LA MUSIQUE DE DEBUSSY ET LES ANGLAIS
Pour comprendre l'attitude des Anglais envers la musique de Debussy, il est nécessaire de revoir et de corriger, les notions qu'on a à l'étranger et en France en particulier sur le degré de « musicalité » du peuple anglais ou tout au moins de cette partie de la population
qui s'adonne à la musique d'une manière plus ou moins sérieuse. Or il règne sur cette question des idées confuses et erronées qu'il n'est pas inutile de rectifier. Il est convenu d'affirmer que l'Anglais n'est pas musicien et que le mouvement musical en Angleterre ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Comme tout préjugé, celui-ci contient une parcelle de vérité, mais elle n'apparaît pas à la surface de l'affirmation que je viens de citer. La véjité est que ce n'est ni le goijt, ni le talent qui font défaut en ce pays, mais le sens critique et la curiosité artistique. Une certaine paresse d'esprit semble rendre le bon et le mauvais également acceptables, mais ce n'est pas à dire que l'affection pour la musique comme telle soit moindre en Angleterre qu'ailleurs. Bien au contraire mon expérience personnelle, qui s'étend à tous les pays d'Europe où la musique joue un rôle important parmi les plaisirs intellectuels, me permet de dire que je n'en connais aucun où l'amour de la musique soit à la fois plus réel et plus général. Je n'en veux pour preuve que le nombre considérable de concerts, de récitals, de séances de musique de chambre (il y en a parfois jusqu'à cinq dans une même journée) , exécutions musicales qui toutes attirent un public plus ou moins abondant, mais rarement clairsemé. Tout ce monde écoute béat ou enthousiaste des concerts de valeur inégale souvent fort longs et qui mettraient partout ailleurs la patience des auditeurs à une épreuve assez rude. Il accepte la médiocrité sans broncher, la nouveauté avec respect, mais sans enthousiasme. Son amour pour la musique a quelque chose de traditionnel : il ressemble à l'amour tout court ou à la foi, en cela qu'il est aveugle. Demandez-lui son appréciation, elle sera conçue en termes généraux et vagues presque monosyllabiques, nice, fine, lovel\), ou se traduira par ce néologisme horripilant : topp'mg! Une minorité s'intéressera aux détails techniques et vous parlera avec sérénité de la gamme à tons entiers ou de celle des douze notes. Ceux en effet qui s'occupent sérieusement de musique semblent s'imaginer que pour être musicien il suffit de comprendre la technique musicale. Dans aucun pays du monde il n'existe une littérature aussi abondante sur la musique, l'histoire de la musique, la construction musicale, l'harmonie, le contrepoint et nulle part cette littérature ne se rend plus condescendante, plus populaire, plus insinuante presque, afin que les plus ignorants puissent se rendre compte des éléments qui constituent la musique. Et c'est précisément cette façon de regarder la musique qui lui est la plus néfaste; les arbres empêchent de voir la forêt, la science étouffe l'instinct. Il y a enfin une partie du public qui aborde la musique sous l'égide de la littérature. C'est de beaucoup la plus nombreuse en Angleterre comme en France. Pour elle, tout se traduit en images précises ou, par une association d'idées plus raffinée encore, en couleurs, et elle demeure étonnée quand on lui dit qu'il est fort possible d'écouter intelligemment de la musique sans qu'elle suscite image ni couleur. Or, c'est ce public généralement fort cultivé, qui a été tout d'abord gagné par l'œuvre de Debussy, qui lui est resté fidèle et qui peu à peu lui a attiré le respect d'abord, puis l'admiration, enfin l'enthousiasme des autres.
Il faut bien dire qu'il y a un quart de siècle la musique de Debussy n'apparaissait à la
plupart que comme un chaos très confus de sons parfois cacophoniques et qui n'avait d'autre avantage sur celle de Richard Strauss, par exemple, que d'être moins bruyante et moins longue. Mais la gent musico-littéraire y vit la réalisation vivante de ses vues sur le but de la musique : pour elle l' Après-midi d'un Faune était bien la traduction en sons du poème de Stéphane Mallarmé; elle entendait bien nettement la pluie tomber goutte à goutte sur les jardins, elle voyait distinctement la lune inonder de sa lumière pâle l'immensité des temples dsiparus et elle ne s'effrayait guère des audaces d'un système harmonique particulier qui confondit d'horreur ceux qu'avait prévenus contre lui une longue accoutumance aux cadences traditionnelles.
Mais ces mêmes hardiesses qui éloignèrent de Debussy une très grande partie du monde musical eurent une influence et une répercussion inattendues sur les compositeurs de la jeune école. Chose remarquable, mais naturelle et historiquement logique, ces jeunes gens, tout nourris qu'ils fussent à l'école classique, dont Brahms à la fin du siècle dernier était devenu la dernière et plus haute expression, loin de continuer dans les traditions où ils furent élevés, s'empressèrent de les rejeter et de se précipiter tête baissée dans l'émancipation harmonique rythmique et contrapuntiste où Debussy et l'école française moderne les avait précédés. Dans l'œuvre de Frank Bridge, de Scott surtout, de John Ireland, de Goossens Jr., de Speaight, de John Heath, de Hoist, de John Gerrard Williams, il ne reste presque aucune trace de l'influence de la grande école allemande; chez les uns comme chez les autres, c'est celle de Debussy et de Ravel qui a présidé à leur éclosion, qui leur a ouvert des horizons et qui, en donnant à leur pensée musicale une orientation nouvelle, leur a permis à leur tour de produire des oeuvres originales trop peu connues même en Angleterre.
Pour le grand public, l'œuvre de Debussy souvent mal interprétée, jouée trop rarement et d'ordinaire trop difficile pour les amateurs même avancés est restée presque lerra incognila; pour un nombre plus restreint, l'oreille déjà se repose sur la douceur de ses sonorités des dissonnances stridentes qu'aime l'école ultra-moderne. Pour les uns comme pour les autres, l'ère des grands enthousiasmes conune des grandes indignations est passée. Avec les admirateurs éclairés de Debussy, on peut, sans provoquer de colères, parler de ses limites. Mais ce que la musique anglaise ne pourra oublier, c'est l'empreinte profonde que son génie a laissée sur elle et le service immense qu'il a rendu à la musique de tous les pays en opposant la finesse de son esprit, l'élégance de sa facture, la sobriété toute française de son style et de ses moyens à l'envahissement croissant du genre colossal auquel l'art de la musique a failli succomber.