‹ Numéro spécial consacré à la memoire de Claude DebussyChapitre 16 sur 26 · L-ŒUVR!': CRITIQUE DE CLAUDE DEBUSSY 19S · texte numérisé non relu

L-ŒUVR!': CRITIQUE DE CLAUDE DEBUSSY 19S

sinon toujours, du moins souvent, pour rafraîchir le corps et la pensée. Il souhaite ce plein air pour l'audition de la musique même: (!)

« Pourquoi l'ornement des squares et des promenades est-il resté le monopole des seules musiquet militaires ? Il serait plaisant d'imaginer des fêles plus inouïes et participant plus complètement au décor naturel. La musique militaire n'esl-ellc pas l'oubli des longues é'apes et la joie des boulevards ? En elle se totalise l'amour de la patrie qui bal dans tous les cœurs épars : par elle se rejoignent le petit pâtissier et le vieux monsieur qui pense à l'Alsace-Lorraine el n'en parle jamais I Loin de moi l'idée de lui enlevé) ces nobles privilèges : mais encore une fois : dans les arbres, ça fait le bruit d'un phonographe en enfance ! »

G Pour les arbres, il faudrait un orchestre nombreux avec le concours de la vois humaine. (Non I.., « pas l'orphéon ! je vous remercie... J'entrevois la possibilité d'une musique construite spécialement « pour le tt plein air », tout en grandes lignes, en hardiesses vocales et instrumentales, qui joueraient « dans l'air libre et planeraient joyeusement sur la cime des arbres. Telle succession harmonique « paraissant anormale dans le renfermé d'une salle de concert prendrait certainement sa juste valeur en « plein air : peut-être trouverait-on là le moyen de faire disparaître ces petites manies de forme el de « tonalité trop précises qui encombrent si maladroitement la musique ? Celle-ci pourrait s'y renouveler « et y prendre la belle leçon de liberté conî.enue dans l'épanouissement des arbres : ce qu'elle perdrai! « en charme minutieux ne le regagnerait-elle pas en grandeur ?... Je puis me tromper, mais il me « semble qu'il y a dans celte idée du rêve pour des générations futures. Pour nous autres, pauvres « contemDorains, j'ai bien peur que la musique continue à sentir un peu le renfermé »,

Ce désir « d'ouvrir des fenêtres » est constant chez Debussy. Pour satisfaire ce souhait de discipline dans la liberté, il faut avoir le désir d'être libre. Il compte bien plus sur le spectacle des horizons, sur le rythme du sang qui vous bat dans les veines, pour donner à un jeune esprit le sens des proportions el la juste conduite de sa pensée, que sur les régents de collèges et leurs mémentos.

« La musique est un total de forces éparses... On en fait une chanson spéculative I J'aime mieux les quelques notes de la flûte d'un berger égyptien, il collabore au paysage et entend des harmonies ignorées de vos traités... Les musiciens n'écoutent que la musique écrite par des mains adroites ; jamais celle qui est inscrite dans la nature. Voir se lever le jour est plus utile que d'entendre la S]!mphonîe Paslora/e... Vous piétinez parce que vous ne savez que la musique et obéissez à des lois barbares el inconnues... On vous salue d'épithètes somptueuses et \ous n'êtes que malins ! Quelque chose entre le singe el le domestique. » (2)

Là-dessus il ne cède pas: c'est autour de quoi tout se meut pour son esprit; c'est là qu'il s'appuie sans cesse pour dire leur fait aux pompeuses caducités; il le fait avec une indolence apparente et dédaigneuse, mais qui révèle, quand on y regarde d'un peu près, une aversion qui va, au fond, jusqu'à de la colère. En chaque endroit il montre le dégoût des idées toutes faites, des gens en place qui se carrent sur leur siège comme après le Jugement dernier. Il raille, pour-

(1) i^svue Blanche. 1" juin 1901.

