‹ Numéro spécial consacré à la memoire de Claude DebussyChapitre 19 sur 26 · DEBUSSY EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

DEBUSSY EN BELGIQUE

Les œuvres de Debussy ont pénétré tôt en Belgique, où elle» ont éveillé une curiosité grandissante et très sympathique. Grâce à Octave Maus, les deux frères Ysaye, Guidé, Sylvain Dupuis, nous avons successivement connu, peu de temps après leur apparition, la Damoiselle Elue, le Quatuor, VAprèi-midi d'un Faune, les Nocturnes, Pelléai et la Mer. Depuis une dizaine d'années déjà, nos pianistes et nos chanteurs inscrivent à leurs pro* grammes les Images, les premiers Préludes, les Ariettes et les Poèmes. La guerre empêcha l'initiation complète; les derniers Préludes, Saint-Sébastien, les Jeux, Ibéria ne nous sont pas encore familiers : les virtuoses et les organisateurs de concerts s'emploieront à combler cette lacune.

Toutefois, certains ouvrages récents n'ont pas attendu la fin de l'occupation ennemie pour pénétrer en Belgique. Les trois Sonates composées en 1915 et 1916, après avoir traversé la Suisse ou la Hollande, furent révélées au public bruxellois, quelques semaines après leur publication à Paris, par des artistes tels que Zimmer, Pitsch et Bosquet. Le Noël des enfants qui nont plus de maison, transporté avec simplicité par la poste allemande, parvint en copie, au milieu d'autres pages musicales d'apparence germanique, à l'un de nos mécènes. La ballade circula parmi les dames et demoiselles, qui la copiaient avidement. Au printemps 1916, il n'était pas rare d'entendre une voix, s'échappant d'une fenêtre ouverte, répéter avec application : « Ils ont tout pris, tout pris », tandis que les officiers gris à tête rasée passaient sur les trottoirs en jargonnant et sonnant de l'éperon.

Si le public belge a compris et aimé Debussy, il est curieux de constater que nos compositeurs ne semblent pas en subir l'influence. On aperçoit celle-ci dans les pays latins et même anglo-saxons; elle reste négligeable en Belgique. Pourquoi?

On a pu dire que la littérature joue un rôle essentiel dans l'inspiration de Debussy; une littérature très raffinée, dont les écrits de Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, Pierre Louys et Maeterlinck fournissent les principaux éléments. Or, la plupart de nos compositeurs lisent peu. L'invention est pittoresque chez les Flamands, harmonique chez les Wallons; le folklore les sollicite volontiers. Mais moins la transposition en musique de la pensée écrite, surtout raff.née et subtile. Une commune curiosité de la musique russe pouvait provoquer entre le maître français et nos compositeurs une rencontre; mais l'objet de cet attrait n'était pas le même. Les pages substantielles du groupe des cinq se jouaient fréquemment en Belgique il y a trente ans, époque où Paris les connaissait moins. La langue fastueuse, la saveur sensuelle des timbres, les rythm.es souples de Borodine et de

aO« LA REVUE MUSICALE

Rimsky-Korsakow séduisaient surtout nos écrivains pour l'orchestre, alors que l'âme nerveuse de Debussy s'ouvrait aux mélodies inquiètes ou fantasques de Moussorgsky, enroulées autour d'une simple pédale, et comme éclairées d'un reflet d'Orient. De même la prédilection de Debussy pour les clavecinistes français n'est pas partagée par nos musiciens dont la conception reste plus volontiers lyrique. Ils ne s'émeuvent point de « ce parfum sournoisement voluptueux, cette fine perversité inavouée » que signale Debussy chez Couperin; et lorsqu'il écrit : « J'aime beaucoup Massenet », cela les heurte comme un paradoxe déplacé.

Au surplus, les artistes de Belgique sont trop jaloux de leur personnalité pour en aliéner une parcelle en employant des formules étrangères à leur tempérameent. La formule debussyste (pour autant qu'il y en ait une!) rejette la discipline tonale, cherche l'indépendance, la liberté de l'expression, s'efforce de dégager l'essence de l'élément sensible. Un goût d'une sûreté unique, peut-être la plus surprenante qualité de Debussy, temoère toute licence et écarte tout danger d'excès; une union prodigieusement étroit'; identifie la pensée musicale avec la forme qui l'exprime. Ceux qui s'inspirent de cette forme doivent penser comme Debussy et se laisser absorber par sa personnalité. Le compositeur qui veut garder la sienne en étudiant profondément Debussy n'y parviendra qu'en se dégageant prudemment de la séduction. Les nôtres s'en défendent; s'ils reconnaissent avec une tendre admiration la supériorité du maître exquis, l'instinct, sauvegarde de leurs tempéraments, les dissuade de l'imiter.

Henry Lesbroussart.

Espagne

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