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part que les sens, où les réalités positives du mariage n apparaissaient que dans le lointain de l'avenir, où la rêverie sentimentale pouvait donc se déployer à Taise, — cette inquiétude religieuse était ensuite devenue consciente d elle-même. Xovalis avait eu peu à peu l'intuition de ce qu'il était au plus profond de lui-même : une âme éprise de Dieu, qui cherchait Dieu par le cœur comme par l'intelligence, par toutes les énergies de son être tout entier. Et ainsi s'était noué peu à peu. chez lui, un lien toujours plus étroit entre 1 amour humain et 1 amour divin. Il aimait Sophie de toute la ferveur de son sentiment religieux. Son amour pour sa liancée se confondait en un même élan d'adoration avec le besoin fervent cpii le portait vers le principe éternel de l'Etre.
C'est là, sans doute, un fait psychique étrange et, si l'on veut, anormal. Anormal par la fusion parfaite qui s'établit chez >yovalis entre deux séries de représentations et de sentiments qui restent d'ordinaire distinctes. Anormal aussi la ferveur de l'enthousiasme lyrique qui s allume dès lors en lui. J'accorde même que l'apparition de la tuberculose chez Novalis, n'est peut-êtrt pas sans avoir favorisé dans une certaine mesure cette exaltation érotico-mystique que l'on observe chez lui. Mais je ne vois pas qu il faille le tenir ni pour un monomane halluciné, ni pour un dégénéré, dont le mécanisme
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psychique aurait cessé de fonctionner l'égulièreinent. Par sa sympathie profonde pour toutes les choses humaines, par hi joyeuse confiance avec laquelle il s'avance dans la vie, par son aptitude à s'adapter aux nécessités de l'existence, par sa facilité pour le travail scientifique, par sa bonne volonté à se mettre au courant d'un métier, par la conscience professionnelle dont il donne des preuves réitérées, il se différencie très nettement soit des illuminés piétistes, soit des romantiques anti-ulilitaires, soit des rêveurs quiétistcs. C'est un type humain rare sans doute, mais dune réelle beauté. Et ses aventures intellectuelles, ses tentatives hardies pour porter la lumière en des régions inexplorées du moi, méritent je crois d'être suivies avec attention et sympathie.
La douleur do Xovalis, à la mort de sa fiancée, fut immense. Nous en trouvons des ténioiffnaffes
émouvants soit dans ses leUres, soit surtout daiLS le journal intime qu'il commence le 31* jour après la mort de Sophie, et où il note avec une sincérité ingénue et touchante les phases diverses par lesquelles passe sa « résolution » mysti([ue de rejoindre sa bien-aimée dans la tombe. La tristesse qui se marque dans ces pages célèbres est si profonde,
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-elle s'exprime en des analyses si nuancées et si détaillées, que son excès même a paru peu naturel il certains commentateurs modernes. Les plus indulgents y ont vu une sorle de délire de désincarnation qui se serait abattu sur l'infortuné poêle, presque un cas de mélancolie hystérique, ou le jeu un peu malsain d un romantique qui se complaît dans sa douleur à la façon de Werther ou de certains héros de Jean Paul. D'autres, plus émancipés encore de la « légende » habituelle, tiennent le désespoir de Novalis pour une siuiple pose, une exaltation factice qu'il aurait ])rovoquée artiiiciellemeni, en se montant volontairement l'imagination. Un poète ingénieux et subtil, enlin, a récemment proposé d ex[)liquer cette em])rise de la morte sur hvivant comme un cas de vampirisme ! Imaginez que Novalis ait été une souveraine et magnifique nature de maître, une nature d'iniperator dans le royaume de l'esprit, saine et sans tare, sans prédispositions .i la phtisie, ;:vec un solide « égoïste vital », avec des dons émii,.iits pour les sciences exactes. Imaginez cet être d'élite rencontrant en Sophie l'Eve incarnée, la Femme presque enfant encore, mais en qui l'on pressent déjà 1 épanouissement prochain de tous les caractères typiques de son sexe, une créature infiniment attirante pour un véritable homme, d'autant plus dangereusement séduisante qu'elle était, elle, de tempérament morbide et des-
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tinée à mourir jeune d'une maladie organique. Supposez que cette Eve s'empare de Novalis-Adam comme un Aampire de sa proie, que Novalis tombe dans un état de « conscience double », qu'il se sente d'une part lui-même et d'autre part un être qui ne peut pas vivre, qui est condamné à mourir jeune, à suivre la morte dans sa tombe. Supposez enfin que cette disposition d'abord simplement psychique envahisse peu à peu la nature physique du « possédé », engendre chez lui un état de dépression, puis la phtisie, que l'amant de Sophie meure enfin de ce vampirisme, et vous aurez l'hypothèse étrange que le poète Schlaf propose pour expliquer le « cas Novalis » !
