience de sa mission de poète et de la mission de la poésie sur terre.

LŒUVIU: l'OJÎTIQLK DE NOVALIS

Ce sont d'abord les récits de ses compagnons de route qui ouvrent à Henri quelques perspectives sur le monde idéal. Les marchands, gens prosaïques mais qui ont beaucoup voyagé et beaucoup appris au cours de leurs pérégrinations, lui font connaître la poésie sous sa forme la plus primitive : des légendes et paraboles datant de l'époque lointaine où le poète était encore « à la fois augure, prêtre, législateur et médecin». Ils lui content le mythe d'Arion, qui exalte sous une forme allégorique le pouvoir miraculeux du chant, puis, l'apologue du roi de l'Atlantide et de sa fille, qui aboutit au triomphe de laraour et de la poésie. Et leurs récits naïfs évoquent, devant l'imagination émerveillée du jeune homme, ces âges lointains et bénis où « la nature entière était plus vivante et plus pleine de sens qu'elle ne lest aujourd'hui », où le pouvoir du génie ne se faisait pas sentir seulement sur les hommes mais s'étendait aussi sur les animaux et les choses inanimées. Les hasards du voyage conduisent d'abord Ofterdingen et ses compagnons dans un château fort, où des chevaliers revenus de la croisade, racontent au jeune homme leurs exploits et suscitent en lui une sainte ardeur.

Par eux il a la révélation de la Guerre, ce conflit farouche des forces actives et créatrices de l'Univers. A travers les récils enflammés des

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croisés, n comprend soudain ce qu'est « la vraie guerre », la guerre de religion, celle où « le délire humain apparaît sous sa forme la plus parfaite»; il a l'intuition vivante de ce que sont les hommes d'action par excellence, les Héros qui écrivent l'histoire avec la pointe de leurs épées, et « ne sont que des forces cosmiques pénétrées d'une poésie instinctive ». — Dans ce même château il fait aussi la rencontre d'une jeune captive sarrazine, Suleinia qui lui conte ses malheurs et lui inspire une très tendre affection. En l'écoutant, il prend conscience du charme pénétrant et mystérieux de l'Orient romantique, cette terre enchantée, surgie comme une île bienheureuse au milieu des sables arides, où les hommes sont généreux, hospitaliers et tolérants, où la nature elle-même est plus humaine et comme pénétrée de rai son. Et, devant cette révélation qui l'enchante, il se prend à rêver d'une réconciliation entre l'Orient et 1 Occident. Le Saint- Sépulcre, lui explique Suleima, aurait pu, si les chrétiens n'avaient pas voulu, dans leur impatience, le conquérir de force, devenir le berceau d'une heureuse entente entre l'Europe et l'Asie, l'origine d'une alliance bienfaisante et éternelle entre les deux grandes civilisations de l'humanité.

Après avoir quitté le château des croisés, les voyageurs s'engagent dans une contrée abrupte et rocheuse. Là, dans une auberge de village, Ofter-

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diugen rencontre le maître mineur Werner qui éveille en lui la cui'iosité du monde souterrain et l'initie au mystère des profondeurs intimes de la nature.

Par ses récits le jeune homme apprend à connaître l'existence des travailleurs obscurs et patients, qui explorent les entrailles de la terre pour lui arracher ses trésors et ses secrets. C'est une vie simple, dure et rude que vivent les mineurs, — une vie bénie de Dieu pourtant, car il n'est aucun art qui rende ses adeptes plus heureux et plus dignes, qui éveille mieux la foi en une sagesse et une providence éternelles, qui conserve mieux dans sa pureté originelle l'innocence et l'enfantine candeur de l'âme. Le mineur naît pauvre, et pauvre il s'en retourne à la terre. Il lui suffit de savoir où se trouvent les métaux précieux cl de les amener à la surface. Mais leur éclat trompeur ne peut rien sur son cœur pur. Exempt de toute folie dangereuse, il jouit plus de leurs formations merveilleuses et de l'étrangeté de leur origine, que de leur possession avec toutes ses promesses. Il garde ainsi le contentement intérieur et un cœur d'enfant. Et il vit conformément à la loi naturelle : « La nature, explique le maître mineur, ne veut pas être la propriété exclusive d'un seul. Elle transmue toute propriété exclusive en un poison mauvais qui met en fuite la paix, et allume chez le riche la perni-

