L ŒUVRE POÉTIQUE DE XOVALIS
Pendant que l'ermite et les compagnons d'Henri vont visiter d'autres parties de la caverne, le jeune poète reste plongé dans la contemplation d'un manuscrit écrit dans une langue inconnue et qui exerce sur lui une étrange fascination. Or quel n'est pas son étonnement lorsqu'il y découvre son portrait, puis bientôt aussi ceux de l'Ermite, du vieux mineur, de l'Orientale, ceux enlin de la plupart de ses connaissances. A mesure qu'il tourne les feuillets, sa propre image lui apparaît en une série d'états successifs ; vers la fin elle devient plus grande et plus noble ; les dernières images sont troubles et inintelligibles ; la fin du manuscrit manque. Quel est le poè.te et l'imagier qui a ainsi « prévu » la vie d'Ofterdingen ? Le jeune homme apprend seulement par l'Ermite que le livre qu'il a feuilleté était un manuscrit provençal relatant les aventures d'un poète et contenant une apologie de la poésie. Une sympathie immédiate se noue d'ailleurs entre lui et l'Ermite qui prononce en le quittant ces paroles significatives : « Un jour viendra oîi nous nous reverrons et où nous sourirons de nos discours d aujourd hui. Vn jour céleste nous environnera et nous nous réjouirons de nous être amicalement salués dans cette vallée d'épreuves et d'avoir eu les mêmes dispositions et pressentiments. Ce sont là les anges qui nous conduisent sûrement ici-bas. Si vos yeux sont fermement dirigés vers le ciel, vous ne perdrez jamais le chemin de la patrie. »
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Et plus l'action avance, plus aussi se vérifie la valeur prophétique des rêves et pressentiments d'Ofterdingcii. En Klingsohr il reconnaît aussitôt un des personnages dont il avait vu l'image associée à la sienne dans le livre de l'Ermite. En présence de Malhilde il retrouve aussitôt les impressions ressenties au moment de son rêve : il se souvient d'avoir vu sa figure au fond du calice de la Fleur bleue comme il l'a vue aussi dans le livre de l'Ermite.
Enfin un second rêve d'Ofterdingen nous laisse entrevoir les destinées qui l'attendent. II voit en songe sa bien-aimée engloutie dans les remous d'un fieuve profond. Mais à 1 angoisse infinie de la sépation, succèdent bientôt les délices du revoir. Il retrouve sa fiancée dans une région mystérieuse, au-dessous du fieuve où elle s'était noyée, et elle murmure à son oreille une parole inelTablement douce qui vibre à travers son être tout entier...
Ainsi la première partie du roman de Novalis laisse le lecteur sous une impression tout à fait étrange. Il nous semble que nous fiottions entre le rêve et la réalité. Le monde réel se montre à nous très reconnaissable encore. C'est bien la vie allemande de la Thuringe ou de la Souabe, à l'époque des croisades, qui se déroule sous nos yeux. Mais cette réalité concrète nous la voyons comme à travers un brouillard qui estompe les contours «.'t atténue les couleurs. Les personnages qui évoluent
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devant nous ne sont pas des êtres de chair et d'os. Ce sont des types vaporeux et flous, qui parlent tous le même langage en quelque sorte symbolique. Le poète ne nous transcrit pas ce que ces gens disent réellement, mais ce qu'ils pourraient dire s'ils étaient complètement conscients d'eux-mêmes, s'ils savaient traduire en mots la « musique » qui vibre en leur âme. Il nous semble que nous soyons en présence de créatures dont l'âme tout entière n'est que musique, se résout en états lyriques, et dont les paroles tendent seulement à suggérer d'une façon tout approximative, à l'aide du verbe, cet éther musical où ils flottent.
Et surtout : le poète fait naître en nous l'impression grandissante que tout cela n'est encore qu'un commencement, que ces figures si estompées déjà et si irréelles vont s'enfoncer toujours plus avant dans ce brouillard lumineux oîi elles se meuvent, que la réalité sensible va se dissoudre sans cesse davantage, va apparaître toujours plus comme le symbole imparfait d'une réalité idéale, cachée, ineffable, musicale en son essence, où le poète va essayer de nous faire pénétrer.
A la fin de la première partie, au moment où les fiançailles de Henri et de Mathilde viennent de se conclure, pendant la soirée paisible et joyeuse qui
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réunit autour des fiancés quelques parents et amis intimes, le poète Klingsohr, sur la prière de Henri d'Ofterdingen, charme les assistants en leur disant un Conte merveilleux. Avec ce conte nous quittons décidément le domaine de la réalité humaine pour celui de la fiction mythologique. Si l'on veut en résumer le sens à l'aide d'une formule abstraite, on pourra dire que le Conte montre, en un récit symbolique, le triomphe du Magnétisme sur la Polarité et l'avènement du règne de l'Unité.
On sait l'immense enthousiasme que les expériences de Galvani sur l'électricité animale excitèrent dans le monde savant à la lin du xviii* siècle. On crut que la théorie de Galvani donnait une explication définitive des phénomènes de la vie, en substituant une force physique connue et définie à l'ancienne « force vitale », par laquelle on expliquait jadis ces phénomènes. Devançant par l'hypothèse les expériences de Volta, de Davy, d'Oersted, de Faraday, Schelling s'empressait de poser en principe l'unité dernière de l'activité électrique, chimique et magnétique. Et il appelait galvanisme le « processus dynamique » unique qui se trouve à la base des phénomènes électriques, chimiques, magnétiques et vitaux, le lien si longtemps cherché entre la nature organique et la nature inorganique, le phénomène central du monde physique.
Le galvanisme étant conçu comme l'énergie fou-
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damentale qui se manifeste dans tous les phénomènes, on croit voir, d'autre part, dans la «polarité », le principe universel qui régit toutes les manifestations de cette énergie. La polarité se montre dans !e domaine du magnétisme sous la forme de l'opposition des deux pôles, dans celui de l'électricité sous la forme de l'opposition de l'électricité positive et négative, en chimie comme opposition du combustible et du comburant, de l'acide et de la base, en biologie comme opposition entre l'excitabilité et l'excitation, en psychologie comme opposition du sujet et de l'objet. Par une généralisation hardie, Schelling et les philosophes de la nature voient dès lors dans la polarité, une loi universelle, qui unit la physique et la métaphysique. Pour que l'Un se manifeste il faut qu'il se divise. Il faut que tout monisme se résolve en dualisme. Les deux parties en qui se scinde l'unité primitive sont entre elles comme les deux pôles : elles ne sont pas étrangères l'une à l'autre, mais opposées et complémentaires tout à la fois. Et elles tendent à s'unir de nouveau par synthèse. Ainsi : il faut que l'Un se divise, qu'il se scinde en deux parties polairement opposées, pour qu'enfin le dualisme se réduise de nouveau à l'unité par synthèse.
C'est ce processus, précisément, que décrit le Conte de Klingsohr. Il nous montre la scission de l'Unité originelle, le règne de la polarité, enfin le ré-
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lablissenient de l'Unité divine par le galvanisme ou magnétisme animal. Dans l'univers sorti du chaos j)rimitif et de l'àgc d'or, se manifeste aussitôt, l'opposition fondamentale de la Nature et de l'Esprit : partout règne la lutte, le combat, la discorde. Mais la Nature et l'Esprit sont un : la synthèse se fera nécessairement. Et comme perspective d'avenir Novalis entrevoit le rétablissement de l'unité absolue, l'avènement d'un magnétisme universel sans polarité, d'un règne de paix, d'éternité et d'amour. Nous avons vu précédemment comment il a, dans ses Fragments, exposé cette conviction sous une forme abstraite etphilosophique. Dans le Conte de Klingsohr — qui au point de vue de la forme s'inspire visiblement du conte du Lys et du Serpent inséré par Gœthe dans les Entretiens d'émigrés allemands — il tente de retracer cette évolution cosmique à l'aide d'une fiction mythologique.
Au début du Conte, le poète nous décrit le triomphe de la polarité, dudualisme, ou, pour nous servir de la phraséologie symbolique de Novalis, le règne du Soleil. L'univers, conformément aux données de la mythologie antique, nous apparaît divisé en trois mondes superposés : le monde supérieur ou empire d'Arcturus, royaume des astres, domaine de la liberté et du hasard, siège du magnétisme universel; le monde moyen, c'est-à-dire la Terre, patrie do lliumanité ; le monde inférieur, royaume
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des Parques et de leur frère la Mort, où règne l'inexorable nécessité. Or le monde supérieur, l'empire d'Arcturus demeure, tant que dure le triomphe de son ennemi le Soleil, engourdi dans une immobilité glacée. Le palais avec ses murailles massives et ses riches colonnades, le jardin avec ses arbres métalliques, ses plantes de cristal, ses fleurs de pierres précieuses et son jet d'eau figé en un filet de glace, la ville endormie sur sa montagne escarpée, la mer dont le miroir solide reflète la cité morte, les montagnes lointaines qui ceignent l'Océan de leur couronne, — tout est rigide, muet, glacial. C'est le monde idéal des Possibles, c'est au point de vue astronomique, le monde des constellations, au point de vue moral, le domaine de la liberté et du hasard. Tant que subsiste l'illusion dualiste, ce monde supérieur est comme paralysé. Arcturus est supplanté dans le gouvernement de l'univers parle Soleil. Freya, sa fille, la déesse de la paix est, comme lui, captive de la glace, car là où règne le dualisme, la paix ne saurait régner.
