‹ NovalisChapitre 3 sur 12 · L EXPKHIKXCE DE I, AMOUIÎ ET DE LA MORT · texte numérisé non relu

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porte eu lui. Il s'étonne que le « papillon » Fritz se soit décidé si vite à se fixer définitivement. Mais au reste est-il si fi.i'é que cela ? Constatons, dans tous les cas, qu'il a l'esprit assez lijjre pour flirter avec une certaine Jette Goldacker, au point de faire jaser le public et d'éveiller la jalousie de Sophie. Entre temps, il insère dans son Journal intime, sous le titre de Clarisse, un portrait pi'écis, fouillé, nullement idéalisé de sa fiancée. Et nous le voyons relater fidèlement des traits qui ne i)ouvaient pas lui être agréables «i qui. même, rendaient problématique un mariagi- entre eux. Gomment Harden])erg, pour qui la poésie était l'élément Aital en quelque sorte, n'aurait-il pas été péniblement affecté de voir que sa fiancée « faisait peu de cas de la poésie » ! Ailleurs il note : « Sa peur du mariage » — « Son tempérament s'est-il éveillé .' » — « Elle ne veut pas se laisser gêner par mon amour. Mon amour lui est souvent importun. Elle est toujours froide ». Et son grand amour ne l'empêche pas de voir bien des petits détails qui ne paraissent pas lui plaire : « Son insolence envers son père », — « sa tête quand on dit des inconvenances», — « elle fume le tabac », — « son souci dv l'opinion », — « sa passion pour ce qui est convenable ». — En novembre 1795, ce fiancé clairvoyant met son frère Erasme en garde contre les mirages : il lui recommande de ne pas se faire « une idée fixe de Griiningen » et l'assure que

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malgré sa profoiuU' aiïcrlion pour tes gens il les voit bien tels qu'ils sont : « le revers malpropre de la iiiédailic » ne lui é(liap|)(' pas. Au déhut de 1790, il va jusqu à se demander si le lieu qui l'unit à S()[)liie est bien solide. La mère de la jeune fille, une de ses sœurs, et « Ma ehcre », doutent de son amour pour Hardenherg. Et eelui-ei e.st a.sscz iMq)i"essionné [)ar ee doute pour charger son frère Charles d'observer Sophie et de s'erupu'rir de ses seiitimenls à sou égard. Il s'acquitte de cette mission (( avec un hatlemenl de cœur», — et apprend <!e Sophie, qu'elle demeure fidèle à son fiancé. — Si les choses avaient suivi leur cours normal, on se demande comment tout cela aurait fini. Novalis, <iui voyait par instant si clair, ne se serait-il pas aperçu un l^eau jour qu'il était le jouet d'une illusion et n'aurait-il pas ronqiu des liens qu'à ceritaines heures il ne considérait ])as encore comme définitifs ?

Or, voici que, au moment décisif, la maladie et l'ombre menaçante de la mort, viennent sceller à jamais des fiançailles qui autrement se seraient peut-être dénouées. En novembre 1795, Sophie subit les prendères atteintes du mal cpii allait lenq^orter en peu de tenqis : une inflammation

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aiguë du foie avec fièvre et délire, inspire aux siens les plus graves inquiétudes. Et la même année, à partir du mois de mars, commencent à se montrer chez Hardenberg, les premiers symptômes de la tuberculose...

Et alors, insensiblement, la perspective change. Sans doute les deux fiancés ne se croient d'abord ni l'un ni l'autre gravement atteints. Sophie se remet assez rapidement et se sent, au dire de son père adoptif « aussi bien qu'un poisson dans l'eau ». L'on ne s'inquiète pas non plus outre mesure des malaises que ressent Hardenberg. Le 30 décembre 1795 il est nommé assesseur à la direction locale des salines que dirigeait son père, et au début de 1796 il commence son apprentissage dans l'administration des salines saxonnes de Weissenfels, sous la direction des conseillers Heun et Senff. Au printemps de cette même année, ses fiançailles deviennent officielles. Mais peu à j^eu l'horizon s'assombrit. La maladie de Sophie, après une courte rémission, reparaît, obstinée et tenace. Au mois de juillet, une nouvelle attaque se déclare, plus grave que la précédente. Pendant l'été la jeune fille se rend à léna, sur les instances de Novalis, en compagnie de sa sœur, Mme de Mandelsloh, pour y consulter le professeur Starck; elle subit au cours de l'année plusieurs opérations douloureuses, qui 'amènent aucun résultat décisif. Au mois de

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décembre elle rentre, toujours malade, à Griiniugen. Peu à peu s'installe, ehez ceux qui l'entourent, l'appréhension toujours plus angoissante d'un dénouement fatal.