(2) Revue Blanche. \" juillet 1901. J

lOG LA UEVDIi MUSICALE

suit ou méprise tous ceux qui veulent mettre une barrière à l'éternelle évolution de la pensée : les spécialistes qui regardent le monde dans une seule direction, et qui prennent leurs oeillères pour les bornes de l'univers : les critiques qui manient l'équerre et le fil à plomb pour juger des œuvres vivantes; les formules soi-disant imprescriptibles, les attitudes prises une fois pour toutes, les formes imposées au nom d'une tradition émasculée, la sentimentalité creuse. Toute la critique de Debussy le révèle, tel qu'il nous apparaît dans son oeuvre musicale, raffiné, épris de justes proportions, de mouvements souples. Il fait dire à Monsieur Croche :

« Monsieur, se spécialier, c'esl rélrécir d'autant son univers et l'on ressemble à ces vieux olievaux qui faisaient tourner anciennement la manivelle des chevaux de bois et mouraient aux sons bien connus de 1* Marche Lorraine I... Si l'on peut constater chez quelques grands hommes une « obstinée rigueur » à se renouveler, il n'en va pas ainsi chez beaucoup d'autres qui recommenceront obstinément ce qu'ils avaient réussi une fois : et leur habileté m'est indifférente. On les a traités de maîtres ! Prenez garde que cela ne soit qu'une façon polie de s'en débarrasser ou d'excuser de trop pareilles manoeuvres. — En somme j'essaie d'oublier la musique parce qu'elle me gêne pour entendre celle que je ne connais pas ou connaîtrai « demain »... Pourquoi s'attacher à ce que l'on connaît trop bien ? »

Je suis curieux des impressions sincères et loyalement ressenties beaucoup plus que de la critique : celle-ci ressemblant trop sou''ent à des variations brillantes sur l'air de : « Vous vous êtes trompé parce que vous ne faites pas comme moi >\ ou bien (f Vous avez du talent, moi je n en ai aucun, ça ne peut pas continuer plus longtemps «. J'essaie de voir, à travers les œuvres, les mouvements multiples qui les ont fait naître et ce qu'elles contiennent de vie intérieure : n'est-ce pas autrement inlôressani que le jeu qui consiste à les démonter comme de curieuses montres ? »

Cette attitude de M. Croche était celle de Pîbussy lui-même, je n'ai jamais rencontré un homme, doué d'une personnalité aussi particulière, qui fut plus attentif et ouvert aux oeuvres nouvelles : parmi tant d'autres témoignages qu'il m'en donna, il n'est pour m'en assurer que de me rappeler les propos si justes qu'il me tint au lendemain de l'audition du Trio de Ravel et du Sacre du Printemps de Strawinsky.

Plus que personne il savait les dangers des formules et même de celles qu'on avait faites d'après lui, en réduisant à des procédés des modes d'expression qui lui étaient propres et nécessaires, en sacrifiant l'expression véritable au simple métier. Il sait, comme beaucoup d'autres, qu'il faut connaître son métier, mais justement pour parvenir à n'y plus penser, à en être le maître, et non pas le serviteur docile, étonné et vaniteux. Et les exemples de la meilleure réussite ne lui servent qu'à recommander de chercher une autre voie.

« Une symphonie est toujours accueillie avec enthoutiacme. Il me semblait que, depuis Beethoven,

la prcure de rinurilité de la symphonie était faite. Aussi bien chez Schuinann et Mendelssohn n estelle plus qu'une répétition respectueuse des mêmes formes avec déjà moins de force. Pourtant la « neuvième » était une géniale indication, un déïir magnifique d'agrandir, de libérer les formes habituelles en leur donnant les dimensions harmonieuses d'une fresque.

La vraie leçon de Beetho- en n'était donc pas de conserver l'ancienne forme : pas davantage l'obligation de remettre les pieds dans l'empreinte de ses premiers pas. Il fallait regarder par les fenêtre» ouvertes sur le ciel libre : on me paraît les avoir fermées à peu près pour jamais : les quelques géniales réussites dans le genre excusent mal les exercices studieux et figés qu'on dénomme, par habitude, symphonies. » (1 )

Il n'a de goût pour aucun s\;s/ème, fût-il nouveau. Il n'a d'objection entière contre rien, mais il s'oppose naturellement à tout ce qui se fait par force, au nom d'une autre direction que celle de la sensibilité. Il ne s'oppose pas, par exemple, à l'emploi des thèmes populaires. (Ne l'a-t-il pas fait lui-même dans /es Jardins sous la Pluie, avec quel discret bonheur, nous le savons) , mais si la chose tourne au système et au procédé, il s'insurge sur le m 'le plaisant :

« Bientôt cependant la mode du thème populaire s'étend, sur l'univers musical : on remua les moindres provinces de l'est à l'ouest ; on arracha à de vieilles b. iches paysannes des refrains ingénus, tout ahuris de se retrouver vêtus de dentelles harmonieuses. Ils en gardèrent un petit air tristement gêné : mais d'impérieux contrepoints les sommèrent d'avoir à oublier leur paisible origine ».