Mais les temps sont proches où la vie va revenir dans la cité glacée. « Le bel Etranger ne tardera plus longtemps, chante un oiseau merveilleux dont les ailes se déploient derrière le trône du roi. La chaleur est proche, l'éternité commence. La reine va s'éveiller de son long rêve quand la terre et les mers se fondront dans l'embrasement de l'amour.
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La h'oide nuitquittera ces lieux quand la Fable aura repris ses anciens droits. Dans le sein de Freya s'allumera le monde, et chaque désir trouvera sa satisfaction dans un autre désir ». Les signes sont favorables. Sur l'ordre d'Arcturus, le vieux héros qui garde Freya, le Fer, ou, plus exactement, l'Aimant magnétique, jette son épéeà travers le monde. Pareille à une comète, elle vole dans les airs, se brise avec un son clair sur la chaîne des collines qui borde l'horizon et se répand sur l'univers en une pluie d'étincelles. Le monde saura désormais où est la paix. Guidé par l'aimant qui lui indique le Nord,^ il montera vers Freya.
Du Ciel nous descendons sur la Terre. Un paisible intérieur familial s'offre à nous. Le Père et la Mère symbolisent l'un le « sens » ou l'activité pratique, l'autre le cœur. Auprès des époux, deux enfants : dans un berceau sommeille Eros, c'est-àdire l'amour, le rédempteur prédestiné de Freya ; près de lui s'ébat, agile etalerte, la petite Fable, en d'autres termes, la poésie. Sur le berceau veille la nourrice des deux enfants, la belle Ginnistan à l'ccharpe bigarrée, la fille de la Lune, l'imagination ardente et folle, l'amante capricieuse du Père qui se distrait parfois entre ses bras des soucis du jour. Dans un coin de la chambre, travaille le Scribe, l'intelligence scientifique, le rationalisme utilitaire et calculateur, un maussade barbouilleur dont nul
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n'écoute les aigres remontrances. Au fond, adossée à un autel, se tient Sophie, la Sagesse divine, réponse d'Arcturus, la prêtresse sainte dufoyer, la dispensatrice de toute vérité et de toute harmonie.
Or voici qu'un beau jour le Père rapporte à la maison une petite tige de fer. Le Scribe après l'avoir tournée et retournée en tout sens, découvre que, suspendue en équilibre à un fil, elle s'oriente invariablement vers le Nord. Il ne sait, du reste, rien faire de cette découverte. Il ignore la vertu et le sens profond du magnétisme. Mais à peine, le petit Eros tient-il e-n main l'aiguille merveilleuse que soudain, à l'inexprimable stupeur du Scribe, il srrandit à vue d'œil et devient un adolescent tout rayonnant de beauté. Le désir de Freya est né en lui. La sagesse lui vient en buvant à la coupe de Sophie. Et il décide aussitôt qu'il va se mettre en route, sous la conduite de Ginnistan, pour se rendre auprès de sa fiancée prédestinée, et accomplir l'œuvre de rédemption.
Chemin faisant, Eros et sa compagne se rendent d'abord chez le père de Ginnistan, dans le romantique royaume de la Lune. Là les serviteurs du vieux roi, les génies de la nature, du flux et du reflux, des tempêtes et tremblements de terre, des orages et de l'arc-en-ciel, du tonnerre et des éclairs viennent saluer les arrivants ; et Ginnistan réjouit son compagnon en lui donnant le spectacle féerique
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des richesses que conticnl le trésor de son père. Mais l'imprudente Ginnistan, grisée par un coupable amourpourEros, séduitet détourne celui qu'elle devait guider vers Freya. L'Amour est égaré par les caprices de l'Imagination loin de l'objet de son désir. Eros cède à la passion sensuelle, oublie sa mission glorieuse, devient inconstant et frivole. Et la pauvre Ginnistan, délaissée bieotôtparleDieu volage et cruel, connaîttoutes les tristesses de l'amante abandonnée et trahie.
Dans la maison du Père, sur ces entrefaites, une révolution se déchaîne. Le Scribe jugeant le moment favorable pour se libérer du joug qui pesait sur lui, s'empare du gouvernement de la maison. C'est la révolte delà raison orgueilleuse qui se met à tyranniser toutes les autres facultés de Ihomme. La Mère est jetée aux fers, le Père est mis au pain et à l'eau. Sophie et la l'^able s'enfuient.
La Fable, cependant, découvre un escalier secret qui la conduit dans le royaume souterrain, où la lumière et les ténèbres sont intervertis, où un astre noir jette des flots d'obscurité et où les ombres sont faites de clarté. C'est un chaos ténébreux où nulle vie ne germe, où s'épanouit seull'Inanimé. C'est le royaume de la Fatalité où trône la Mort et où régnent ses sœurs les trois Parques. En vain ces mégères, d'accord avec le Scribe, essayent de tenir la petite Fable en captivité et delà faire périr. Elle
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échappe à leurs embûches, et. pai' une échelle, réussit à pénétrer dans le palais d'Arcturus.
Et tandis que la Fable, bravant ses ennemis, s'évade vers le monde supérieur, la Mère accomplit le sacrifice expiatoire qui seul peut apporter au monde la rédemption. Comme Jésus se laisse clouer sur la croix pour l'amour des hommes, la Mère monte sur le bûcher pour y périr dans les flammes. Le Cœur brûlant d amour s innnole pour le salut de l'univers. INIais la llamme du bûcher s alimente à la lumière usurpée du Soleil qui rougit de colère, puis se couvre de taches, pâlit de rage impuissante, et enfin se réduit à une scorie noire qui tombe dans l'Océan à la grande épouvante du Scribe. L'ennemi d'Arcturus, l'orgueilleux Soleil, l'astre qui marque la succession inflexible du jour et de la nuit, de la naissance et de la mort, s'effondre dans le néant. C'est la « mort du Soleil » prédite déjà par les Hymnes à la yiiit. Et la flamme du bûcher s'éleA'ant lentement à tr.! vers les ténèbres, gagne les hauteurs dans la directi( a du Nord.
La Fable, alors, achève l'œuvre de salut que le sacrifice de la Mère, a rendu possible.
Par la toute-puissance de son chant, d'abord, elle console Ginnistan, guérit Eros de la folie mauvaise qui s'était emparée de lui et rallume en son cœur le saint amour pour sa fiancée prédestinée- La poésie, en d'autres termes, rétablit par son pou-
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voir magique, l'harmonie de l'àrne troublée. — Puis elle livre les Parques aux tarentules et aux araignées porte-croix qui les dévorent. L'antique Nécessité s'évanouit dans le néant. L'Inanimé a de nouveau rendu l'âme, la Vie règne désormais, elle utilisera l'Inanimé en lui donnant la forme. — Enfin la Fable ranime la vie au sein de la Nature en léthargie. Aidé des serviteurs d'Arcturus, Zinc, Or et Tourmaline, les producteurs de l'énergie électrique, elle fait jaillir le courant galvanique dans les membres du vieux géant Atlas qui portait le monde sur ses épaules, et qui, perclus de douleurs, avait laissé choir son fardeau sur le chaos. Ranimé par l'éclair vivifiant, il tressaille et se redresse plein d'une vigueur nouvelle. Gela fait, elle pénètre dans la maison en ruines où Ginnistan pleurait sur le cadavre du Père ; elle établit entre eux la chaîne galvanique, ranime le Père en lui donnant un corps glorieux d'une fluidité merveilleuse et unit ainsi en un légitime mariage le Sens anobli et l'Imagination purifiée. Elle rassemble enfin les cendres de la Mère, les verse dans la coupe de l'autel et fait boire à tous ce breuvage d'amour qui les régénère et les sanctifie. La Mère céleste est présente désormais en tous comme le Christ est, par le miracle du pain et du vin, présent dans tous ceux qui participent à la Cène. Grâce au dévouement de la Mère et à l'action
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libératrice de la Fable, 1 âge d'or est ramené dans le Monde. La glace qui emprisonne le royaume d'Arcturus se fond. La cité morte s'anime dune vie nouvelle. Partout s'épanouit un printemps merveil" leux, })artout fleurit une nature régénérée par l'amour, où les plantes et les animaux vivent dans une harmonieuse fraternité avec les hommes. Plus de polarité ; le galvanisme règne partout. Listruit parla Fable, Eros, au moyen de l'étincelle électrique, réveille Freya de son sommeil : l'Amour ressuscite la Paix. Arcturus et Sophie, le Hasard créateur et la Sagesse divine, unis enfin après leur longue séparation, bénissent le nouveau couple et le couronnent du diadème royal. Ginnistan et le Père .•^eront leurs représentants sur la Terre. Le jardin desHespérides fleurit à nouveau. Le Temps s'arrête. La Fable file désormais à la place des Parques la trame des destinées. Et elle chante à pleine voix : « Le royaume de l'Eternité est fondé. Dans la paix et l'amour s'achève l'antique conflit. Le long rêve douloureux s'est évanoui. Sophie demeure à jamais la prêtresse des cœurs » !