Elle leur apparaît alors sous un jour nouveau. La souffrance, l'approche lente de la mort, affine, spirilualise, mûrit rapidement la ])auYre enfant. Il émane d'elle maintenant je ne sais que} charme mystérieux que subissent tous ceux qui l'approchent. Les frères tle Hardenberg, Charles et Erasme éprouvent à leur première visite, la magie de Griiningen et révent de trouver à l'exemple de Novalis, une compagne parmi les sœurs de Sophie, Le vieux baron de Hardenberg qui avait vu avec une médiocre satisfaction son aîné s'éprendre d'une fille pauvre et de petite noblesse, est séduit dès qu'il voit Sophie à léna: il l'invite à venir chez lui et la «héril à l'égal de ses ]>ropres enfants. Il n'est pas jusqu'à Gœthe lui-même, le Dieu de Weimar, qui ne se soit intéressé à elle, et ne lui ait rendu visite dans sa chambre de malade d'Iéna. Nul doute que cette fillette marquée déjà du .sceau de la mort et qui supportait si vaillamment les tortures du mal qui la roïigeait, n'ait donné à ce moment l'impression d'une créature sortant de l'ordinaire. Et si des hommes mûrs et rassis n'échappaient pas à cette suggeslion, combien, à plus forte raison, le fiancé de Sophie n'a-(-il pas dû se sentir /•mu jusciii'aii plus profond de son élre. Dans l'ima-

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gination du })oète navré, Sophie se dessine maintenant sous une forme nouvelle. Il ne voit plus en elle l'enfant naïve dont le cœur va s'ouvrir à l'amour. Elle lui ai»[)araît sur son lit de souffrances, comme la vierge douce et bonne qui se détache peu à peu de la terre, comme l'ange de lumière et de pureté qui s'apprête à déployer ses ailes pour regagner sa patrie céleste. Et sa passion, maintenant, se rallume de plus belle. Elle se serait peut-être éteinte s'il s'était trouvé en face de la réalité prosaïque et terre à terre, s'il avait dû devenir le mari d'une petite dinde bien portante et le gendre d'un hobereau égrillard et inculte. II se complaît au contraire en toute sincérité dans ce rôle d amant platonique d une fiancée cju'il dispute à la mort. Il s'attache à cel amour en raison même de son immatérialité. Il chérit d'autant plus tendrement la pauvre petite Sophie, qu'il pressent obscurément le dénouement fatal el imminent d'un amour né peut-être d'un mirage et à qui les réalités de l'existence eussent sans doute été fatales. Il assiste désespéré à sa lente agonie. Elle supporte son mal avec une touchante sérénité, s'oubliant elle-même pour ne songer cpi'anx siens, griffonnant de son écriture d'enfant de naïfs l)illets pour consoler son ami: « C est à peine si je puis vous écrire une ligne, mon cher Hardenberg, mais faites-moi ( e plaisir, ne vous tourmentez pas, je vous en prif de tout cœur. Votre Sophie». Lors-

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qu'elle quitte léna pour rentrer à Grûningen en décembre 1796, il espère encore contre tout espoir. Peu de temps avant sa mort, il accourt une dernière fois à son chevet. Jusqu'au bout il l'entoure de sa tendresse. Jusqu'au bout, aussi, elle demeure pleine de vaillance, grondant son ami, « parce qu'il avait été contraint de donner un peu d'air à son cœur en pleurant devant elle ». Puis, après quelques jours d'un mieux trompeur, elle avait eu, en sa présence, « sa première crise de l'eiïroyable alarme ». Le lendemain Novalis s'éloignait, obéissant au désir de sa fiancée, sentant d'ailleurs qu'il était hors d'état de supporter les scènes alîreuses qui allaient se dérouler. Quelques jours après, lo 19 mars 1797, elle rendait le dernier soupir... Lavant-veille elle était entrée dans sa quinzième année...

Nous sommes à même, maintenant, d'entrevoir le sens profond qu a eu, pour la vie intérieure de Hardenberg, cet étrange et douloureux roman d'amour.

L'un des traits essentiels de la psychologie de Novalis c'est, nous l'avons vu, cette in({uiétude, cette instabilité, cette nostalgie imprécise qui le tourmente déjà à l'époque de ses années d'université. Il aspire ardemment vers un état de paix et d'équilibre, vers un bien qu'il ne connaît })as et qui lui donnera la tranquillité tant cherchée, vers cette (( fleur bleue » qu'il a chantée plus tard dans son

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Ofte?'dm<;en, et qui est devenue reiiiblème de la nostalgie romantique. Cette inquiétude, il espère d'abord la calmer en embrassant la cai'rière de soldat, en acceptant les obligations sévères et la discipline stricte du métier militaire. Mais il voit bientôt que c'est là une illusion. A Wittcmbcrg déjà, ses aspirations prennent une autre direction. Il lui semble que c'est dans la vie familiale qu'il trouvera la satisfaction de ses aspirations. Pendant les vacances qui suivent sa sortie de l'université, il vit dans l'attente du grand amour qui fixera son âme instable. Le voluptueux que son tempérament ardent entraîne sans cesse à de nouvelles aventures, le volage étudiant qui ne peut s'empêcber de courtiser toutes les femmes qui passent à sa portée, qui fréquente le demi-monde de léna et de Leipzig, qui s'amourache de Julie à Leipzig, qui à Wittemberg se délasse de ses arides études de droit en contant fleurette avec son ami Kommerstedt à deux petites bourgeoises aux tresses blondes, qui à Weissenfels remplit la contrée du bruit de ses aventures galantes, qui à Tennstedt se lie d'amitié sentimentale avec la fille de son hôte et instructeur Just, qui même fiancé se laisse entraîner à flirter avec Jette Goldacker, — « Fritz le papillon » comme l'appelle son frère Erasme, se sent la vocation impérieuse de se marier et de fonder une famille. «Je vis, écrit-il à Schlegel trois mois avant sa première rencontre