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cieuse cupidité, avec son cortège de soucis infinis et de sauvages passions. Elle mine ainsi en secret le sol sous le posesseur et l'enfouit bientôt dans le gouffre qui s'ouvre sous ses pas, pour circuler de main en main et satisfaire de la sorte son penchant d'appartenir à tous ».

Ainsi le mineur ne va pas chercher l'or pour le posséder, mais au contraire pour le répandre partout et libérer ainsi le monde de la domination que le précieux métal fait peser sur lui. Et dans une poésie étrange et mystérieuse, Novalis, par la bouche du maître mineur nous conte le mythe alchimique de l'Or. En un château invisible, au centre de la terre où il est tombé « du fond des Océans profonds », réside le Roi des métaux, le Primat de la nature minérale, le fils glorieux et pur de la matière cosmique, de l'Eau-mère primitive. Il trône là, dans sa tranquille majesté, en rapport avec le monde des astres dontles sources limpides, ruisselant à travers la toiture du palais, viennent lui conter les merveilles. Un beau jour, cependant, sa royauté, d'abord cachée au plus profond de la terre, a été révélée aux hommes. Et ceux-ci, bientôt asservis par la séduction qui émane de l'Or se sont pressés, avides, autour du palais. Quelques-uns seulement— les mineurs — plus audacieuxetplus avisés, ont formé le dessein de miner sa demeure, de mettre au jour sa retraite. S'ils réussissent, s'ils

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parviennent ù découvrir l'Empire intérieur, alors le sortilège qui envoûte les hommes sera brisé, alors luira le jour de la liberté, car l'Or en se répandant sur la terre, aura cessé d'exciter les convoitises et la cupidité. Et le vieil océan, libre enfin de ses liens, envahira le château désert et, sur ses molles ailes d'émeraude, nous ramènera au sein de notre patrie.

Sous la conduite du maître mineur, cependant, Henri et quelques-uns de ses compagnons vont visiter une caverne profonde, que la superstition populaire peuple de dragons, de monstres et d'apparitions redoutables. Ils y rencontrent un noble ermite, le comte de Hohenzollern, qui s'est retiré dans cette austère solitude, loin du monde, au fondd une grotte, près du tombeau de son épouse, Marie de Hohenzollern. Le maître mineur avait initié Henri d'Ofi terdingen au mystère de lanature. Auprès du noble ': ermite il va trouver la révélation de l'Histoire.

De la science de la nature à l'histoire, la transition est en effet, pour Novalis, naturelle et presque insensible. La « physique » n'est autre chose — nous nous en souvenons — que l'histoire primitive de la terre. Les vastes cavernes où s'entassent les ossements d'animaux étranges et puissants, nous remémorent l'époque sauvage où, au sein d'une nature redoutable et violente, des monstres terribles menaient une vie dangereuse et précaire. Et

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les assises même du globe, les masses grandioses des montagnes, les océans tempétueux sont les témoins muets des convulsions formidables, des enfantements pleins d'horreur, parmi lesquels notre terre jaillit du chaos primitif et s achemina peu à peu vers sa destinée. Le mineur passe ainsi sa vie au milieu des archives préhistoriques du monde. Il est selon la formule de Xovalis, un « astronome à rebours », qui fouille les entrailles delà terre, tandis que l'astronome céleste explore les espaces infinis où gravitent les astres, — un voyant qui se penche sur les documents du passé le plus reculé de notre planète, tandis que l'autre essaye de déchiffrer le livre de l'avenir.