Tel est, dans ses grandes , lignes, le conte de Klingsohr. Œuvre étrange et déconcertante s'il en fut, à peu près unique dans la littérature allemande, condamnée par les uns qui n'y voient que froides allégories et rébus irritants, exaltée par les autres qui admirent lart subtil avec lequel un poète délicat
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;i su penser par images, muer en visions concrètes les conceptions des philosophes de la nature, créer un symbolisme original et vivant en amalgamant en un tout harmonieux les mythologies de la Grèce et de la Germanie, du christianisme et de l'Orient. Je n'essaierai pas de juger à mon tour cette œuvre infiniment curieuse à mon gré, mais trop contraire, semble-t-il, au goût français pour qu'elle puisse jamais devenir populaire parmi nous. Je me suis borné, dans mon analyse, à essayer d'indiquer quelles ont été les intentions du poète, à faire sentir comment, dans cette fantaisie mythologique, Novalis a essayé de traduire sous une forme symbolique les idées directrices de sa philosophie. Il me reste, pour achever ma tâche, à montrer quelle devait être la place du Conte dans l'économie générale du roman.
YI
La première partie du roman de Novalis retrace, nous l'avons vu, l'histoire d'une individualité particulière, d'un poète vivant dans un milieu déterminé, aune époque précise. Henri d'Ofterdingen y est présenté, non pas comme un personnage imaginaire, mais comme un être réel, à l'existence de qui nous devons croire.
Le Conte de Klingsohr, au contraire, nous est donné par l'auteur comme un mythe jailli de
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rimagination d'un poète. C'est une fiction allégorique, dont les personnages sont empruntés aux mythologies d Orient et d'Occident, dont l'intrigue fabuleuse et surnaturelle se déroule en dehors du temps et de l'espace, dans le domaine de la fantaisie pure.
La seconde partie du roman — dont Xovalis n'a pu écrire que le prologue et le premier chapitre, — devait rétablir la continuité entre Vliistoire et la fiction. Si, comme le veut la doctrine de lidéalisme magicjue, la réalité n'est qu'une fiction de 1 imagination créatrice, s il n'y a pas de différence fondamentale entre Ihistoire et le mythe, il n y a pas lieu de s'étonner si Vliistoire d Ofterdingen vient peu à peu se mêler et se confondre avec le cojite de Klingsohr. A mesure que Henri d'Ofterdingen prend davantage conscience des parties profondes de son moi, son « histoire » devient aussi de plus en plus fantastique, et il se rend mieux compte que son « grand moi «plonge, par ses racines dernières, en des régions que ne soupçonne pas son « petit moi )) emprisonné dans l'illusion dualiste. Ainsi le héros du roman et avec lui les autres personnagesdépouillent peu à peu leur réalité concrète et individuelle pour prendre une valeur symbolique. Inversement les personnages du Conte se mêlent peu à peu aux personnages du roman, et s avèrent déplus en plus comme des êtres aussi « réels » que ceux-
2'S) I. (i:rvi!!: i>(»!';iiori-; ni: novams
•ci. La barrière qui, dans le plan de la vie ordinaire, sépare laliclionde la réalité, s'abaisse ainsi progressivement jusqu'à disparaître tout à fait. Si bien if qu'à la fin le réel et le fictif se trouvent indisccrnahlcment raclés en une synthèse parfaite. C'est là ce •qu'indique Novalis dans le prologue en vers qu'il a placé en tète de la seconde partie du roman : « Lo înonde nouveau surgit, obscurcissant le plus brillant soleil. Parmi les ruines moussues on voit poindre, radieux, un avenir étonnant et merveilleux : ce qui tantôt était banal et quotidien, nous paraît maintenant étrange et prodigieux. Lo fToyaume de l'amour s'est ouvert, la Fable s'est ;mise à tisser... Le monde devient rêve et le rêve se iait monde ».
Voyons de plus près comment s'accomplit cette .transmutation.
L'action de la seconde partie, intitulée par JXovalis V Accomplissement, s'ouvre au lendemain 4e la catastrophe soudaine qui brise d'un coup le honhcur terrestre de Henri d'Ofterdingen. Gomme le lui avait annoncé un rêve prophétique, Mathilde vient de se noyer dans les eaux d'un fleuve impétueux. Plongé dès lors dans un morne désespoir, il s'enfuit à travers le monde, sous le vêtement d'un ^îèlerin, \to\iY cacher dans la solitude le chagrin atroce, l'angoisse lancinante qui l'étreint. Mais /Cette douleur même est féconde. L'amour seul ne
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suffit pas pour ouvrir à 1 initié les portes de la vie supérieure : il faut qu à l'amour se joigne le sacrifice. C'est dans la souffrance seulement que peut naître le nouveau monde. Il a fallu, dans le Conte de Klingsohr, l'immolation de la Mère pour que l'univers fût régénéré. C'est la mort de Sophie qui pour Novalis, a été la révélation décisive. Et de même son héros Ofterdingen, ne dépasse le point de vue de l'illusion dualiste que sous 1 aiguillon de la douleur. C'est à l'instant de la suprême détresse qu'une extase soudaine, en lui découvrant dans un rayon lumineux, le séjour de paix et de béatitude où l'a précédé sa bien-aimée, lui fait comprendre tout à coup le mystère de la mort et de 1 individuation.
Novalis admet que sous lemoi conscient il y a un moi plus profond ou Esprit, qui ne peut pas se manifester intégralement dans l'existence individuelle du moi conscient. L'impuissance évidente de la forme corporelle et terrestre à exprimer de façon adéquate l'Esprit qui est en elle, nous force à admettre que cet Esprit n'a pas commencé et ne prend pas fin avec ce moi borné, mais se manifeste en une série d'Jncarnations successives. Un Esprit nous apparaît ainsi comme une -essence indestructible dont le développement se poursuit à travers une foule d'existences individuelles. Or dans la vie ordinaire, la conscience du moi ne dépasse pas les limites de l'existence indi-
viduelle où il est engagé. Mais chez rindividualilé supérieure qui, du plan terrestre et humain, s'est élevée à un plan de vie supérieur, l'Esprit peut acquérir l'intuition de ses incarnations passées ou bien encore reconnaître sous leurs avatars successifs d'autres lîlsprits qui se développent à ses côtés. Dans la première partie déjà, nous avions noté chez Henri d'Ofterdingen des réminiscences confuses d'existences antérieures. Dans la seconde partie ces réminiscences se conlirment et se précisent. Des personnages se reconnaissent identiques soit à d'autres 2^ersonnages du monde rél, soit à des figures du monde poétique. Des parentés, des affinités mystérieuses les unissent les uns aux autres.
A peine Oflerdingen a-t-il pénétré dans le monde nouveau où il va désormais s'enfoncer, qu'il rencontre, comme la lui a annoncé pendant son extase la voix de Mathilde, une enfant, Cyané, la fille du comte de HoheuzoUern. Et dans un colloque étrange, Henri d'Ofterdingen apprend de la bouche de cette nouvelle compagne que lui envoie sa fiancée la loi mystérieuse de l'universelle palingénésie :
— « Qui l'a })arlé de moi ? demande le pèlerin.
— Notre mère.
— Qui est ta mère ?
— La mère de Dieu.
— Depuis combien de temps es-tu ici?
— Depuis que je suis sortie du tombeau.
LŒIVI'.E POÉTIQUE DK \OVALIS 233
— Es-tu déjà morte une fois ?
— Comment vivrais-je donc autrement !
— Vis-tu ici toute seule ?
— Un vieillard vit dans notre maison, mais je connais beaucoup de gens qui ont déjà vécu.
— Consens-tu à rester auprès de moi?
— Ne sais-tu pas que je t'aime !
— D'où me connais-tu ?
— Oh, depuis 1res longtemps; ma mère précédente, elle aussi, m'a toujours parlé de toi.
— As-tu encore une mère ?
— Oui, mais c'est au fond la même.
