PRÉFACE
. . . une maisonnette blanche parmi les champs prospères . . . la rivière auprès . . . une buée printanière ... les arômes de la terre fraîche . . . un vol d'hirondelles à travers le ciel bleu . . . Dites à ceux de la campagne qu'ils perdent tout cela en accourant vers la ville malsaine, ils vous regardent étonnés, sans comprendre.
Ainsi plusieurs s'exilent des plus nobles domaines offerts à leurs prérogatives parce qu'ils n'en soupçonnent même pas la beauté : ni l'apothéose de la nature, ni les chef s-d' œuvres de l'art, ni les pensées du génie, ni les merveilles du cœur humain, ni la puissance de la grâce ne les exalte : ils s'attardent à des plaisirs fugitifs, aux impressions changeantes des choses tandis que les grandes réalités invisibles, vibrantes et sereines, leur demeurent étrangères. Ils n'en comprennent pas le langage parce qu'ils n'en ont jamais observé les manifestations.
La faculté d'observation conditionne la vigueur visuelle de l'esprit.
Aussi bien l'unique méthode en éducation, a-t-on dit, c'est d'enseigner à observer; d'affiner de plus en plus cette indispensable aptitude; de l'étendre non seulement au domaine matériel qui fournit une matière très accessible à notre attention, mais encore au domaine psychologique, intellectuel, surnaturel.
Les pages suivantes en nous offrant de gracieux modèles de virtuosité dans l'art d'observer font œuvre utile. Il y a plus. Le charme très personnel de l'auteur s'ajoute à la notation nuancée des heures, des lieux, des états d'âme qui lui fournissent des sujets d'étude. Se penchant à la surface limpide des êtres pour y discerner les profondeurs, elle s'y est reflétée. La double image qui en résulte ne nuit en aucune façon à l'intérêt du tableau : mon amitié ne peut s'interdire de l'affirmer !
Et je laisse aux lecteurs le plaisir d'observer luimême les qualités de style, la délicatesse de sentiment, l'inspiration heureuse de ces billets publiés au cours des dernières années dans le Devoir, réunis aujourd'hui en cet élégant volume.
Marie-J. Gérin-Lajoie.
Prix : 60 sous.
L*idéal
Dans le soir bleu, les chauves-souris survolent les toits ou rasent la terre jusqu'à toucher de leurs ailes froides les héliotropes et les giroflées. Au delà de l'obscurité, dans le ciel resté limpide, les étoiles sont claires : elles illuminent un peu ce paysage sombre où les oiseaux se voient, où les fleurs se trahissent à leur parfum. Une tiède brise fait frissonner les herbes, trembler les feuilles des peupliers; pas un détail du paisible jardin n'échappe à nos sens satisfaits. Malgré l'heure splendide et pacifique, notre âme demeure inquiète, éperdue. . .
L'herbe, les fleurs, les arbres hauts, c'est la terre, le fini, le transitoire et cela n'est pas assez pour elle, immortelle, infinie. Son idéal est ailleurs, plus subtil qu'un parfum, plus lumineux qu'une étoile, si beau qu'elle souffre de ne le pouvoir préciser, si haut, qu'elle s'angoisse de
n'y pouvoir maintenant atteindre. Le pinceau, la plume, le ciseau, la harpe d'or, n'en ont jamais rendu que de pauvres ébauches qui ont fait couler les amères larmes du désenchantement.
Ah ! oui, c'est une course lassante celle qui tend à l'idéal. Le moindre caillou de la route révèle à l'homme sa faiblesse, la moindre fleur, son attache à la volupté. Tandis qu'au loin, là-bas, lui apparaît dans une radieuse lumière, le beau, le pur, le vrai, l'uniquement vrai, il se sent dans la poussière, lamentablement impuissant, épuisé, sali; dans son âme se lève le doute : va-t-il retourner en arrière?
Non ! il vaut mieux pleurer d'impuissance et de détresse devant la vraie beauté que d'accepter la griserie des vaines joies dans l'atteinte des buts faciles. Il vaut mieux garder haut son idéal, aimer, rêver, désirer et souffrir pour lui jusqu'au moment où les ténèbres feront place au jour. Il faut prier humblement le Seigneur — qui parfuma les giroflées, illumina les étoiles, fit la gloire de la terre et l'âme immortelle — d'éclairer notre misère, d'attirer notre âme dans un rayon du vrai Soleil qui nous verse la vie, qui jamais ne perdra son feu ni sa beauté.
Les Violettes
Dans le paysage blanc glacé de soleil, le vent soulève au ras du sol de légers voiles de neige. Des toits, il tombe une poussière argentée qui brille dans la lumière dont l'éclat fatigue les yeux. J'entends le vent, je vois le tourbillon.