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avec Sophie, tics journées de fiançailles, libre et sans attache encore, mais fixé déjà par un libre choix. J'aspire inipatieminentàla nuit de noces, au mariage, à une postérité ». Et voici qu'il rencontre Sophie dans le cadre idyllique de Grûningen. Sous l'empire de la suggestion qui le tient, il la reconnaît aussitôt pour cette fiancée d'élection dont il attend la venue. Elle est l'objet vers qui de tout temps la entraîné son désir inconscient; elle est la fleur bleue dont le pressenliment a hanté ses rêveries d adolescent. Tout son cœur s'élance d'un même élan vers la fillette de treize ans, pour ce qu'elle est et pour ce qu'elle [)roniet, — et en même temps vers l'idéal où tend sa nostalgie, vers cet idéal qui a pris maintenant une l'orme individuelle et concrète et qui remplit son âme d'une ardeur plus précise. Il lui semble, dans l'exaltation de son bonheur, qu'il touche au port, que la vie elle-même se dispose à lui révéler son mystère, à 1 initier à toutes ses beautés et à toutes ses joies. Un instant le mirage l'adieux qui le tient menace de se dissiper. Il a lintuition de l'écart qui sépare sa fiancée réelle et sa fiancée de rêve. L'amant de Sophie de Kiihn sent la nostalgie et l'inquiétude renaître en son âme. Mais la souffrance et la mort se chargent bientôt de recou- A'rir sous un voile de poésie toutes les insuffisances delà réalité. Devaiil le lit de douleur de Sophie, Xovalis ne se demande plus si la pauvre enfant qui

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se débat sous léti-einte d'un mal implacable est bien celle qu'il cherche à travers les sentiers de la vie. Ses doutes se sont tus. Son âme toute entière est remplie désormais par une seule |)ensée, par une seule angoisse : si cette llammc vacillante vient à s'éteindre, si la mort est plus t'orlc, c'est lécroulcraenl de tout son rêve de bonheur, de toutes ses espérances terrestres. Ce ncst pas seulement un être aimé entre tous qu'il perd : c'est la vie ellemême qui n'a plus de sens pour lui. 11 se compare à un joueur désespéré, qui voit, im})uissant, se dérouler une partie où se joue ce qu il a de plus cher au monde, un joueur (( dont toutes les chances sont suspendues à ce fait unique, qu un pétale tombera dans ce monde-ci ou dans l'autre ».

Mais cette nostalgie qui entraîne 1 àme vers un idéal mystérieux, qu'est-elle dans son essence, se demande Novalis. Et peu à peu se précise en lui l'intuition que cette aspiration n est au fond rien d'autre que le sentiment religieux et que son ojjjet dernier est donc par conséquent Dieu. On peut chercher Dieu par rintelligencc, par la réflexion. Lui-même l'a fait lorsque, à la suite de Schlegel, il s'est engagé dans le labyj'iuthe de la spéculation philosophique. Mais on peut aussi chercher Dieu par le cœur, par l'amour. L'amour humain qui pousse la créature vers la créature, par qui se magnifient en nous les facultés Imaginatives, par qui

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s'éveille une exaltation lyrique de tout notre être, par qui l'univers s illumine d'une splendeur féerique, cet amour teri'esire est le pressentiment du grand amour, de la foret' mystique qui est lame même du monde. «Mon inlelligence, écrivait Novalis à Just, s'était petit à petit développée et empiétait peu à ])en sur le domaine du cœur. Sophie a rendu au Cœur son trône perdu ». Ainsi l'amour a été la clé qui lui a ouvert l'intuition plus profonde de l'univers. 11 pouvait écrire, en ce sens, à Schlegel en lui annonçant ses liançailles : « Mon étude favorite s'a[)pelle au fond comme ma fiancée : Sophie est le nom de celle-ci, J'Iiilosopliie est lame de ma vie, la clé qui m'ouvre l'accès de mon moi le plus intime. Ecrire et me marier, c'est là le but identique où tendent presque tous mes vœux... Je pressens toujours plus clairement en toutes choses, les membres augustes d'un Tout merveilleux où je dois me fondre et qui doit devenir le ])lein épanouissement de mon moi ». Sophie a été, aux yeux de son fiancé, la médiatrice qui la mené à Dieu. Par elle, il a eu la révélation de sa mission terrestre et de sa mission spirituelle. Elle lui a montré le sens de la vie et la voie du bonheur.

L'inquiétude religieuse, inconsciente encore de son objet, avait poussé Novalis vers 1 amour. Par l'amour — un amour pour une fillette d abord, pour une malade ensuite, où l'imagination avait plus de

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