— Comment se nommait-elle ?
— Marie.
— Qui étail Ion père ?
— Le comte de Hohcnzollern.
— Je le connais aussi.
— Comment ne le connaîtrais-tu pas puisqu'il est aussi ton père ?
— Mon père est à Eisenach.
— Tu as des parents en plus grand nombre.
— Où allons-nous ?
— Toujours vers la maison ».
Ainsi des perspectives pleines de mystère s'ouvrent à nos yeux étonnés à mesure que nous descendons dans les régions nouvelles du Moi qui s'étendent maintenant devant Ofterdingen. Peu à peu nous apprenons que Mathilde est identique à la
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Fleur bleue vue en rêve par Henri, et qu'elle est une incarnation de la même essence qui s'est manifestée aussi dans l'Orientale, dans Gyané, dans Marie deHohenzoUern, dans la Vierge Marie, dans la Mère du conte de Klingsohr. La iille de Mathilde est le Monde primitif ou l'âge d'Or final. Henri d'Ofterdingen a déjà vécu dans le frère de l'Orientale, dans le Poète dont parle le livre du comte de Hohenzollern, dans le Poète dont les Marchands racontent les aventures. Son père est le Sens, c'està-dire le Père du Conte, sa mère l'Imagination ou Ginnistan. Son grand-père Schwaning est le génie de la Lune. Le maître Mineur est identique au vieux Héros, le Fer du Conte. Klingsohr reparaît en roi d'Atlantide et Ar.cturus, qui s'incarne en l'empereur Frédéric H, est identique aussi à Saturne qui, dans la croyance des Grecs, devait ramener l'âge d'or. Sous la foule confuse des existences individuelles éphémères, nous entrevoyons ainsi le développement grandiose d'Essences immortelles et sublimes qui, d'avatar en avatar, de progrès en progrès, évoluent vers l'universelle Unité.
C'est l'ascension de Henri d'Ofterdingen vers la pleine réalisation de son essence, à travers une série d'avatars successifs que nous aurait décrite la seconde partie du roman, si Novalisavaitpu l'écrire. La mort l'ayant interrompu au moment où il venait à peine de se mettre au travail, tout ce que nous
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pouvons faire aujoui'd'hui, c'est, en nous aidant des brouillons et esquisses qu'il a laissés et du récit quelque peu suspect donné par Tieck comme complément à son édition du roman, d'indiquer brièvement les étapes principales de cette ascension.
Pour que l'univers puisse devenir poésie comme le veut la doctrine de l'idéalisme magique ou, ce qui revient au même, pour que le Poète parvienne au suprême épanouissement de son être, il est nécessaire qu'il récapitule en quelque sorte toute l'expérience humaine, qu'il revive l'histoire, la mythologie, la nature. Il faut qu'il s'initie à toutes les civilisations d'Orient et d'Occident, qu'il se promène à travers toutes les mythologies, grecque ou orientale, biblique ou chrétienne, qu'il plonge dans le gouffre obscur de la préhistoire de l'humanité et refasse la longue route qui va de la pierre à la plante et de la plante à l'homme.
Ofterdingen devait en conséquence apprendre à connaître la vie guerrière en Suisse et en Italie, visiter la Grèce et Rome, se rendre à la cour de l'empereur Frédéric II où se serait manifesté à lui sous sa forme le plus accomplie le génie allemand, peut-être enfin participer au légendaire tournoi des Chanteurs à la Wartbourg.
.11 s'initiait dautre part aux mythologies. En Grèce il pénétrait dans le Jardin des Hespérides ; nouvel Orphée, il était mis en pièces par les bac-
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chantes et délivré des enfers par Mathildo. Il parcourait ensuite l'Orient, où il visitait Jérusalem, retrouvait la famille de la jeune Orientale et recueillait les souvenirs les plus anciens du passé de l'humanité.
Au terme de ce longpélerinage il aboutit enfin au pays de Sophie, dans cette terre de rêve décrite par le Conte, où les hommes, les bêtes et les plantes, les pierres et les astres, les éléments, les sons et les couleurs vivent en harmonie comme une grande famille, où les fleurs et les animaux s'entretiennent de l'homme, où le monde de la fiction devient visible et où le monde réel apparaît comme une fiction, où la mythologie orientale se marie à la mythologie chrétienne et moderne, où Ofterdingen retrouve toutes les personnes qu'il a connues dans le monde réel sous les traits des êtres de rêve dont le Conte avait dit les destinées.
Parvenu dans cet Eden, il se rend, sous la conduite de Saint-Jean, dans une caverne où s'épanouit la Fleur bleue et où dort Mathilde. Il cueille la Heur et délivre Mathilde du charme qui la tient captive. Mais à son tour il lui faut, pour s'élever jusqu'aux derniers sommets, franchir tous les degrés de la nature organique et inorganique. Il devient successivement pierre, arbre, bélier doré, achetant chaque fois son passage d'un état à l'autre par uti nouveau sacrifice de la Vierge qui, sous ses
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diverses incarnations (Edda, TOrientale, Mathilde, Cyané), l'aime et se dévoue pour lui. Il reprend enfin la figure humaine après que, sous la forme d'un bélier doré, il a été immolé par Edda ou Mathilde.
A ce moment, il touche au terme de sa course. Il a retrouvé dans le monde de l'Unité sa fiancée d'élection et goûte à ses côtés un bonheur définitif. Pour parfaire son œuvre, il ne lui reste plus qu'à libérer le monde de la loi du changement, à réconcilier le Jour et la Nuit, à unir les quatre Saisons, à marier le Passé, le Présent et l'Avenir. Il semble que Novalis ait eu l'intention de terminer son roman par un poème mythologique dont un fragment seul subsiste et où il aurait montré, comme dans le Conte, la destruction de l'empire du Soleil et l'avéneraent du royaume de l'Eternité et de l'Unité.
La mort n'a pas permis à Novalis de mettre la dernière main à son œuvre. C'est à peine s'il a pu ébaucher le plan général de la dernière partie, et ce plan même reste la plupart du temps bien vague, incertain et flattant. La mise au point du dénouement de cet extraordinaire roman cosmologique présentait évidemment des difficultés bien malaisées à surmonter. Et l'on peut se demander si, comme le Zarathustra de Nietzsche, Ofterdingen ne serait pas de toute façon resté fragment, même si le poète avait vécu davantage. Et pourtant ! comment ne pas
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regretter que Novalis ait été arrêté par la mort si vite et en plein travail ! Quand on considère la virtuosité avec laquelle il a su exécuter le début de sa tâche, et l'art subtil qu'il a déployé dans les quelques pages de la seconde partie dont il a pu achever la rédaction, on ne peut se défendre de penser qu'il aurait peut-être, malgré tout, trouvé en luiles ressources nécessaires pour décrire jusqu'au bout, de façon expressive, l'étrange voyage de Henri d'Ofterdingen à travers les profondeurs de son moi. L'œuvre se dessinait de façon si précise déjà dans son imagination, que sou confident littéraire le plus intime, Tieck, a pu être tenté un instant, lorsqu'il s'agit de publier Oftevdingen, de terminer luimême le roman en utilisant les indications laissées par son ami et de le présenter au public avec un dénouement de fortune. Sur les protestations indignées et énergiques de son collaborateur Schlegel, il renonça — fort heureusement ! — à cette sacrilège tentative. Xul autre que Novalis n'était à même de trouver le style et le ton appropriés à la conclusion qu'il rêvait. Et il ne nous reste, aujourd'hui, en admirant la hardiesse de l'édifice prodigieux dont il avait imaginé le plan, qu'à déplorer la rigueur de la destinée qui frappa l'audacieux artiste à la fleur de l'âge, sans lui laisser le temps d'achever la réalisation poétique de sa grandiose conception.
Au mois daoùl 1800, Hardenberg semble toucher à la l'éalisation de ses vœux les plus cliers. Il va fonder son foyer. II est à la veille d'obtenir un poste avantageux dans l'administration des salines. Et il pousse les préparatifs de son mariage avec Julie Charpentier. Quand brusquement les symptômes de la tuberculose se font plus menaçants. Il est pris de crachements de sang. Cette première crise est assez vite arrêtée et il peut se présenter au cours de l'automne chez sa fiancée à Freiberg. Mais de nouveaux accès ne «tardent pas à se produire. Il se rend à Dresde pour se mettre entre les mains du médecin de cette ville. C'est en vain : le mal désormais ne peu plus être enrayé. Il s'aggrave progressivement, provoquant des crachements de sang accompagnés de douloureuses angoisses que Novalis se reproche comme d'inutiles faiblesses et dont il s'efforce de se déshabituer. La menace de la mort plane sur lui, toujours plus imminente.