Sur mon pupitre, un bouquet de fraîches violettes contraste avec l'hiver et le froid. Plus sombres et plus larges que les violettes crues en leur saison, elles ont un air de mystérieuse audace : elles semblent d'une autre famille que leurs timides sœurs du printemps. Celles-ci s'épanouissent au hasard, perdues dans l'herbe des prairies; celles-là poussent dans une serre close sous l'œil attentif d'une fleuriste qui nous les fait admirer. Les violettes des champs parent la nature. Sans souci des regards humains, elles s'enivrent de rosée et de lumière, exhalent,
entre un matin et un soir, leur parfum vers le ciel. Les violettes des serres parent les femmes et meurent dans l'atmosphère aromatisée et trop chaude des salons.
Malgré mes soins, demain, celles-ci seront fanées. Les livrerai-je au givre qui raidira leurs pétales repliés? Je les garderai longtemps sèches et sombres, sans vie, sans beauté; avec leur acre parfum s'exhale un souvenir chaud à mon cœur, malgré le vent, malgré le froid.
Les Marguerites
Dans les champs, les marguerites s'étalent, rivalisant de grâce avec les hautes herbes et les blés. Leurs pétales, semblables à des doigts uniformément longs et blancs autour d'un cœur jaune, s'écartent ou se resserrent, au caprice de la brise.
Qui de nous, même à l'âge où nous sommes, a résisté au désir de les effeuiller en disant : un peu, beaucoup ... ? Chaque marguerite est un petit oracle.
Elles nous ont menti souvent; souvent elles nous ont promis pour toujours une félicité qui n'a pas duré. Qu'importe !
C'est d'incertitude que vit l'espérance; le lendemain de leur mensonge, au premier détour du chemin où fleiirissent les marguerites, encore nous les arrachons, encore nous les interrogeons.
Là-bas, parmi les hautes herbes et les blés, elles oscillent et se balancent. Le soleil qui décline met du bleu à leur corolle, de l'or en leur calice. Chacune d'elles me parlerait; à chacune d'elles je voudrais demander ce que seront les lendemains, en jetant au vent et à l'espace des pétales qui ne comprennent rien à ce qu'ils disent. Puis, je broierais entre mes mains le cœur que j'aurais mis à nu, ce pauvre cœur de fleur. . .
Tulipes blanches
Dans un jardin, il y avait ce printemps, des tulipes : des rouges, des jaunes et des blanches.
Nous les avions vues éclore. Chaque jour, avec le plaisir heureux de savourer la gaieté de leurs couleurs et l'intérêt d'observer le travail mystérieux de la nature, nous les regardions. A l'heure où le soleil descend à l'horizon et ramène le soir avec ses froideurs, sans souci de montrer leur grâce aux étoiles, elles refermaient frileusement leurs pétales.
Or, il advint qu'un soir, à notre étonnement, les tulipes blanches, sûrement révoltées, — les fleurs ressemblent-elles aux hommes ? — n'imitèrent pas leurs sœurs jaunes et rouges : le cœur à découvert, elles affrontèrent la nuit. Nous nous attristâmes de leur folle hardiesse.
Le lendemain, tandis que droites et fraîches sur leurs tiges, les autres vivaient encore, elles,
les tulipes blanches, langoureusement penchées vers la terre, achevaient de se faner et de mourir. Le jardinier passa, les vit et d'une main impitoyable les arracha du sol.
Dans le vent qui passait, inclinant les unes vers les autres, les rouges et les jaunes, elles se murmuraient peut-être, les tulipes, qu'il vaut mieux se soumettre aux lois de la nature que de forcer la vie sans raison et de défier le Créateur.
Chrysanthème
Pour sortir, j'avais, cette après-midi, piqué à mon corsage, avec une petite feuille de fougère, un chrysanthème jaune d'or. Il ressortait, clair et échevelé, dans le sombre de ma toilette et j'ai été fière que cette fleur attirât quelques regards : de temps à autre, j'inclinais mon visage jusqu'à elle pour respirer plus fortement son parfimi.
Ce n'était pas simple coquetterie; j'ai une passion pour les fleurs et, de plus en plus, leur charme subtil me fascine. Chrysanthème d'automne, rose d'été ou muguet du printemps. . . j'aime leur floraison éclatante; mais lorsqu'elles sont fanées, je leur trouve un parfum plus concentré et, au bord des pétales rétrécis, une couleur plus sombre qui me plait encore.