D'un long passé français il a hérité ces inclinations : on les sent chez lui essentielles. Il a ce goût de construction, d'atmosphère, de sensation élaborée, qui se montrait ainsi chez l'autre Claude, le Lorrain. Il ne veut point imposer une forme à la branche, c'est affaire au vent, au soleil, à la lumière, et à la pluie, mais pour la racine, il sait bien où elle est plantée et quelles vertus particulières en nourrissent la sève.

Il y a peu d'esprits qui moins que lui aient établi de principes, et qui pourtant obéissent davantage à une direction constante, qui montrent une plus parfaite conséquence. Comm.ent voir dans ce « corps de doctrine )) si enclin à la liberté autre chose que la somme involontaire de penchants soigneusement épiés : comment cette conduite permanente qu'on ne saurait guère nommer autrement qu'une libre rigueur, n'aurait-elle pas irrité tous ceux (et n'est-ce pas le plus grand nombre) qui ne savent voyager dans la vie et dans l'art qu'avec un Baedeker qui ne pourra jamais leur dire, en dépit du nombre de ses pages, ce qui naît au moment même, ou ce qui apparaîtra demain.

Dans ses essais critiques comme dans toute son œuvre, ce désir de se renouveler a été son dogme constant.

(I) Revue Blanche, 15 novembre 1901.

198 LA REVUE MUSÎCALE

« En arl, a-l-il écrit, on n'a à lutter le plus souvent que contre soi-même, et les victoires que l'on « y remporte sont peut-être les plus belles. Mais par une ironie singulière, on a peur, en même temps, « d'être \iclorleux de soi-même, el l'on aime mieux tranquillement faire partie du public ou suivre « ses amis, ce qui revient au même ».

Suivre ses amis n'était pas dans l'humeur de Claude Debussy : au reste, il eut fort peu d'amis, recherchait peu le monde et dédaignait la gloire : et, comme l'âge avançait pour lui, il semblait, sans aimer davantage les hommes, aimer plus passionnément encore la musique. Il n'étalait pas ce sentiment, mais on le sentait vivre en lui constamment. Le railleur qu'il affectait d'être souvent dans sa conversation, ne raillait la plupart du temps que par pudeur, par crainte de laisser trop voir la passion dont il était tout occupé.

Il est allé jusqu'à en faire l'aveu dans un de ses articles du Cil Blas, sorte de profession de foi qu'il n'affirmait que pour préserver mieux son indépendance vis-à-vis du public et des opinions des autres.

« J'aime trop la musique pour en parler autrement qu'avec passion. Saurais-je même éviter ce « petit grain de parti pris qui parfume les meilleures résolutions d'êire équitables, au point de tourner « la tête au plus déterminé raisonneur ? Je n'ose le croire, les passionnés d'art étant d'irréductibles « amoureux. » (I )

La plupart des gens en ce monde parlent volontiers de passion, prétendent au besoin la ressentir, mais s'en savent incapables ; ils vont assez volontiers jusqu'à la haïr chez les autres : et se vengent de leur incapacité d'émotion par le papotage et le sarcasme. On a laissé entendre que les opinions de Debussy ne prenaient guère que le ton de 1' (( éreintement ». Vers 1900, la plupart des chroniqueurs venaient de parvenir à reconnaître que Richard Wagner était un compo.siteur de grand talent : comment auraient-ils pu admettre qu'un esprit un peu plus avancé qu'eux en eût déjà fait le tour, en eût mesuré les lacunes, et déterminé les dargers. Pour avoir fait des réserves sur Beethoven, avoir manifesté de l'antipathie pour Gluck, et avoir tenté de contrecarrer le w^agnérisme, on a fait à Debussy la réputation de n'écrire que de parti pris et en se moquant. On n'a pas voulu voir combien la pensée qui le guidait était sérieuse. Cette pensée était la préoccupation constante du maintien, du développement et de la grandeur de la tradition musicale française.

Pour lui ces mots « musique française » n'étaient pas une expression toute faite, ni une forme de ce chauvinisme étroit et dénué de goût tel qu'on en a

(I) eu Bla>. 2fi juin 1903.

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