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11 la vit venir sans peur et sans déchirements. Il accepta l'idée de mourir au moment où la vie semblait de nouveau lui sourire comme il avait accepté peu d'années auparavant la mort de sa fiancée, — sans un mot de désespoir, sans un j^este de révolte. Tranquillement il se prépare à une double alternative : ou bien épouser Julie si un mieux se déclare, ou sinon, sapprètcr pour le grand voyage. Et pour ce dernier cas, il note avec soin les livres qu il veut encore lire, lesdémarches qu'il lui resle à faire, les gens qu il désire encore voir. Avec une force d'àme touchante dans sa simplicité, il sait vouloir et faire sienne la volonté du destin : il sait triompher véritablement de la maladie en l'utilisant consciemment pour son développement intérieur. A travers toutes les épreuves il demeure fidèle à son optimisme mystique, qui, voyant partout Dieu, refuse de reconnaître une réalité à la souffrance et au mal. « Ne condamne nulle chose humaine, dit un Fragment. Tout est bon, mais non partout, non toujours, non pour tous ». Plus tard encore il déclare : « Il n'y a pas de mal absolu , pas de souffrance absolue » . La maladie elle-même et la mort ne sont peut-être que la condition de synthèses plus hautes. Et cette foi dans la bonté de l'univers et du destin s'affirme toujours plus confiante et plus sereine, sous l'aiguillon de la soufîrance et la menace de la mort dans le journal où Hardenbcrg note, de loin en loin, les
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pensées qui traversent sa longue agonie : « Celui qui a vu clairement que le monde est le royaume de Dieu et dont le cœur a été pénétré jusqu au fond par cette grande conviction — celui-là marche sans crainte sur lobscur sentier de la vie et voit venir îivec un calme profond les orages et les dangers ». Une autre fois, cette remarque touchante : « Où lenfant dort-il plus tranquille que dans la chambre de son père ». Ailleurs encore, cette sereine acceptation de ses souffrances : « X'ai-je pas choisi toutes mes destinées moi-même, de toute éternité ?» Ou bien ce soupir, si émouvant dans sa simplicité biblique, qui s'exhale de son cœur peu de temps avant la fin : « Dieu sait le temps de la maladie, car toute maladie vient en son temps. Fais comme l'enfant bien sage : c'est ce qu'il y a de mieux » (/em kindlicli, das ist das beslé) !
Sa vie s'éteignit doucement, dans une sérénité toujours plus apaisée, comme ces adagios douloureux de Bach, dont les modulations complexes se résolvent peu ;i peu en un large accord majeur. En janvier 1801 on le transporte à Weissenfels afin qu'il meure du moins dans la maison paternelle. Son frère Charles et sa fiancée le soignent. Il est de plus en plus faible, mais sa résignation se fait toujours plus paisible . Vers la fin de mars son ami Frédéric Schlegel vient une dernière fois lui rendre visite : « Il n'avait aucun pressentiment de sa mort, écrit-il,
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et l'on ne croirait pas qu'il fût possible de mourir avec tant de douceur et de beauté. Tout le temps que je le vis, il était d'une indescriptible sérénité, et bien qu'une extrême faiblesse l'empêchât, le dernier jour, même de parler, il prenait encore à tout l'intérêt le plus cordial ». Le 25 mars il demanda à son frère Charles de lui jouer du piano. Puis il s'endormit et s'éteignit doucement entre les bras de son frère et de son ami, quatre ans, presque jour pour jour, après la mort de Sophie. II n'avail pas achevé sa vingt-neuvième année.
Que vaut, en définitive, l'œuvre de Novalis ? Que vaut cette conception de la vie, dont j'ai essayé d'analyser les traits principaux, ce mysticisme poétique et passionné, si profond à certains égards et presque-puéril à d'autres, si séduisant et pourtant si chimérique.
De son vivant, Novalis inspirait, nous l'avons vu, une profonde et sincère admiration à ses amis romantiques, aux Schlegel et à leur cercle, à Tieck. à Schleiermacher, à Ritter. On l'aimait comme homme, on rendait hommage à son talent de poète. Mais on ne le tenait nullement pour un génie hors pair, ni ses écrits pour d'intangibles chefs-d'œuvre. Il arrive à Frédéric Schlegel de s'irriter contre la
l)igoterie piélisle de son ami. Dans le petit groupe romantique d léna on ne se gêne pas pour sourire de l'étrangeté de ses croyances mystiques et on le traite couramment de « visionnaire ». Schellinget Stelîens, d autre part, blâment son dilettantisme scienlilique. 8a profession de foi politico-religieuse Europe ou la Clirélienlé est vivement discutée devant l'aréopage romantique et finalement, sur l'avis de Gœtlie, jugée impropre à être publiée dans V Atlienieum. La première partie d' Ofterdingen même, paraît avoir été l'objet de critiques assez sévères de la part des amis à qui Novalis l'avait soumise.
Après la mort prématurée du jeune poète, on voit se former autour de lui une légende qui se propage rapidement dans le cercle de ses amis et (le là dans le grand public. Hardenberg devient une sorte de Christ romantique, un « Saint-Novalis » selon le mot de Zacharias ^^'erner, un médiateui" poétique entre Dieu et l'humanité, un divin adolescent marqué de bonne heure du sceau de la mort, martyr de son amour pour cette fiancée que le destin lui arrache à la fleur de l'âge, consumé dès lors par la nostalgie de sa patrie céleste, vivant, sur cette terre déjà, dans une sorte de rêve lucide et dans la conscience exaltée d'une existence supérieure. Schleiermacher, dans la seconde édition de ses Discours sur la RfIi"ion, célèbre, à côté de
Spinoza, « le divin jeune homme, trop tôt arraché à la vie, pour qui se changeait en art tout ce qu'effleurait le vol de sa pensée, pour qui l'univers se transfigurait en un vaste poème et qui, après avoir à peine préludé confusément sur sa lyre, mérite cependant d'être rangé parmi les poètes les plus accomplis, parmi les rares élus dont la pensée est aussi profonde que limpide ». On vante Novalis comme le grand restaurateur du platonisme dans la littérature et dans la science modernes. On lui prête le plan d'une vaste encyclopédie philosophique qui aurait embrassé l'universalité du savoir humain, et dont ses Fragments seraient la première ébauche. Son Ofterdingen est célébré comme une cosmogonie grandiose, une révélation mystique, une Bible nouvelle malheureusement inachevée. On compare son œuvre à « un temple égyptien aux proportions gigantesques, qui, s'élevant à peine de ses assises, s'est écroulé à demi et dont les ruines restent encore chargées d'hiéroglyphes ».
Il y a certainement dans cette légende romantique une part de vérité. Novalis a sans nul doute été un mystique ; il a fait effort pour prendre conscience de ses expériences intimes et pour les traduire soit à l'aide de formules philosophiques, soit au moyen de symboles poétiques. INIais il est faux qu'il ait été, dans la vie quotidienne, le rêveur
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chimérique, l'iliuminé dépris des choses terrestres qu'on nous dépeint. Son premier biographe, déjà, le bailli Just, avait protesté contre cette déformation du caractère de son ami. Et de fait : Novalis fut, dans lexistence de tous les jours, un jeune homme sage et ordonné, préoccupé de faire un bon mariage et de se créer un intérieur agréable, un fonctionnaire appliqué et consciencieux, un homme de science curieux des découvertes les plus modernes et profondément épris de la nature. Il navait nul dédain de la vie et aurait su se faire, si la mort ne l'avait arrêté de bonne heure, une existence agréable, intelligente et utile. Il est plus faux encore d'idéaliser de parti pris, comme l'a fait Tieck, le milieu où se déroula la vie de Hardenberg, de célébrer la pauvre petite Sophie comme une créature céleste et de nous dépeindre leurs fiançailles comme l'idylle d'un séraphin et d'un ange. La réalité fut, nous nous en souvenons, plus (( terrestre » que cela, et il se mélangea beaucoup de prose humaine, trop humaine à la poésie des amours de Xovalis. Il est faux enfin de faire de Hardenberg l'annonciateur d'une doctrine nouvelle etde présenter ses œuvres comme les débris d'une construction grandiose. L'édifice de la philosophie de Novalis n'a très probablement jamais existé, même virtuellement, dans son imagination, et ses Fragments nous montrent simplement l'effort d'une
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pensée qui se cherche encore; ils sont une tenlaîive imparfaite pour exprimer à l'aide de formules abstraites ses pressentiments et ses illuminations île mystique visionnaire.