L'Histoire que personnifie le comte de Hohenzollern est la continuation de l'étude de la nature. L'Histoire véritable n a rien de commun avec l'ouvrage médiocre du chroniqueur qui relate sans choix et au hasard des événements qu'il ne comprend pas, semblable à l'enfant qui voudrait décrire une machine ou au laboureur qui pai'lerait d'un navire. L'histoire ne devrait être écrite que par des vieillards sages et pieux, dont la propre histoire est close et qui se recueillent quelque temps encore dans l'attente de la mort. Eux seuls sont en état « d'observer l'enchaînement secret du passé et de l'avenir, de mélanger en de justes proportions l'espoir et le souvenir ». Entre leurs mains l'histoire est une puissance bénie

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qui nous élève au-dessus des maux terrestres. « La jeunesse ne lit l'histoire que par curiosité, comme un conte amusant. Pour l'âge mûr elle est une amie céleste, une pieuse consolatrice qui, par ses sages entretiens, le prépare doucement à une existence plus haute et j)his aiupU' et lui parle en de claires images du monde inconnu ».

Le véritable historien doit donc être aussi un poète ; car seuls les poètes connaissent l'art de bien relier entre eux les événements. « Il y a plus de vérité dans leurs contes que dans les chroniques érudites. Quand bien même leurs personnages elles événements qu'ils relaient sont fictifs, l'esprit dans lequel ils sont conçus est plein de vérité et de nalurol. Il est à peu près indiiïérent pour notre [)laisir ot noire instruction, que les personnages dans les destinées desquels nous trouvons la trace des nôtres aient ou non véritablement vécu. Nous voulons connaître par intuition l'âme grande et simple d'une époque, et si notre désir est exaucé peu nous importe l'existence accidentelle des figures de ce passé ».

Initié ainsi successivement à la Chevalerie et à 1 Orient, à la Nature et à l'Histoire, Henri Ofterdingen est mûr à présent pour la consécration suprême qu il va recevoir, au terme de son pèlerinage, dans la maison de son grand-père. Au moment où. couverts de poussière, les voyageurs

l.Œl Mil-. l'OKTlQli: DK XOVAI.ÎS 2ii

arrivent ù Augsbourg, le vieux Schwaniiig donne précisément dans sa demeure une réce])tion magnifique. Introduit dans la salle de fête brillanmicnt illuminée où hriiil la musique de danse, Henri y rencontre deux personnages qui vont lui procurer la double révélation de la Poésie et de lAinour, KUngsohr le grand art ste et sa fille Mathilde. ' Klingsohr en qui Xovalis a manifestement voulu donner un portrait idéalisé de Gœthe, frappe immédiatement le jeune homme par sa gravite sereine, ses grands yeux noirs pénétrants, la beaulé pure de ses traits, la virile majesté de sa stature. Il le ravit ensuite par son chant, par sa conversation où il prodigue les trésors de sa haute sagesse et de sa vaste expérience. Par lui Ofterdingcn apprend que la poésie n'est pas uniquement le fruit de l'inspiration momentanée mais qu elle veut être cultivée comme un art sévère, comme un métier dont le débutant doit apprendre la technique avec une consciencieuse application. Le poète n'est pas un vagabond qui erre tout le long du jour en quête d'images ou de sensations inédiles. Il doit exercer avec soin toutes ses facultés, s'elïorcer d acquérir chaque jour des connaissances nouvelles. A l'école de ce maître épris d'ordre et de mesure, Ofterdingcn comprend que 1 inspiration ne suffit pas pour faire le grand artiste qu'elle doit être complétée par l'intelligence pratique, disciplinée par l'effort métho-

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clique. 11 conçoit le prix de la maîtrise acquise, les joies saines et durables que procure le savoir-faire. Klingsohr-G<t*tlie ne saurait ouvrir à son disciple les sources supérieures de l'enthousiasme poétique. Mais il lui fait sentir que le génie artistique ne peut arriver à des résultats durables que s'il se complète par l'activité organisatrice et que le vrai poète n'est pas seulement un grand inspiré mais aussi un ouvrier industrieux et probe.