Je serais tenté d'admettre, pour ma part, que nous pouvons essayer de comprendre l'état desprit de Novalis d'une manière plus simple, sans recourir à des spéculations psycho-sphysiologiques hasardeuses, sans faire de lui ni un hystérique, ni un cabotin de lettres, ni un possédé.
Qu'il ait traversé, au moment de lu mort de sa fiancée une crise exceptionnellement douloureuse et de nature aie bouleverser jusqu'au plus profond de son être, cela ne fait aucun doute. Sans doute sa grande passion pour Sophie avait été en partie un amour de rêve. Mais ce rêve se rattachait à une réalité, à cette frêle enfant dont il suivait le développement depuis près de trois ans, qu'il avait si long-
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temps disputée à la mort, et fju il aimait d autant plus ardemment qu'il la sentait plus fragile. Elle morte, n'est-il pas naturel que Hardenberg ait cru de bonne foi qu'il était mort à l'amour terrestre. Va une série de circonstances pénibles ou douloureuses venaient encore ag-o-raver son chagrin. Il s'était brouillé déiinitivenient,peu avant la mort de Sophie, avec son oncle de Lucklum, le « Grand Croix )) qui lui avait brutalement représenté la sottise qu'il faisait en liant ses destinées à celles d une jeune fille pauvre et malade. Ses relations avec son père n était pas des meilleures. Son frère Erasme, qui étudiait à 1 école forestière de Zillbach, était atteint de tuberculose; dès le début de 1707 survenaient des hémorragies mettant sa vie en danger; il i-entrait, mortellement atteint, à la maison paternelle et y mourait après des souil'rances terribles, le i4 avril, moins d'un mois après Sophie.
Rien déplus explicable, après ces chocs répétés, que l'état d'ébranlement physique et moral où se trouve Hardenberg lorsque, au lendemain de la mort de sa fiancée, il se rend, à Tennstedt, dans l'intérieur cordial et hospitalier du bailli Just, pour y chercher le calme, 1 apaisement et l'équilibre intérieur. Et l'on comprend aussi la mélancolie profonde qui s empare de lui, lorsqu'il se retrouve <( dans ces lieux jadis témoins de sa félicité » et qui le pousse vers Grùningen,
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vers le sanctuaire de son bonheur passé, vers la « bonne tombe» où dort l'aimée. On comprend les oscillations de sa vie intérieure que note le journal, les instants d'extase et d'enthousiasme où, devant le tombeau de Sophie, il sent les siècles couler comme des instants et perçoit la proximité immédiate de sa fiancée, les moments de sérénité, de courag-e, de détachement, puis aussi les accès de détresse, d'attendrissement, de tiédeur ou encore ces crises d'angoisse qui surviennent périodiquement et se multiplient au fur cl à mesure du développement, chez lui, de la tul)erculosc.