Issu du romantisme et canonisé par les romanti- Kjues, Novalis devait évidemment voir sa gloire conlestée, à mesure que s'est dévelopj)ée, au cours rtlu xix" siècle, la réaction anti-romantique. Quand Je mysticisme apparut comme une « maladie » ou •comme une symptôme de décadence, quand le réailisme utilitaire et le positivisme pratique se dressè- .-rent avec une assurance et un mépris toujours plus ihautains contre l'idéalisme chimérique du romanîtisme, quand l'opinion libérale s'insurgea avec une arritation croissante contre le traditionnalismeréacitionnaire de l'époque de la restauration, au point do Tue politique comme au point de vue religieux, on vit se produire aussi, dans l'opinion, un revirement plus ou moins hostile à Novalis. On nota avec sévéa-ité et impatience les points faibles et les insuffisances de son art, de sa pensée, de sa sagesse. Itien n'était d'ailleurs })lus aisé, en raison de l'édi'angeté de sa personnalité et du caractère para- <loxal de ses idées.
11 est clair, d'abord, que si l'on cherche, par exemple, selon les procédés de Nietzsche, à démêler à travers une philosophie les conditions physiologiques 'qui l'ont inspirée, si l'on regarde comme bonne et
saine une philosophie qui a sa racine dans un tempérament sain, robuste, amoureux de la vie et comme fausse ou toutau moins suspecte, une philosophie ins pirée par la maladie, la dégénérescence physiologique, on inclinera à porter, comme on l'a souvent fait, sur le mysticisme de Novalis, un jugement sévère. Hegel déjà, qui discernait dans lidéal romantique une contradiction immanente, un germe de dissolution fatale, tenait Novalis pour le cas typique du romantisme décadent. Il constatait en lui un besoin spéculatif assez fort pour éveiller en son âme un désir nostalgique, mais trop faible pour le mener à la clarté et au triomphe, une aspiration transcendentale, si fortement ancrée en son àme qu'elle agissait comme une sorte de consomption de l'esprit, et finit par pénétrer jusque dans son organisme physique même, marquant ainsi de son empreinte sa destinée entière. Tout comme Hegel, Heine estime que la muse de Hardenberg fut la maladie, que ses œuvres relèvent moins du critique que du médecin, que le « teint rosé dans les poésies de Novalis n'est pas la couleur de la santé, mais de la phtisie ». Il nest guère douteux, en effet, que Novalis soit un décadent, un « dégénéré supérieur » pour employer une formule à la modo aujourd'hui. Son organisme débile de naissance, soumis de bonne heure à de mauvaises conditions hvg^iéniques, miné dès l'enfance par la tuberculose,
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se détraque et s'épuise rapidement. Il est aisé d'interpréter connne des symptômes morbides, comme des tares de décadence, bien des traits, soit dans sa vie soit dans œuvre. On pourra regarder, par exemple, son amour pour Sophie de Kùhn, pour une iillette do douze ans, comme une de ces aberrations maladives souvent observées et décrites par les médecins chez certains dégénérés. On tiendra pour morbide aussi cette hyperexcitabilité qui aboutit à des visions et à des extases, cette faculté d'association qui lui permet de se retrouver lui-même dans l'univers entier, et qui a sa source véritable dans une incapacité d'attention, dans l'impossibilité de faire un triage parmi le chaos des représentations éveillées dans l'esprit, en vertu de la loi d'association, chaque fois qu'une excitation vient mettre en branle l'appareil nerveux. Morbide aussi cette aspiration passionnée vers la nuit, vers l'audelà, qui a sa source dans la détresse physiologique d'un corps qui se détourne de la vie parce que la vie lui échappe. Morbide cette foi chimérique et obstinée dans le pouvoir absolu de la volonté. JMorbide enfin cette obsédante sensualité qu'exaspère encore la tuberculose et qui associe chez notr(! mystique des représenlations voluptueuses aux idées de mort et aux émotions religieuses.
Alors que certains condamnent Novalis comme décadent, d'autres le tiennent pour un rêveur, un
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songe-creux dont les inconsistantes fantaisies ne méritent pas d'être prises au sérieux. Et ils ne manquent pas, eux non plus, d'arguments spécieux à faire valoir. II est trop évident que cet Imaginatif n"a pas su établir une distinction suffisamment nette entre le rêve et la réalité, que, dans la vie comme dans la spéculation philosophique, il a été victime des mirages les plus étonnants, qu'il s'est exagéré de façon déconcertante le pouvoir effectif de la volonté, de la foi, de l'amour, que son idéalisme magique n'est, dès qu'on le prend au sens littéral, qu'un défi puéril au sens commun comme à la nature humaine, et qu'il serait, au total, singulièrement périlleux, dans la pratique, de prendre pour argent comptant ses prophéties sur la puissance magique de l'homme et d'attendre des progrès du génie poétique la restauration de l'àge d'or et le règne de l'amour sur terre et dans l'univers. Bien que Xovalis, renchérissant encore sur son maître Fichte, ait proclamé l'omnipotence de la volonté, on n'aura guère l'idée de le saluer comme un (( professeur d'énergie ». Déjà Carlyle, qui honorait en lui un apôtre de renoncement et admirait sa puissante lucidité dans la méditation abstraite, lui reprochait son excessive mollesse, la passivité quelque peu féminine de sa nature destituée de toute décision et de toute robustesse. M. Mieterlinck, de même, le tient pour un mystique
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presque inconscient et doucement extravagant, pour « un Pascal un peu somnambule » qui vit « dans le domaine des intuitions erratiques », qui <( sourit aux choses avec une indifférence très douce et regarde le monde avec la curiosité inattentive dun ange inoccupé et distrait par de longs souvenirs. » Pour cette raison même il déplaisait fort à un national libéral doctrinaire comme Gervinus, qui ne voyait dans le romantisme qu'une dangereuse aberration et en Novalis qu'un rhapsode habile doublé d un mystificateur. Et aujourd'hui encore il est quelque peu suspect à un champion de l'impérialisme allemand contemporain comme M. Bartels. Si ce dernier ne condamne plus en bloc le romantisme mais vante le romantisme (( réaliste )) et sain qui plonge dans les réalités sociales et ethnographiques de la vie nationale, il réprouve énergiquement, en revanche, le (( faux » romantisme issu de 1 idéalisme métaphysique et de l'individualisme génial, « ce produit excentrique d une culture artificielle et excessive ». Et il voit avec un médiocre plaisir la jeunesse allemande d'aujourd'hui se laisser séduire par ce qu il y a en Xovalis de malsain, par ses tendances occutistes et sa luxure mystique. Novalis ne doit évidemment inspirer qu une sympathie très mitigée aux esprits positifs orientés vers l'action utile.
Il risque fort, aussi, de rencontrer une hostilité
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décidée auprès des fervents du « libéralisme » politique et religieux. Quand Frédéric Schlegel eut publié en 1826, dans la 4" édition des Œuvres complètes le fameux pamphlet Europe ou la Chrétienté
dont il supprimait d'ailleurs soigneusement les
passages hostiles au catholicisme contemporain, — Novalis dut inévitablement apparaître aux libéraux comme le type accompli de réactionnaire romantique et comme un dangereux adversaire de lesprit moderne. Renégat du protestantisme, il diffamait l'ère des lumières, les conquêtes de la raison et se livrait à une apologie scandaleuse des Jésuites, de l'obscurantisme et du catlîolicisme médiéval. Renégat de la Révolution française et du principe libertaire, dénué de tout sens du droit, il regardait la foi et lamour comme le fondement nécessaire de toute association humaine et opposait à la notion moderne de lEtat, une conception nettement aristocratique et théocratique. — Un doctrinaire du libéralisme comme Arnold Ruge voyait, en 1839, dans lapologie de l'irrationnel le ferment réactionnaire du romantisme. 11 montrait comment l'esprit moderne, arrivé au faîte de la culture, sacrifie ses conquêtes à une ombre illusoire dupasse, comment la glorification de l'arbiti-aire individuel et de l'anarchie sentimentale aboutit, par une logique immanente, à la restauration de la théocratie et du despotisme. Et il dénonçait en Novalis le représentant séduisant
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-mbre,n.ég,.antdunE,a.policé„.-,|'en te pas motns vrai que, par son aversionabsoluepou
peme» raison, pour ,-,n,e,,,ence ealculatr" ^es„n,s en opposition décidée avec les fationalis es
deeredes.unnéresouderepoquerévolutionnair:
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: ::7';.""'^- ''°''-- de la politique et dans t^ciui de la religion.
