L'OEUVRE CRITIQUE DE CLALDE DEBUSSY
VU paraître durant la guerre et depuis la paix. Tout son instinct et toutes ses méditations ne le portaient qu'à réfléchir à ce qui pouvait être utile ou néfaste à la musique française. II savait que notre tradition même nous commande de regarder ce qui se fait au delà de nos frontières, de l'apprécier, d'en faire état, mais aussi de nous défendre, de maintenir fermement ces vertus particulières qui seules peuvent assurer à nos oeuvres la durée et quelque rayonnement.
Longtemps avant la guerre, à une époque où compositeurs, interprètes et critiques se souciaient assez peu de notre grandeur musicale propre, Debussy pensait que la musique n'est pas du tout l'art international que l'on veut bien dire, mais, comme la littérature ou les arts plastiques, une émanation propre au génie d'une race et qui en reproduit les instincts, les goûts, les penchants, les préventions aussi, ou les aversions. Vers la fin de sa vie, il le redisait clairement :
« Croire que les qualités parîiculiîres au génie d'une race eoni iransmissibies à une autre race taifi dommage, est une erreur qni a faussé notre musique assez souvent, car nous adoptons avec un enthousiasme sans défiance, des form.ules dans lesquelles rien de français ne peut entrer. 11 serait meilleur de les confronter avec les nôtres, de voir ce qui nous manque et tâcher de la retrouver sans r:en changer au rythme de notre pensée. Ainsi nous enrichirions notre patrimoine ».
C'est ce sentiment qui le guidait tout aussi bien quand il attaquait Wagner que lorsqu'il initiait les musiciers aux beautés de Rismky ou de Moussorgsky : il savait que le génie français se doit d'être « amical », mais qu'accueillir les idées d'autrui ne veut pas dire s'y soumettre aveuglément. On l'a raillé, de son vivant, de n'être point abîmé d'admiration devant Wagner; on voit de nos jours des jeunes gens ne le tenir que comme un suppôt de la musique russe. Il faut bien que toutes les sottises soient dites.
Loin d'être un esprit aigre et un génie hargneux, Debussy aimait la grâce. Des propos erronés sur sa personne ont ajouté encore à la fausse impression de ses écrits : tous ceux qui l'ont connu et fréquenté savent ce que sa brusquerie, son goût de la retraite, recelaient de penchant pour l'amitié, et l'émotion. Il ne concevait pas qu'on pût mêler à la musique des préoccupations philosophiques et sociales, et n'y voulait pas voir un tonique religieux ou laïque. Il pensait, comme la plupart de ses prédécesseurs en France, que « la musique doit humblement chercher à faire plaisir : et qu'il y a peut-être une grande beauté possible dans ces limites » ( I ) . Parce qu'on ne voulait voir en lui qu'un musicien
(!) Kcvaî Bleue, 2 avril 1904. Réponse à une Enquête.
200 LA REVLE MLSICALE
compliqué, raffiné à l'excès, morbide et vague, c'est-à-dire précisément ce qu'il n'était pas, on a cru qu'il se moquait, lorsqu'il publiait le goût qu'il ressentait pour Gounod et Massenet. Paradoxe, paradoxe encore, disait-on, sans vouloir comprendre que Debussy les aimait pour leurs indéniables qualité de musiciens, et pour la simplicité de ce charme qui lui semblait plus précieux que tant d'autres préoccupations orgueilleuses dont on a cru devoir farcir la musique.
Ce prétendu « démolisseur » aura aimé beaucoup et ne l'a pas toujours caché. Il a aimé avec une inépuisable tendresse ce « vieux Bach qui contient toute la musique ». (( Ce Bach dont certaines œuvres sont si belles que très (( sincèrement on ne sait plus où se mettre, ni comment se tenir pour se rendre <( digne de les entendre ». (I)
Il a aimé Chopin de la première à la dernière heure de sa vie musicale : la dédicace des « Etudes » et le soin qu'il prit de reviser une édition des œuvres du maître polonais le témoigneraient déjà sans tel passage de ses critiques :
« Certes la nervosité de Chopin sut mal se plier à la patience qu'exige la confection d'une sonate ; il en fit plutôt des « esquisses très poussées ». On peut tout de même affirmer qu'il inaugura une manière personnelle de traiter cette forme, sans parler de la délicieuse musicalité qu'il inventait à cette occasion. C'était un homme à idées généreuses, il en changeait souvent sans en exiger un placement à cent pour cent qui est la gloire la plus claire de quelques-uns de nos maîtres, »
Il a aimé Moussorgsky, on sait comment, et point n'est besoin à présent de reproduire ici la page exquise consacrée, dans la Revue Blanche, à la « Chambre d'enfants ». Il a aimé, à une époque où presque personne ne s'en souciait plus, Weber : il lui a consacré une page touchante au cours de laquelle il évoque, dans les brouillards de Londres, ce jeune génie dont l'œuvre contenait « la sorte de rêveuse mélancolie si personnelle à cette époque, et jamais « alourdie par l'indigeste clair de lune allemand, dans lequel se baignaient (( presque tous ses contemporains. »
« Tous les moyens connus de décrire musicalement le fantastique se Irou- « vent en puissemce dans le cerveau de cet homme. — Même notre époque si (( riche en chimie orchestrale ne l'a pas dépassé de beaucoup. »
Ci qu'il a dit en l'honneur de Couperin et de Rameau, il n'est pas besoin de le redire ici : on en a fait état, à mainte reprise ; un peu trop même, car on a prétendu l'enfermer dans ces seules admirations.
(I) 5. /. M. Jan-àer 1913.
