Nugae difficiles. Supplément aux Amusements philologiques de G. Peignot;
Pour nos musiciens modernes , l’art n’est plus une harmonie qui charme ou transporte, c’est un hachis de notes incompréhensibles et bruyantes, mais surtout difficiles à exécuter; pour nos chanteurs, le nec plus ultra du talent, c’est un cri impossible qui leur déchire le gosier comme les oreilles des auditeurs. Longtemps aussi, dansles œuvres littéraires , la difficulté vaincue fut regardée comme un mérite qui dispensait de tous les autres. C'était des acrostiches, des chronogrammes , des anagrammes , des vers monosyllabiques, rétrogrades, des poëmes entiers dont tous les mots commencçaient par la même lettre : l'esprit humain se soumit à toutes les tortures imaginables pour le plaisir de les vaincre, à toutes les entraves pour les surmonter. Boileau lui-même, l'arbitre du bon goût dans le grand siècle de la littérature française, n’a-t-1il pas dit :
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme;
un sonnet, c’est-à-dire un tour de force pour la réussite duquel il fallait
Vingt fois sur le métier remettre son ouvrage.
Quand on considère, cependant, la patience, et je dirai parfois l'intelligence qu’il a fallu dépenser pour produire ces puérilités, ces nugae difficiles que nous ont laissées si nombreuses le XVIS et surtout le XVIL siècle, on ne peut se défendre d’un sentiment pénible en sonseant à ce qu'aurait pu nous léguer une pareille somme de travail et de courage employée dans un but utile et raisonnable.
Notre savant ami, M. G. Peignot,de Dijon, dont les nombreux ouvrages ont su rendre attrayante la bibliographie, et populariser le goût de cette science jadis un peu sévère et ardue, nous a fait connaitre , dans les deux volumes in-8° qu’il a consacrés aux amusements et singularités philologiques, un grand nombre de ces livresbizarres. En voici quelques autres du même genre, qui ont échappé à son érudition, ou que, peut-être, il a négligé à dessein pour ne pas outrepasser le cadre qu’il s'était tracé.
NT
Præparatio etgratiarum actio Missæ sacrificii pris affectibus, et anagrammaticis versionibus, potius mente meditanda quam ore proferenda, atque devotis S. Scripturae locis, nec non Sanctorum Patrum sententiis interdum insertis locupletata, studio ac labore Præsbiteri religiosi ordinis FF, Min. strictioris observantiæ Recoll. Sancti Francisci, Provinciæ $. Andreæ Alumni. Montibus , apud Ægidium Albertum Havart, regium et statuum Hannoniætypographum , sub signo Paradisi. Petit in-12 de 94 pp.
Ce singulier livret se compose en entier de prières ou oraisons, en regard desquelles se trouvent d’autres prières formant anagramme avec-elles, c’est-à-direcomposées des mêmes lettres. Voici le début de l'ouvrage.
PRroOGRAMMA. ANAGRAMMA.
O Jesu salvator mundi, speciose Salvete amanter, o Jesu ct Maria, forma , et tu o Maria Mater Jesu Deo || soli gemüinti cordis mei amores, müihi grata, dulcis aspectu, miscremini mei, || peccatoridate veniam, ut mere spondeo, nunc et in hora mortis mee. sanctior sum futurus.
On trouve en effet, dans chacune de ces phrases , 10 a, 4 c, 8 d, l4e,1/f,1g,1h, 12couj,21,9m,5n,80,2p,8r,9s,6 4, 8 v ou u.
Nous n'avons pas tenté de découvrir le malheureux récollet qui se cassa la tête à un pareil travail, et qui, de plus, eut la modestie de garder l’'anonyme au titre-de son œuvre. Les approbateurset censeurs taisent son nom. Le chercher ne serait-ce passe dévouer à un labeur à peu près aussi inutile que celui du pieux anagrammatiste ?
De spiritaLi IMltatlone Christ, ADMonltlones saCrz Et VtiLes, plis In LVCeM Darz.
A R.P. Antonio Vanden Stock Societatis Jesu. Ruræmundæ, apud Gasparem du Pree. Petit in-8°de92 pages, avecun frontispice gravé.
Voici le livre de l'Imitation travesti — c’est le mot — en chronogrammes ; chaque ligne donnant en lettres numéralesle chiffre 1656. L'auteur, dans une courte préface (aVthorIsaD LeCtorespræMonltIo), dont le titre donne aussi l’inévitable nombre, explique par quelle
pensée il a été mu à composer ce bizarre ouvrage. Après avoir fait l’éloge de l’admirable livre attribué à Thomas À Kempis, déjà traduit dans toutes les langues, voire même dans celles des infidèles et des Tures , iLa voulu, dit-il, lui aussi, publier cet ouvrage, mais d’une manière nouvelle. Les uns l’ont mis en français, d’autres l’ont traduit en vers pour satisfaire la curiosité des personnes pieuses qui aiment la variété ; pour lui il le donne en chronogrammes, afin de mieux fixer dans la mémoire ses préceptes utiles et sacrés ; ensuite pour que celte sainte nourriture de l'âme stimule le soût des lecteurs par la nouveauté de son assaisonnement, {um utoptimus lle ac saluberrimus animæ cibus, alioquam unquam fortasse fuit modo coctus , magis lectoruin palato arrideat. Au surplus, l’auteur est modeste, et fait bou marché de ses prétentions au beau style. Il finit en nous assurant qu'il s’est plutôt attaché à rendre les pieuses pensées d’A Kempis, qu’à imiter la latinité cicéronienne. Nous en sommes persuadés, Le premier paragraphe, qui n’est pas le plus mauvais, donnera un échantillon de ce livret, que sa rareté recommande du reste assez aux amateurs,
Christo aDhærens non aMbVLat In tenebrls.
Christ! Mores attenDe, et seqVI Labora,
et Interne sentles LVMen CorDis.
freqVenter MeDitare Christl Labores.
Avec son talent pour les chonogrammes, quel homme précieux ce père Vanden Stock devait être, lors des Jubilés et des fêtes flamandes ! Il était de force à tapisser à lui seul toutes les murailles d’une ville.
Sancta familia, seu chronicum 1690 anagrammatum , super ly Salvator, Genitrix, Josephus vel Joseph, concinne fabricatum , et in tres libros divisum, genitæ in terris hujus Triadis, Turcarum victricis, acta heroica , ex quatuor evangelistis , cum explanationtbus sanctorum PP. nec non chronicis, ex sacra scriptura verbo-tenus desumptis, accuilibet verbi incarnati anno applicatis, adjunctisque locorum et temporwm circumstantiis, piisque iconibus , serieque (ratione chronici} summorum Pontificum, juxta bullarium romanum , expressa emblematice , dilucideque comprehendens, Authore R. P. F, Andrea de Solre, S. ordinis