Constatons enfin que, si Novalis est mahnené par 'es fervents du l,béralis.ne, il detneurc d'autre par, «' dep.t de son évidente sincérité re.igieuse.a' Te
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suspect aux représentants de lorthodoxie catholique. Rien de plus naturel d'ailleurs. Le mysticisme sans doute, est l'élément actif de la piété chrétienne; mais c'est un fait connu que le mysticisme spéculatif a de tout temps confiné à l'hérésie. L'Eglise a condamné Scot Eriugène, et les frères du Libre Esprit, et les « spirituels «franciscains, et maître Eckai't et combien d'autres ! Comment auraitelle pu louer sans restrictions la piété d'un Novalis ! Ne nous étonnons donc pas si certains écrivains catholiques ont nettement marqué leurs réserves quant à la « sainteté » de Xovalis. Ils saluent en Hardenberg un allié dans la lutte contre le matérialisme et l'indifférence religieuse ; ils approuvent sa critique de la Réforme et de la Révolution. Mais ils ne peuvent se dissimuler qu'il demeure, tout au fond de lui-même, irréductiblement rebelle à la discipline eclésiastique qui a précisément pour objet de contenir en de justes limites les suggestions de l'esprit mystique. Et pour cette raison aussi, son catholicisme reste sujet à caution. EichendorÛ' déjà reprochait à Xovalis de proposer un remède purement illusoire pour guérir les maux quil signalait avec tant de force. Ce n'estpas ajoutait-il, un catholicisme théosophique sans dogmes et sans rites, sans hiérarchie et sans discipline, ce n'est pas une vague religion de la Nature et de la Beauté qui peuvent sauver l'homme moderne : seul le retour au catho-
licismevrai, la soumission docile à l'autorité sacrée de l'Eglise le conduiront au salut. — Et ce jugement d'Eicliendorff garde sans aucun doute aujourd'hui encore sa valeur. IS'ovalisne sera jamais, dans l'armée catholique, qu'un « volontaire », qu'un « irrégulier », dont on accepte les services, mais dont on se réserve le droit de renier les compromettantes audaces.
On voit ainsi, au total, les limites entre lesquels oscillent les jugements de valeur portés par la critique sur Novalis. Célébré par les romantiques comme un saint et comme un martyr, pleuré, au dire de Gœthe, par des troupes de jeunes filles et d'étudiants qui se rendaient en pèlerinage sur sa tombe et la couvraient de fleurs, il a été discuté ensuite et, parfois combattu non sans âpreté, par les adversaires du romantisme et de la réaction politique et religieuse. Sa réputation a subi une éclipse momentanée vers le milieu du siècle dernier, au moment où l'Allemagne intellectuelle se détachait de l'idéalisme et du romantisme, pour évoluer vers le réalisme en littérature, vers le matérialisme en philosophie. Saint-René Taillandier constate, en 1854, que les Allemands renient les maîtres qu'ils aimaient hier, mais il prédit qu'ils reviendront sur ce jiigementpassionné. Et il ne se trompait pas.
Le romantisme a eu sa revanche. Au maléria-
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lisme, rapidement discrédité, ont succédé le pessimisme schopenhauérien, l'idéalisme néo-kantien ou le radicalisme nietzschéen. Après une période d'athéisme ou d'agnosticisme on a vu refleurir la foi positive ou tout au moins la nostalgie religieuse et la curiosité incjuiètc des choses de l'au-delà. Le mysticisme, au lieu d'être considéré simplement comme une maladie mentale, une aberration pathologique de l'esprit humain a été étudié avec une sympathie croissante, comme un phénomène à la fois éternellement humain et aussi spécifiquement allemand. Le naturalisme, après un court triomphe, a cédé le pas, eu littérature, au symbolisme. Le romantisme a été réhabilité par la critique historique qui, à la suite de Dilthey et de Haym, a montré dans ce mouvement une étape nécessaire, intéressante et féconde dans le développement de la pensée et de l'art allemands. lia ainsi trouvé un regain de faveur auprès des lettrés comme auprès du grandpublic. Sans doute, en Allemagne comme en France, cette évolution de l'opinion ne s'est pas accomplie sans résistances. Les débats sur le romantisme sont plus que jamais à l'ordre du jour. On discute pour savoir s'il est ou non un danger pour la santé publique; on prédit périodiquement que le néo-romantisme va faire place à une renaissance du classicisme, à une reprise de l'humanisme rationaliste. Mais en somme, si l'accord n'est pas
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fait et ne fera j)as de longtemps sur la valeur absolue du romantisme comme idéal artistique <■( interprétation de la vie, on incline de i)lus en plus à lui reconnaître dans tous les cas une importance relative et /listoi'ifjiie certaine, à respecter dans ses grands représentants des héros authentiques de la culture germanique.
La réhabilitation du romantisme a eu pour conséquence naturelle le renouveau de faveur dont jouit présentement Novalis. Aujourd'hui que sa personnalité, dégagée des légendes qui les défiguraient jadis, nous apparaît dans sa vérité si humaine, dans son énigmatique et attirante complexité, nous percevons clairement que son succès n'est pas dû à un engouement passager de la mode, mais s'explique par des causes plus profondes et plus durables. Il n'est pas seulement un individu d'une originalité saisissante et dont le « cas » particulier présente un intérêt psychologique de premier ordre. Il est en même temps un homme « représentatif » au premier chef.
Novalis est une des plus belles iigures du mysticisme allemand. Il est le trait d'union entre les mystiques du passé germanique chrétien et les grands inspirés de l'Allemagne moderne. Il ouvre cette brillante série des prophètes mystiques du xix^ siècle, qui aboutit à Richard Wagner ou à Frédéric Nietzsche. Il n'est indigne d'eux ni par la ferveur optimiste de sa
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foi, ni par l'enthousiasme avec lequel il a prêché son idéal, ni par la noblesse originelle de sa nature, ni par la force poétique du langage à l'aide duquel il a cherché à communiquer ses expériences intimes. Ofterclingen annonce Parsifal et Zarathustra. Et l'idéalisiue magique de >sovalis est une fiction symbolique qui ne le cède guère en beauté ni à la doctrine de la régénération de \A'agner, ni à Ihypothèse du Retour éternel de JXietzsche. Ce que valent, au point de vue absolu, ces Evangiles d'hier et d'aujourd'hui, je n'essaierai pas de le décider ici. Mais il ne me paraît pas douteux qu'ils ne soient, les uns comme les autres, des tentatives de nobles apôtres et de grands artistes pour exprimer chacun dans sa langue et selon son tempérament, dune façon toute approximative et symbolique, par des formules philosophiques ou des images poétiques, l'expérience vieille comme le monde et toujours nouvelle de l'ineffable et incommunicable illumination mystique.
Puis, Aovalis est, en même temps qu un des maîtres de la mystique, une des figures typiques du romantisme allemand. Son idéalisme ne diffère pas essentiellement de celui de Kant ou surtout de Fichte. Sa philosophie de la nature est voisine de celle d'un Ritter ou surtout de Schelling qui, pendant des années, a exercé une influence décisive sur le développement des sciences naturelles en
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Allemagne. Son monisme peut se comparer au panthéisme de Spinoza qui séduit à ce moment la plupart des romantiques depuis Fichte, Schleiermacher ou Schelling jusqu'à Schlegel ou Stelîens. Sa philosophie religieuse le rapproche de Schleiermacher qui définit la religion (( l'intuition de l'infini dans le fini », et voit dans r « intuition » et le « sentiment », l'élément propre de la vie religieuse. Son idéalisme magique enfin n'est qu'une variante paradoxale du volontarisme de Fichte qui regardait l'activité libre comme l'essence du moi et la source originelle de toute la vie consciente de l'humanité. Gomme les grands représentants du premier romantisme c'est une nature complexe qui unit en une synthèse hardie des éléments en apparence disparates et presque contradictoires. C'est un mystique ardent mais aussi un amant de la vie, un délicat épicurien et un fonctionnaire modèle. C'est un contempteur de l'intelligence théorique en même temps qu'un passionné de la spéculation métaphysique et de la science positive. C'est un admirateur de la théocratie du moyen âge et pourtant un libre esprit hostile à tout despotisme religieux ou politique. — Je reconnaîtrais même volontiers, avec un des plus récents historiens de cette période, que Novalis est peut-être la figure la plus pure et la plus touchante du romantisme. Presque tous les écrivains de ce groupe
présentent, en effet, un trait plus ou moins déplaisant. La sentimentalité de Jean-Paul devient excédante à la longue. Tieck est un grand enfant qu'on a peine à prendre au sérieux. Frédéric Schlegel choque par son dilettantisme cynique et sa grasse sensualité. Auguste-Guillaume Schlegel se rend ridicule par sa fatuité de vieux beau. Fichte offusque par l'âpre intolérance de son dogmatisme et Schelling par ses agaçantes prétentions à l'infaillibilité, Schleiermacher déconcerte par les fluctuations de sa nature complexe. Novalis au contraire est tout harmonie. Il a, par sa noblesse et sa simplicité ingénue, exercé une irrésistible séduction sur tous ceux qui l'approchaient. Et aujourd'hui encore, on ne résiste guère au charme insinuant et subtil qui se dégage de cette douce physionomie.