En même temps que Klingsobr initie Henri d'Ofterdingen aux beautés de la technique artistique, sa fdie Malhilde ouvre au jeune poète l'accès de la vie supérieure en lui révélant l'amour. A peine l'a-t-il aperçue dans la salle de fêtes qu'elle lui apparaît comme l'incarnation de la grâce, de la pureté, de la délicatesse. Entre eux se forme aussitôt un lien de sympathie. Henri s'abandonne sans résistance au trouble délicieux qui l'envahit. Mathildc répond à sa tendresse. Et bientôt jaillit l'étincelle. Un rapide serrement de mains, un tendre regard, un furtif baiser suffisent pour décider de leur vie à tous deux. La flamme d'un amour éternel s'est allumée dans leurs âmes. Dès le lendemain les fiançailles se nouent. Si en Klingsohr Ofterdingen a trouvé le maître expert qui lui révèle les secrets de l'art, il trouve en Mathilde la muse qui verse à son génie l'ivresse sacrée de l'inspiration, l'initiatrice qui lui dévoile la grande loi d'amour qui régit l'univers et

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va le rendre apte à percer le voile d'illusions qui enserre les mortels.

Tous les événements que nous avons retracés jusqu'ici, depuis le rêve d'Ofterdingen jusqu'à ses fiançailles avec Mathilde, s'accomplissent dans le plan de l'existence ordinaire soumise au mirage du dualisme. Mais au fur et à mesure que se poursuit l'intrigue toute simple du roman, le poète fait naître en nous graduellement l'impression que les scènes qui se déroulent au premier plan, ne sont que de vaines apparences et comme des images symboliques d'une réalité supérieure dont nous avons par instants la brusque intuition. Il semble que le décor varié de la vie de tous les jours soit comme un voile léger derrière lequel se cachent des profondeurs infinies et qui par instants se soulève pour nous laisser entrevoir de mystérieuses perspectives.

Dès le début, le rêve d'Henri d'Ofterdingen s'avère comme étrangement significatif. « Les rêves ne sont que vaine apparence » dit le père d Ofterdingen,et avec lui la sagesse vulgaire. Mais comment nous ranger à cet avis, quand nous apprenons que le vieil artisan a eu dans sa jeunesse un rêve tout analogue à celui qui a tant ému son fils. Comment ne pas avoir au contraire, avec Henri, le pressentimentconfus que la divinité, nous dévoile en de mystérieuses images la nature essentielle de l'être, et nous laisse entrevoir par une intuition prophétique

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le cours de notre destinée? fiOin d'être une illusion passagère et vide de sens, les rêves apparaissent au poêle comme des révélations si capitales qu'on en vient à se demander si la vie elle-même ne serait pas l'accomplissement j)liis ou moins complet et réussi de quelque rêve fondamenlal !

l^^tsiles rêves semblent avoir un sens profond, il en est de mênie aussi des pressentiments et des réminiscences. Pourquoi est-ce que Suleima reconnaît Henri d'Ofterdingen qu'elle n a jamais vu? N'est-il pas significatif qu'elle lui trouve une ressemblance étrange avec son propre frère <pii a quitté jadis sa famille pour aller retrouver un poète illustre en Perse ! J) où lui vient, au d(''parl d'Henri, cette certitude (\\iils ne rei'erront un jour? Pourquoi Henri a-t-il le sentiment d'aeo/V déjà entendu la chanson du mineur sur le mythe de l'Or. Par tous ces traits le poète veut attirer la pensée du lecteur ïiur ce vaste et- mystérieux domaine du subconscient qui s'étend comme un goulïre obscur au-dessous des régions claires de la vie ordinaire.

Et voici que, soudain, la révélation de ce monde du mystère se fait plus précise et plus significative.

Dans la grotte où il rencontre le comte de HohenzoUern, Henri d'Ofterdingen remarque une collection de livres précieux écrits en caractères artisiement tracés et ornés de riches enluminures.

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