‹ Numéro spécial consacré à la memoire de Claude DebussyChapitre 18 sur 26 · THÉÂTRES LYRIQUES · texte numérisé non relu

THÉÂTRES LYRIQUES

^yy JEUX de DEBUSSY au Thsâirs des Champs-Elysées

La troupe de danseurs suédois que le caprice fastueux de M. Rolf de Mare promène à travers le monde, nous a donné, en passant, une petite leçon. Ce n'est pas précisément une leçon de danse. Ces charmants jeunes gens, si consciencieux, si travailleurs, sont, en chorégraphie, des écoliers plutôt que des maîtres. C'est une leçon de goût. Ils nous ont rappelé, incidemment, que nous possédions un petit chef-d'œuvre de musique dansante, intitulé Jeux et que nous ne paraissions pas nous en douter.

Nos directeurs de théâtres lyriques l'ignorent en effet et nos associations symphoniques n'en ont pas encore été informées. On a dérobé aux danseurs pour les inscrire au répertoire des concerts, la Péri, le Festin de V Araignée, la Tragédie de Salomé, Daphnis et Chloé : on ne songe pas à rendre les mêmes honneurs à cette remarquable partition de Debussy qui est un miracle de souplesse, de mobilité et d'agilité rythmique et orchestrale. Remercions les hôtes suédois de M. Hébertot d'y avoir songé pour nous.

Jeux est un divertissement ironique et attendri d'une couleur psychologique absolument nouvelle dans l'œuvre de Debussy. C'est un exemple saisissant de ce que pourrait être la féerie moderne, celle qui consentirait à s'apercevoir de la beauté éparse dans nos horizons quotidiens et de la grâce enclose dans les humbles accessoires de la vie actuelle. Il fallut un certain courage à Nijinsky peur en choisir le thème : une partie de tennis stylisée, un double flirt ébauché, raquette au poing, dans un parc moderne, à deux pas du filet tendu et de la balle bondissante.

L'éducation plastique de nos contemporains est si conventionnelle et si somnnaire qu'il est fort difficile d'intéresser un spectateur de 1920 à la beauté qui l'entoure. Notre public ingénu s'extasie docilement en présence de la figurante empaquetée de linges blancs qui se contorsionne pour hisser sur son épaule une amphore de carton-pierre : c est, pour lui, toute la Grèce antique, c'est de l'esthétique cataloguée, consacrée, poinçonnée par les autorités responsables. On peut admirer sans crainte : on admire! Mais la suave arabesque décrite, entre ciel et terre, par un corps d'adolescente qui se cambre ou se dénoue dans les airs en poursuivant le caprice ailé d'un insaisissable atome blanc, n'émeut pas la plupart des hommes d'aujourd'hui. Ce « motif » est trop près de nous : on n'ose pas le prendre au sérieux.

Et pourtant, que de grâce forte, de ferme élégance et de richesses linéaires inépuisables nous ont apportées les gestes sportifs! C'est à ces harmonies plastiques nouvelles, c'est à la beauté stricte et précise des costumes même du sport que la partition de Debussy se proposait de rendre hommage. Souple, toujours prête aux voiles instantanées, cette musique est d'une inconcevable prestesse. Elle est en éveil comme les joueurs qu'elle décrit. Elle change de mouvement et de nuances toutes les deux mesures. Elle abandonne un dessin, un timbre, un élan, pour se précipiter dans une autre direction. La mélodie est reprise ensuite par un habile « revers » : le thème, adroitement ressaisi, est lancé à la volée ou à la demi-volée, bloqué net ou virant comme une « balle coupée »... Ce n'est pas la description d'une partie de tennis, mais c'est une transposition instinctive de sa technique agile et remuante.

Et dans les m.ille éclats de ce miroir mélodique brisé se reflète, fugitif, insaisissable, le sourire cruel de l'amour. Deux mesures alanguies, une courte palpitation mélodique expressive, au-dessus des ironiques pizzicati du reste de l'orchestre, suffisant à nous indiquer le pathétique éternel des regards qui se fuient et se cherchent, des mains qui se frôlent et des lèvres qui n'osent s'unir.

Avec un peu de timidité dans le décor et le costume — il fallait oser les lunes électriques de la création, malgré l'invraisemblance de l'heure; il fallait oser le costume moderne intégral — les danseurs suédois ont réalisé consciencieusement et respectueusement cette singulière vision. M. Jean Borlin, en fâcheuse culotte de garçonnet, resta souvent un peu en deçà des intentions de l'auteur, mais Mlles Hasselquist et Carina Ari, avec l'intuition géniale de l'éterne^ féminin, retrouvèrent, sans effort apparent, la pensée primitive du compositeur et la traduisirent avec une ingénuité et une souplesse charmantes. Et l'exécution orchestrale de cette page miroitante, chatoyante, moirée de reflets perpétuellement changeants, fut. grâce à la fine sensibilité orchestrale de D.-E. Inghelbrecht, le plus délicat des éblouissements.

Emile Vuillermoz.

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