Ce soir, en reprenant le chrysanthème d'or, je l'ai fouillé jusqu'au cœur poiu- voir s'il n'y
avait là rien qui palpite et se sente mourir; et je l'ai pieusement déposé dans un peu d'eau, pour qu'il vive jusqu'à demain. Au matin, je ramasserai les pétales épars et je les disperserai dans le vent pour qu'ils aillent chercher leur dernier abri =ous quelque feuille, sèche et morte, elle aussi.
Les Perles
Debout au comptoir, les bras levés à hauteur d'appui, de mes doigts tendus je soutenais un collier de perles fines, si coûteuses que je m'étonnais de les pouvoir même toucher. Comme autrefois dans mon enfance, je songeais à la fée merveilleusement petite, jolie et douce qui habite le cœur des perles. Leur éclat translucide, satiné et un peu rose fascinait mes yeux sans les éblouir. Hâtivement, je m'arrachai à cette contemplation et continuai ailleurs ma perquisition d'étrennes.
Quelques phrases proverbiales tombent en désuétude; d'autres, au contraire, gardent la force de leur affirmation. On dit encore : « c'est une perle » pour désigner une personne parfaite. Le mot n'est pas mal choisi. Entre la lumière nuageuse d'une perle et le reflet d'une âme discrètement vertueuse, n'y a-t-il pas la ressem-
blance d'une beauté voilée, lointaine et pure, qui charme et fascine sans éblouir?
La valeur ascendante des bijoux a rendu rares les perles fines. Exilées, elles dormiront avec leur légendaire petite fée dans le silence des écrins. Mais les perles vivantes, âmes sincères et douces, continueront de rayonner jusque dans la « poussière d'humanité )) oii se meuvent les faibles, les méconnus, les oubliés.
Les Nids
Dans l'air, c'était un ramage inaccoutumé. Il y avait, célébrant je ne sais quelle fête, des oiseaux partout : dans les arbres, sur les clôtures et sur le gazon. Par couples, ils se balançaient sur le séchoir de notre jardin ou se poursuivaient par dessus les toits.
Les nids auxquels ces petits ouvriers travaillaient depuis le printemps étaient sans doute finis. J'en vis un, tout rond, suspendu dans les lianes de houblon qui rejoignent la galerie voisine; un autre paraissait à demi sous la corniche du toit et je découvris aussi le logis des grives que je vois depuis longtemps rôder sous ma fenêtre. Hirondelles et moineaux faisaient dans l'air un roucoulement de cris et de chansons sans harmonie. Je songeais aux éclosions prochaines, au dévouement du père et de la mère qui, après avoir élevé leurs petits, leur appren-
(iraient qu'ils ont des ailes, qu'il faut voler dans le ciel, loin des hommes.
Les jours passeront et viendra l'automne. Dans les arbres effeuillés, les nids seront découverts, exposés au vent et au froid. Les oiseaux alors, tous grands et rapides, fuiront vers les pays où le soleil est encore chaud, où, à l'abri des verdures, ils habiteront un autre nid.
Comme les nids, les foyers hélas ! sont aussi désertés.
En cette heure d'éclosion et d'espérance, j'ai compris la tristesse des mères, qui aiment et se souviennent mieux que les oiseaux. Elles comptent les départs et ne s'en consolent jamais.
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Le Coq
Depuis bientôt deux ans, tous les matins, le chant du coq pénètre en notes claires et sonores dans notre maison. Et tout le jour nous l'entendons encore, aussi vibrant qu'à l'aurore.
Penchée sur le bras de la galerie, je regarde dans la basse-cour du voisin de notre voisin. C'est là qu'il habite et règne. Je le vois, crête au vent et traînant l'ergot, superbe, dominer les poules et les poulets qui gloussent. Je me dis à voix basse :
(( Je V adore Soleil . . .
«Je te chante et tu peux m' accepter pour ton prêtre. »
Ce coq, qui ne s'en doute sûrement pas, m'apparaît tout à coup d'allure magnifique et grande. Rostand avait bien su voir son modèle pour créer l'être idéal, le coq souverain qu'aucune
poule ne connut jamais et pour qui des cœurs sans nombre ont tressailli. A mes oreilles chantent des vers autrefois appris par cœur . . .
Une femme sort : je vois, à travers les branches d'un gros arbre qui ombrage le poulailler, la grande poche et les raies bleues et blanches de son tablier. Elle jette à toute cette canaille ailée qui se précipite et mêle les nuances de ses plumes, le millet et l'avoine. Le coq, à l'écart, saisit à peine quelques graines qui rejaillissent près de lui. Et je me dis qu'il a vraiment grand air, qu'il est beau, qu'il claironne une épopée familière pleine de poésie et que Rostand fit bien d'écrire Chantecler.