L'ϕJVRE CRITIQUE DE CLAUDE DEBUSSY 201
On voudrait nous faire croire qu'il n'a aimé qu'un art soigneux, minutieux et petit, lui qui, outre Bach, Weber et Chopin aimait encore Liszt dont il a dit plaisamment, et avec justice :
« La beauté indéniable de l'œu' re de Li^zt lient, je crois, à ce qu'il aimait la musique à l'exclusion de tout autre sentiment. Si parfois il va jusqu'à la tutoyer et la mettre carrément sur ses genoux, cela vaut bien la manière gourméï de ceux qui ont l'air de lui être présenté'ï pour la première fois. Assurément c'est très convenable, mais ça manque de fièvre. La fièvre cl le débraillé atteignant souvent au génie de Liszt, c'est préférable à la perfection même en gants blancs. »
Parmi ses contemporains il a su rendre justice à Charles Bordes et à son œuvre, à i^Ibeniz, à Paul Dukas dont la Sonaic lui servit de prétexte pour définir et adnrirer la personnalité, à Massenet « dont la musique est secouée « de frissons, d'élans, d'étreintes qui voudraient s'éterniser. Les harmonies (( y ressemblent à des bras, les mélodies à des nuques : on s'y penche sur le « front des femmes pour savoir à tout prix ce qui se passe derrière... (1)
Il a rendu justice à Lalo : «. Parmi trop de stupides ballets, il y eut une manière de chef-d'œuvre, la Namouna, de Lalo ; on ne sait quelle sourde férocité l'a enterrée si profondément que personne n'en parle plus...
Qu'on relise donc son article sur Gounod (2) , on y trouvera sous des phrases plaisantes d'assez solides vérités :
(I Des musicographes émincnts ont reproché à Gounod d'avoir travesti la pensé de Goethe ; les mêmes éminents personnages ne pensèrent jamais à s apercevoir que Wagner avait peut-être faussé le personnage de Tannhaeuser qui, dans la légende, n'est pas du tout le bon petit garron repentant qu'en a fait Wagner, et dont le bâton, brûlé du souvenir de Vénus, n a jamais voulu refleurir. Dans cette aventure, Gounod est peut-être pardonnable parce qu'il est Français, tandis que Tannhaeuser et Wagner étant tous les deux Allemands, cela reste sans excuse... »
ff Gounod. avec ses défaillances, est nécessaire. D'abord, il est cultivé ; il connaît Palestrina, collabore avec Bach. Son respect des traditions est a'sez clairvoyant pour ne pas clamer le nom de Gluck, autre influence étrangère assez mal déterminée. Il recommande plutôt Mozart à l'amour des jeunes gens, — preuve de grand désintéressement, car jamai' il ne s'en in'p'ra... n
Mais qu'on relise aussi l'article qu'il consacre à Richard Strauss (3) , pour mesurer combien l'esprit de Debussy, si pénétré qu'il fût de la « grandeur française », savait rendre hommage aux génies les plus éloignés de ses propres tendances et de sa propre nation. Qu'on rel'se les deux articles sur CrleS!, pour voir comment il sait, au besoin, modifier, après dix ans, ses opinions, sans aucun égard à la mode.
(11 Revue Blanche, \" décembre 1901.
(2) Maaica, juillet 1906.
(3) Revue Blanche, 1" juin 1901.
Peut-on le blâmer d'avoir loué modérément César Franck, dont il reconnaissait le génie, et d'avoir dit de lui : « Jamais il ne pense mal, ni ne soupçonne l'ennui », à propos des Béatitudes} Le blâmera-t-on de n'aimer pas ardemment Berlioz, tout çn reconnaissant que « la Symphonie Fantastique est toujours ce fiévreux chef-d'œuvre d'ardeur romantique où l'on s'étonne que la musique puisse traduire des situations aussi excessives, sans s'essouffler. C'est d'ailleurs émouvant comme une lutte d'éléments. »
Lui reprochera-t-on les réserves qu'il a faites sur Beet'hoven : il pensait que le fétichisme à l'égard de ce maître dépassait les bornes raisonnables, et que la place qu'il occupait dans les concerts était excessive. Qu'on relise avec soin les diverses opinions de Debussy sur Beethoven, qu'on en fasse la balance, et l'on y trouvera une leçon de goût dont il y a plus de profit à tirer que des effusions littéraires de beaucoup d'autres.
En fin de compte, les « démolissages )) de Debussy se bornent à deux têtes, considérables il est vrai, celle de Gluck et celle de Wagner. Pour Gluck, il est aisé et peut-être juste de ne pas partager le sentiment de Debussy; pour Wagner, c'était une question d'époque, d'influence, d'esthétique. Il faut se souvenir du point extrêm.e où l'on avait porté le culte de Wagner vers le début de ce siècle; peintres, littérateurs, musiciens, rivalisaient à en répandre l'évangile et, presque seul, Debussy sentait tout le danger d'un tel culte. Qu'on s'étonne donc que dans sa passion, dans la persuasion où il est, que « le wagnérisme, c'est l'ennemi », il mette parfois une ardeur extrême à combattre l'auteur de Tristan; qu'on s'étonne donc qu'il emprunta à la manière de Lohengrin, fils de Parsifal, de Jules Laforgue, pour ridiculiser le livret ridicule de Parsifal.
Dans l'ensemble, par la nature de ses idées, par la verve de son esprit, par la qualité personnelle de son style, l'œuvre critique de Debussy mérite grandement d'être conservée; elle constitue un docum.ent considérable pour l'étude du goût musical en France, pour l'éclairement de la personnalité du compositeur, et elle marque un mom.ent plus considérable encore du mouvement artistique qui a porté la Musique Française au sommet où elle est parvenue aujourd'hui.
G. Jean-Aubry.