Mais la moi't de Sophie ne signifiait pas seulement pour lui la lin d un lieaii r'ève, la séparation d'avec un être aimé. Elle avait pour lui un sens plus grave encore. Nous venons de noter l'association intime qui s'était faite chez Novalis entre sa vie sentimentale et sa vie religieuse. La catastrophe (jui le frappait dans ses plus chères affections, atteignait ainsi du même cou]) les bases de son existence spirituelle tout entière. Xovalis était pénétré d une loi idéaliste profonde. Il tenait la foi ])Our une activité miracuculeuse par laquelle nous pouvons à tout instant faire des miracles pour nous et pour ceux qui ont confiance en nous, pour une faculté d'illusion qui par la pensée agit sur le réel, qui par le mécanisme de la suggestion est douée d'une efficacité biologique. Il croyait, comme le raconte .lust, que « ce que l'homme veut,
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il le peut )). Et il avait conclu de là qu'il suffisait d'un etïort de volonté pour que Sophie ne mourût pas. Il donnait le pas à la vie psychique sur la vie physique, à la volonté sur 1 expérience. Allait-il, devant le démenti brutal que lui infligeait la réalité, renier son idéalisme '.' Il était, d'autre part, entré dans la vie avec une joyeuse confiance, plein de la plus large sympathie pour tout ce qui était humain, prêt à jouir de toutes les beautés de l'univers, heureux de sentir qu il tendait en même temps vers l'amour, vers le bonheur et vers Dieu. Allait-il. après reiîondrement de son beau rêve, après la disparition de la médiatrice qui 1 avait mené à Dieu, sombrer dans le désespoir et le pessimisme ?
Rien n'atteste mieux l'essentielle noblesse de la nature morale de Xovalis, que son attitude dans cette crise décisive. II a vu mourir coup sur coup sa fiancée et son frère, il sent sa vie sourdement minée par les premières atteintes d'un mal qui ne pardonne pas. Jamais il ne se laisse abattre par la détresse ni gagner par le doute. Il souffre, mais sans un instant de révolte. De ce que sa vie est brisée, il ne conclut pas que /a vie soit mauvaise. 11 continue à la voir bonne et belle. Il regrette que pour lui la vie selon le monde soit finie : mais il n'en prend pas texte pour maudire sa destinée, poui- se poser en victime, pour douter de l'ordre universel. Ses plaintes sont imprégnées de résignation. « C'est vrai, écrit-il à
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Mme Jusl huit jours aprùs la mort de Sophie, il nie faut oublier toute mon existence passée. J'aimais tant cette terre et je me réjouissais des scènes de bonheur qui m'attendaient!... Renoncera tout cela •est, certes, bien dur. Mais ne trouverai-je pas un •dédommagement dans l'essor vers la vie invisible, •dans un pieux efïort pour me rapprocher de Dieu, •de ce que riiumanilc connaît de plus sublime? » P2t 3e lendemain il confirme cette résolution dans un billet adressé à son ami Just : « Si j'ai jusqu'à présent vécu dans le présent et dans l'espoir du bonheur terrestre, il me faut, maintenant, vivre tout •entier dans l'avenir, dans la foi en Dieu et en TEternité. Il me sera très dur de me séparer tout à fait de ce monde que j'étudiais avec tant d'amour, 3es rechutes amèneront sans aucun doute plus d'un -moment pénible. Mais je sais qu'il est en l'homme ;une force qui, cultivée avec soin, peut s'épanouir -en une miraculeuse énergie. » Dans une lettre à Frédéric Schlegel, il constate de même que la mort •de Sophie a été « un hasard divin, une clé qui ouvre Août, une étape miraculeusement nécessaire ». Une K-nergie simple et puissante est née à la conscience en lui. (( Mon amour est devenu une flamme qui •consume peu à peu toute impureté terrestre ». Dès les premiers instants de son deuil, Hardenberg •voit dans cette épreuve un moyen pour l'amener à lin degré supérieur de son développement. Il date