Les Vitrines
Derrière un mur transparent de verre, entre une statuette d'albâtre et un haut vase de cristal où s'épanouissaient trois narcisses et un œillet rouge, des pierres précieuses étaient disposées avec art. Les unes étaient serties dans un chaton d'or fin ou de platine; d'autres, libres de toute sertissure, chatoyaient, jetaient de la lumière sur le petit parquet de la vitrine.
Arrêtée là, avec quelques autres personnes, je contemplais ces bijoux inaccessibles, dont mes yeux percevaient les reflets les plus vifs. Ce mur clair et fragile contre lequel je n'osais m'appuyer suffisait à défendre ces diamants, ces rubis, ces opales dont la beauté n'était peutêtre qu'apparente.
Leur éclat, derrière cette mince barrière, pouvait être trompeur; et je songeai que dans les âmes certains sentiments, défendus eux aussi
par un mur invisible et diaphane, cachent au plus clairvoyant regard, à la plus perspicace tendresse leur réelle insincérité. Souvent, le reflet habilement ménagé des mots corrige leur fausseté.
Pourquoi briser la muraille fragile qui les dérobe à notre examen ? Notre affection s'y blesserait et peut-être, devant des pierres apparues soudain moins précieuses, des élans, moins nobles, pleurerions-nous notre idéal trompé, nos illusions déçues.
Nous avons tort de vouloir connaître le mensonge des étalages. Nous avons tort de rêver d'affections faites de pleine confiance, de parfaite fusion d'âmes : le cœur garde secrètes ses plus belles qualités. Il faut rester de l'autre côté de la vitre, ne pas essayer de comprendre les âmes : nous garderons l'illusion que toutes les pierres sont belles, toutes les pensées, sincères. Nous n'aurons pas de joie mais nous aurons plus de sagesse, moins de souffrance.
.es
aisons
Ne vous est-il pas souvent arrivé, à la nuit tombante, quand vous passiez dans les rues désertes, de jeter un coup d'oeil furtif à travers les volets mi-clos des maisons? Peut-être vous êtes-vous même arrêté quelquefois, soudainement retenu par un spectacle intime dont le détail vous échappait mais dont l'harmonieux ensemble avait un irrésistible attrait.
Les intérieurs sont divers. Les uns sont brillants, les autres sont simples; quelques-uns, de bon goût, révèlent une âme élégante. Qu'elles soient habitées par le riche ou le pauvre, l'artiste délicat ou le bourgeois vulgaire, les maisons reflètent en leurs murs l'âme de ceux qui les peuplent: elles ont un air d'hospitalière gaieté, de morne tristesse ou d'ordre sévère et ennuyeux.
Nous nous laissons facilement attirer par la demeure du riche. Contempler, entre des lustres
brillants et des tapis clairs, les bibelots légers, les potiches de prix, les rares statuettes tanagréennes aux formes gracieuses, le flou des élégantes et soyeuses draperies, les meubles de style, nous donne l'illusion d'avoir entrevu le bonheur. Tant de luxe peut pourtant cacher une profonde misère morale. Le bonheur, dit le poète, est souvent l'hôte des étroites maisons.
Chaque jour, nous parcourons des rues où certaines maisons sont bourdonnantes comme des ruches, d'autres, silencieuses comme des tombes, d'autres encore, paisibles comme des sanctuaires; quelques-unes luisent sous leur façade neuve, quelques autres, grises, sont vides et se meurent d'être désertées. Et chaque jour, n'avons-nous pas regagné notre logis avec la certitude qu'à sa chaleur se dissoudront nos regrets, que nulle maison au monde ne vaut celle oii nous retrouverons
« Cette intimité paisible et sans émoi (( De ces choses que Von voit « Sans les regarder même )) ?
Le Charme
Un jour de la semaine dernière, à la campagne, j'assistai à un mariage. Ma seule compagne de couvent qui n'était pas fixée, convolait.
Tandis que, le soir, le train me ramenait à la ville, je cherchais, les yeux distraitement retenus au paysage, à préciser les physionomies de trois personnes que j'avais rencontrées ce même jour et avec qui j'avais causé longuement. Dans la demi-obscurité du crépuscule, mes yeux revirent les traits vivants de celles qui m'avaient si fortement impressionnée. L'évocation de leur souvenir m'était très douce comme leiu* attrait que, tout le jour, j'avais subi. Etj'essaj'^a de me définir à moi-même le charme.