Gardons-nous, d'ailleurs, d'exagérer son importance. Peut-être est-il le représentant par excellence du romantisme comme Goethe est l'incarnation typique du classicisme. Mais ne cherchons pas à effacer les distances. Gœthe vécut quatre-vingtdeux ans en parfaite santé d'âme et de corps, produisant tout un monde d'écrits, développant une activité prodigieuse dans les domaines les plus divers, léguant à l'humanité quelques chefs-d'œuvre impérissables et l'exemple d'une vie qui est peutêtre son chef-d'œuvre le plus admirable. Novalis est mort de la phtisie à vingt-huit ans, sans avoir
eu le temps d'accomplir rien de grand, laissant seulement derrière lui la matière de trois petits volumes d'écrits, presque tous inédits, aphorismes détachés, fragments d'œuvres inachevées, ou matériaux épars de travaux futurs. Et, chose étrange, il ne donne pas l'impression d'être mort trop tôt. Il semble qu'il ait, en somme, accompli ou peu s'en faut la tâche pour laquelle il était fait. Gœthe avait-il donc raison lorsqu'il disait : « Le classicisme est ce qui est sain, le romantisme ce qui est malsain » ? Estce un simple hasard que la plus belle figure du romantisme soit une de ces natures mystérieuses et énigmatiques qui se trouvent sur la terre comme en un séjour provisoire, presque comme en un lieu d'exil d'où ils tournent leur regard vers leur patrie mystique, vers ce royaume de la Nuit, que Richard Wagner a chanté en de si merveilleuses harmonies au dénouement de son Tristan, et dont Novalis a célébré avant lui, avec des accents qui nous émeuvent encore, la paix souveraine et la mystérieuse attirance.
Il me semble que, dans une étude qui s'adresse en première ligne à un public peu soucieux des questions d'érudition une bibliographie complète de Novalis ne serait guère à sa place. Le spécialiste qui, d'aventure, prendrait en main ce volume, saurait toujours trouver dans les ouvrages spéciaux comme le Grundviss de GcEDEKE (YI, 48 ss.) ou le Handbuch zur Geschichte der deutschen Liieratiw de Bartels (Leipzigigog, 2^ éd., p. 383 s.), les renseignements bibliographiques qui lui seraient nécessaires. Je me borne donc, ici, à de brèves indications qui permettront au lecteur, curieux de creuser un peu plus telle ou telle partie de notre sujet, d'aller tout droit, sans perdre de temps, aux livres qui lui sembleront plus particulièrement utiles à son dessein.
i) Œuvres de Novalis parues de son vivant dans divers périodiques :
BliUenstaub (Poussière d'étamines), dans le tome 1 (i^»" cahier) de VAthenœiun, 1798.
Bliimen (Fleurs) elGlauben and Liebe oder der Kœnig iind die Kœnigin (Foi et Amour ou le Roi et la Pieine), dans Jahrbiicher der preussischeii Monarchie, tome II,
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Hijmnen an die Nacht (Hymnes à la Nuit) dans VAthenœiim, tome III, 1800 (i).
An T'i'ecA' (A Tieck), Bergmanns Leben (La vie du mineur). Lob des Weins (Eloge du vin), Geistliche Lieder (Cantiques spirituels), dans Musenalrnanach fiir das Jahr 1802, Tûbingen 1802.
2) Œuvres complètes de Novalis (en allemand). — Elles ont été publiées après la mort du poète en deux parties, par les soins de Tieck et de Frédéric ScHLEGEL (Berlin, 1802) et rééditées ensuite à diverses reprises (i8o5, i8i5, 1826, 1887) sans changements essentiels. Une troisième partie est publiée un peu plus tard par Tieck, aidé de E. von Bulow (Berlin, i846).
Parmi les éditions modernes, deux présentent une importance particulière. Heilborn a publié une édition critique (Leipzig 1901), qui repose sur une collation nouvelle des manuscrits du poète, présente les Fragments de Novalis sous une forme plus complète et plus exacte que les éditions précédentes, et s'efforce de déterminer leur chronologie. Elle a été l'objet de critiques très vives de la part de Minor [Anzeigerfiir deutsches Altertutn, t. 28, j) 82 ss.) et ne paraît pas,
(1) Les Hymnes à la Nuit tels <\nc les apporte ï Atheneeum de 1800 sont écrits en prose rylliraée entremêlée de vers libres et de strophes riniées. Heilborn a publié dans son édition critique une rédaction 2iresque entièrement en vers libres qui est certainement antérieure à la version de VAt/ienœum (elle date de 1799 environ^ et représente le premier « état » que nous possédions des Hymnes. Cette rédac tion en vers libres peut d'ailleurs elle-même être la transcription de fragments antérieurement composés, datant de la période qui suivit immédiatement la mort de Sophie.
en effet, mériter une confiance absolue. Après lui, MiNOR à son tour nous a donné une édition critique, (léna, 1907) disposée d'après d'autres principes, reposant sur une lecture originale des papiers posthunes et qui semble reproduire d'une façon plus minutieuse que celle de Heilborn, la leçon des manuscrits. Haven- STEiN dans un travail récent {Palœstra, LXXXIV, Berlin 1909), propose une classification chronologique nouvelle des papiers de Novalis et aboutit à des résultats fort différents de ceux de Heilborn.
3) Traductions. — Les principales œuvres de Novalis ont été traduites soit par Maeterlink {Les Disciples à Sais et les Fragments, Bruxelles iSgS), soit par G. PoLTi et P. Morisse [Henri d'Ofterdingen, Paris 1908).
4! Documents biographicpies et Lettres. —
Les renseignements les plus importants que nous possédions sur la vie de Novalis nous sont fournis par les journaux rédigés par le poète à divers moments de sa vie et que l'on trouve dans les Œuvres de Novalis (Minor, t. II, p. 49 ss.), parles préfaces de Tieck aux diverses éditions des Œuvres et par la notice nécrologique sur Novalis rédigée en 1802 par le bailli Just (reproduites dans Minor, t. I, p. III ss. et LVII ss,), par la famille du poète (Fr. v. Hardenberg, Eine Nachlese ans den Quellen des Familienarchivs, Gotha i883), par Heilborn dans sa biographie de Novalis (Berlin, 1901) ou dans un article récent de la Deutsche Rundschau (mai 191 1).
La correspondance de Novalis est malheureusement très dispersée. Le recueil le plus important est celui de Raigh [Novalis Briefwechsel mit F. und A. W., /Charlotte n. Caroline Schlegel, Mainz 1880). On con-
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sultera aussi les correspondances de Tieck (Breslau i864), de Schlaiermacher (lîerlin 1 858-03), des frères Schlegel (Berlin 1890), etc.
5) Etudes diverses. — On lira avec fruit aujourd'hui encore l'essai consacré à Novaiis par Dil- THEY (dans les Preussische Jahrbûchev de i865 et dans Das Erlebnis ii/id die Dirhtuiirf, Leipzig 190G) et par H.AYSI [Die Romanlische Schuli', Berlin 1870), qui inaugurent en Allemagne l'étude impartiale et méthodique de la personnalité et de l'œuvre de Hardenherg La brillante monographie de Heilborn (Berlin 1901), qui fait état pour la première fois de documents jusque là inédits, renouvelle en partie la biographie du poète et dissipe définitivement la légende romantique. L'excellente et substantielle thèse de doctorat de Spenlé (Paris 1908) est aujourd'hui encore le travail le plus complet que nous possédions sur la vie et l'œuvre de Novaiis et présente une interprétation originale et ingénieuse de sa personnalité et de sa doctrine. Je ne saurais recommander un guide plus sûr et plus agréable au lecteur curieux de pénétrer plus avant dans le dédale complexe de la pensée de Novaiis. La présente étude lui doit beaucoup non seulement au point de vue du fond, mais aussi au point de vue de la forme. Je n'ai pas hésité à faire plus d'un emprunt, parfois textuel, aux excellentes traductions de Novalis dont Spenlé a émaillé son travail. Inutile d'ajouter que, pour ce qui est du sens, j'en revendifjue la pleine responsabilité. Mais puisque j'ai dû renoncer le plus souvent en raison du caractère de cette étude, à indiquer en note ce qui, dans les idées que je développais, appartenait à mes devanciers, je tiens à rendre i)leinement hommage, ici du moins, à l'un des
livres dont j'ai eu le plus souvent l'occasion de me servir.
A côté de ces ouvrages fondamentaux, je citerai comme m'ayant été utiles sur divers points spéciaux les livres de Ederheimer sur l'influence exercée par Jacob Bœhme sur les romantiques (Heidelberg- 1904), de Olshausen sur les rapports de Hardenbersr avec les naturalistes et physiciens de son temps (Leipzig igo5), de Simon sur l'idéalisme magique de Novalis (Heidelberg igo6), de H.wenstein sur ses idées esthétiques iPalaestra LXXXIV, Berlin 1909I, de Strich sur la Mythologie dans la littérature allemande (Halle 1910), etc.