‹ NovalisChapitre 2 sur 12 · L'EXPÉRIENCE DE L'AMOUR ET DE LA MORT · texte numérisé non relu

L'EXPÉRIENCE DE L'AMOUR ET DE LA MORT

Au mois de novembre 1794, Hardenbcrg, au cours d'une tournée de service laite en compagnie de son instructeur le I)ailli Just, était passé })ar hasard au château de Griiningen, à trois quarts d'heure de sa résidence de Tennstedt. Le châtelain, baron de Rockenthien, et sa famille lui avaient offert une très cordiale hospitalité. C'est là que, pour la première fois, il avait aperçu Sophie de Kiihn, la fille d'un premier lit de Mme de Rockenthien, une enfant de douze ans et demi à ce moment. Et, tout de suite, il s était pris pour elle d'une grande passion.

Amour étrange, romantique s'il en fut, où l'illusion à demi consciente entrait pour une part presque aussi grande que la réalité.

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Le vieux manoir de Grûningen, où désormais Novalis se montre visiteur toujours plus assidu, apparaît à son imagination de poète comme une sorte d'Eden où il se promène en plein rêve d'amour et de félicité sentimentale. « Un singulier et merveilleux hasard, écrit Xovalis à une demie sœur de Sophie, m'a introduit dans un cercle de famille où j'ai trouvé ce que je cherchais, où je trouverai ce que j'osais à peine espérer. Ce que la naissance m'avait refusé, le sort me Fa donné. Ce que je n'ai jamais trouvé au foyer paternel, je le trouve ici rassemblé dans un milieu étranger ». En comparaison de l'austère demeure piétiste où s'était écoulée sa jeunesse, Grûningen lui semble un paradis où règne la paix et la joie. Dans le seigneur du lieu, le baron de Rockenthien, il voit le type du gentilhomme campagnard gai et heureux de vivre, toujours prêt à plaisanter, toujours plein d'entrain au travail comme au plaisir. Sa femme, jeune encore, dans sa beauté épanouie, avec son « visage dange », entourée de ses iîUes dont plusieurs déjà mariées, respire aussi l'allégresse et la cordialité. Il n'est pas jusqu'à l'institutrice française, Mlle Danscour, autrement dit « Ma chère », la confidente de tous les petits secrets de cœur de cette jeunesse, qui ne contribue pour sa part à égayer, en y mettant une note humoristique, ce tableau si riant, — elle qu'en un jour de liesse on avait baptisée, pour ses sympathies révolutionnai-

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res, « Mlle Sans-Jupon». Et sur ce fond tout radieux de soleil et de gaieté, se détache, comme nimbée d'une clarté de rêve, la douce iigure de la fiancée de Novalis avec ses cheveux d'or paie et ses grands yeux noirs profonds, — un frais bouton d'aubépine, prêt à s'épanouir au soleil de l'amour, une enfant bientôt jeune lille, enjouée et ])ensive, rieuse et naïve et pourtant méditative, dont la sagesse ingénue résout en se jouant, les mystères éternels du monde. Quelques mois après sa première visite à Grûningen, en mars 1795, Hardenberg se fiance en secret avec Sophie. Ses frères Erasme et Charles, mis dans la confidence de cet amour, deviennent à leur tour les familiers de l'hospitalière maison ; déjà ils rêvent d'y trouver, eux aussi, des compagnes de leur vie. C'est dans tout le petit cercle un débordement de joie et d'enthousiasme.

Or celte vision ])aradisiaque n'est guère autre chose qu un beau mirage éclos dans une imagination romanlique.

Un historien récent de Novalis, M. Heilborn, qui a pu feuilleter les papiers inédits des ai'chives familiales des Hardenberg et confronter ainsi la réalité avec le rêve, s'est trouvé à même de nous dire, documents en main, ce que fut véritablement l'entourage de la fiancée de Novalis. Et de la vérité à la légende le contraste est flagrant. Les hôtes de Griiningen n'étaient rien moins que des fleurs de distinction.

L KXPKRIENCi: J)E L AMOL li ET I)E LA MOli'l ô,>

M. de Piorkenlliien se révèlt' coiiiiiie un rusirc mal dégrossi et paillard, qui écrivait au frère de son futur gendre des lettres ordurières ornementées de dessins ol)Scènes. Sa femme et ses belles-filles étaient dénuées de toute espèce de culture intellectuelle et cherchaient à se distraire au jour le jour, sans mêler à leurs amusements aucun intérêt supérieur. Sophie enfin, rcxcpiise pi'tite Sopliie, n'était qu une oie blanche. Peut-être des dons rares et précieux sommeillaient-ils au fond de sa petite àme. Mais celte âme dormait encore d un profond sommeil. A treize ans, Sophie avait bien le développement intellectuel d une fillette de sept ans de nos jours. De la vie, elle ne voyait encore que le côté tout extérieur. Et il semble impossible qu'elle ait pu comprendre quoi que ce soit au sentiment exalté et raffiné tout à la fois que lui vouait Xovalis. On a publié des fragments de son journal intime. Ils sont d'une puérilité qui ne fait même pas sourire. Voici, par exemple, ce quelle notait en janvier 1795, au moment où allaient se nouer ses fiançailles avec Hardenberg. « Du 3 : ce matin j'écrivis à mes tantes. Il n'y eut pas école parce quile comte était enroué... Du 7 : ce matin de bonne heure Hardenberg repartit à cheval et il ne se passa plus rien aujourd'hui. Du 8 : aujourd'hui nous fûmes de nouveau seules et il ne se passa rien. Du 0: aujourd'hui nous étions encore seules et de non-

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veau il ne si-st rien passé... )) Les billets qu'elle écM'il à son iianré, sont à l'avenant. Tout cela est dune pelile lille qui ne pense pas encore, qui a une t)i'lli()^rapl)i' d'une fantaisie divertissante et qui tri'ibouillc cucoi-c d'une écriture mal formée comme celle duu l)él)é... Si ccllr enfant a attiré Hardenberg, c'esl qu'il a aimé eu elle non pas tant la personne réelle ({u'un symbole : limage idéalisée d'un amour pur et frais, jeune cl virginal, qu'elle incariiail à ses yeux.

llardcnberg n'a-l-il jamais eu l'inluition del'écart qui séparait son rêve de la réalité ? Quel<pies indices permettent de soupçonner qu'à cerlaius moments il a été bien près de voir au travers de ce voile d'illusions (pi'il avait lissé lui-même el cpi'il interposait entre lui et la prose de la vie «piotidienne. Sa correspondance avec son frère l-Irasme, son com|)agn()n d'université à Leipzig et 1 un de ses confidenls les plus chers, paraît bien indiquer que les intimes du poète ont pressenti quelque chose d un peu anormal dans la manière dont il s'était brusquement amouraché de Sophie. Erasme ne trouve pas chez son frère cette paisible et joyeuse assurance qui conviendrait à un fiance dans sa situation. Il noie chez lui quelque chose de « tragique )), de tendu, de « froidement résolu», qui l'inquiète : il semble qu'il \'e>iillc se marier de parti ])ris, de j)ropos délibéré ])Our calmer cette in(piiélude qu'il

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