Une de ces personnes était presque vieOle. Ses cheveux étaient gris et certains mouvements plus vifs de sa physionomie dessinaient les quel-
ques rides de son visage. Ses yeux, que les larmes avaient trop souvent lavés, n'avaient plus d'éclat. Elle était élancée. Son élégance lui donnait grand air. L'autre était une femme encore toute jeune dont le bonheur visible et réel m'a fait envie. Elle était jolie, avec de grands yeux noirs et des dents éclatantes. La dernière enfin est une toute jeune fille qu'on ne remarque pas d'abord, mais à qui on revient vite quand on l'a vraiment regardée une fois.
Le charme n'est l'apanage exclusif d'aucun âge; il ne comporte pas toujours, chez la femme dont il rayonne, qu'elle soit jolie ou bien mise. Son essence est mystérieuse. De l'âme, il passe dans les yeux et dans la voix. Par lui, de simples mots sont une poésie qui nous pénètre jusqu'au cœur; le regard d'un être devient par lui un appel et il faut un effort pour nous dégager de son enchantement.
La pensée loin de l'horizon qui fuyait toujours, je pris conscience que le charme est une puissance dans la vie, qu'il vaut mieux que la beauté et les parures, qu'il est semeur de consolations et d'apaisements. La rumeur de la ville se mêlait déjà au bruit des roues et des rails et j'ai frémi parce que le charme peut être aussi fait de ruse et de perfidie. Je songeais encore que nous ne comprenons pas les dons de Dieu. . .
Sous les Apparences
Quelqu'une disait : « Chez moi, la première impression subsiste; pour modifier le premier jugement que je porte sur une personne, il me faut faire de grands efforts ».
Certaines gens sont ainsi : ils rencontrent une personne une fois et sans tenir compte qu'elle peut être dominée par la timidité ou le désir de ne pas se révéler à tout venant, entourée de circonstances malencontreuses qui la placent sous un mauvais jour, ils la jugent neutre, guindée, prétentieuse, et encore. . .
— «Ah ! quelle personne sans tact, ennuyeuse», dit-on. On cite même de plus graves défauts. Et si quelqu'un n'arrête ce flot débordant en rectifiant à temps le jugement téméraire, vous savez ce qu'il advient. Il y a des femmes comme cela; des hommes aussi.
Ces réflexions me sont revenues, sous une forme différente, l'autre soir, à un concert.
Chaque être ici-bas, a des aptitudes qui se développent jusqu'au talent, selon le milieu et les circonstances qui l'ont favorisé. Ainsi, parmi l'auditoire qui m'entourait, il y avait peut-être quelques personnes de qui l'étude de la musique et du chant eut fait, sans doute, des artistes. Maints obstacles ont brisé leur élan et contrarié leur aptitude, mais leur âme, semblable aux fleurs qui d'elles-mêmes se tournent vers la lumière, s'oriente toujours vers l'harmonie et la beauté.
Et en dehors de la classe intellectuelle et instruite, le commerçant n'a-t-il pas le talent de la réussite, l'ouvrier, celui de son métier, la ménagère, celui d'un art d'économie et de confort ? Croit-on que ce soient là qualités toutes manifestes et qui peuvent, si elles ne sont exceptionnelles, avoir leur influence sur la première impression ?
Et les qualités d'âme, ces trésors que l'on dérobe à l'œil vulgaire de crainte de les altérer ou de les ternir, c'est bien par elles qu'un être vaut moralement; et je ne vois pas le moyen d'en tenir compte quand on juge si vite.
Soyons sages et sachons observer. Sachons surtout attendre pour mieux connaître les per-
sous LES APPARENCES
sonnes que l'on prétend juger et de qui on veut deviner le caractère dans une impression. Ne nous irritons pas de ce que certaines résistent encore à cet examen. Et songeons à ce que disait une chanson que je n'entends plus :
« Ici-has, toute âme donne à quelqu'un
« Sa musique ou sa flamme ou son parfum. »
Les Voilettes
Bleues, blanches, noires, mauves ou grises de gaze unie ou de tulle léger, les voilettes embellissent les visages. Leur tissu régulièrement quadrillé, moucheté parfois d'une extravagante fleur ou d'un simple gros point faisant tache sur la joue ou au coin des lèvres, adoucit le regard, estompe la peau, afl^ne les traits. Elles donnent aux minois prisonniers, un air mystérieux et charmant qui fait regretter de ne les voir qu'à demi. Ne dirait-on pas aussi qu'elles adoucissent l'ensemble de la toilette, atténuent les hauts chapeaux, corrigent l'attitude de certaines têtes trop droites, trop évidemment ambitieuses d'être admirées ?
Les voilettes en leur fragile filet retiennent aussi, un peu, le cœur. A travers elles, certains reflets des yeux ne s'aperçoivent pas. Elles