‹ Numismatique de l'ArménieChapitre 5 sur 25 · JI · texte numérisé non relu

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gine des Parthes Arsacides. Semblable à ces zoophytes que l'on brise sans les détruire, et dont chaque partie, une fois qu'elle est détachée, devient elle-même un tout complet, la tribu arménienne se divisa, sans cependant cesser d'exister. Ainsi, les conquêtes des Assyriens, des Perses, des Romains, et, plus tard, des Grecs et des Arabes, la division de son territoire, n'enlevèrent pas à l'Arménie son homogénéité; car, en la divisant, elle se partagea pour se multiplier. Et, tandis que nous voyons les grands empires de l'Asie, quiont été si puissants, disparaître de la face du monde, comme un navire que la mer a englouti, nous voyons, au contraire, la nation arménienne résister à tout, même au temps qui n'épargne rien. Il reste aujourd'hui bien peu de nations qui vivent encore, quoique asservies et divisées, et qui n'aient jamais perdu un seul instant le souvenir de leurs annales, de leur grandeur passée et de leur nationalité. Le gouvernement de l'Arménie était constitué de telle sorte, son organisation était ainsi faite, qu'il atteignit la perfection : cette perfection consista moins à vivre beaucoup qu'à vivre longtemps.

L'histoire de l'Arménie, comme celle de tous les peuples qui prennent leur rang dans le monde, est partagée en trois époques. D'abord , elle se posa, si je puis m'exprimer ainsi , puis elle vécut, et enfin elle arriva, par une lente transition, à sa période de décadence et de suggestion. Telles sont les grandes divisions de l'histoire de l'Arménie dans l'antiquité. Sous la première race, la tribu se forma un corps de nation, se conquit un empire ; tandis que, sous les Arsacides, la nationalité arménienne constituée, se fit connaître aux autres peuples, plutôt par l'histoire de ses institutions que par ses conquêtes. C'est sous les rois de la seconde dynastie que l'Arménie fut florissante; mais bientôt sa puissance diminua, et l'on vit les Parthes et les Romains ériger, en théâtre de leurs querelles, le royaume arménien, qui était placé entre eux comme une barrière. La puissance de ces deux voisins diminuait d'autant la force des Arméniens, qui se trouvaient dans la position la plus critique: servir l'un, était faire, en quelque sorte, une guerre sourde à l'autre ; abandonner le parti des premiers pour embrasser celui des seconds, c'était vouloir marcher à sa perte. Cependant la neutralité était impossible; l'Arménie était donc fatalement sacrifice au

caprice de l'un ou de l'autre des deux grands empires. Elle tomba, sans cependant succomber, et pour se relever un jour moins puissante, il est vrai, qu'auparavant, et pour faire revivre, à d'autres époques et dans d'autres contrées, sa nationalité, ses institutions, sa religion et son idiome.

g II. RELIGION.

La religion primitive des Arméniens fut semblable à celle des races indo-germaniques, c'était le polythéisme; puis , vinrent des cultes nouveaux apportés de l'Occident, qui modifièrent cette religion primitive et en déterminèrent les derniers caractères ; enfin, toute la signification des traditionsfut oubliée dans la suite des temps, et tous les cultes dégénérèrent en une superstition grossière.

Chez les Arméniens, comme chez les Grecs et les autres peuples panthéistes, les croyances populaires ne dépassaient pas la mythologie sensuelle, et s'il était, pour quelques-uns, des rites mystérieux, des initiations qui pouvaient leur faire connaître une théologie plus haute , le peuple prenait à la lettre toutes les histoires que l'on racontait des dieux, et pour lui, c'étaient des êtres réels, revêtus des caractères que leur attribuait leur culte.

Sous les rois prédécesseurs de Tiridate (Dertad), l'Arménie suivait une religion qui était, à n'en pas pas douter, la même que celle desParthes(l), dont ils étaient les voisins, c'est-à-dire un mélange des opinions de Zoroastre fort altérées, avec le culte des divinités grecques, et quelques autres superstitions apportées de la Seythie parleurs aïeux. C'était donc à la fois un mélange de polythéisme et de monothéisme, un synchrétismeparticulierqui tenait aussi bien aux religions de l'Orient qu'à celles de l'Occident. Ainsi on voyait, dans les temples de l'Arménie, un grand nombre de statues de divinités nationales, auxquelles on faisait des sacrifices d'animaux, ce qui ne se

(I) Slrabon, liv. XI, ch. 13.

pratiquait pas dans la religion de Zoroastre qui avait beaucoup d'analogie avec le culte mosaïque (1), car elle n'admettait l'existence d'aucune autre divinité que le Temps sans bornes, Zerwan, nom qui fut traduit, par les Grecs et les Romains, par ceux deKpswçet de Saturne (2).

A ramazd, l'Ormuzd des Persans, le Zeuçdes Grecs (3), créateur du ciel et de la terre (4), qui était adoré sous quatre formes différentes et avec des noms divers (5), recevaitun culte spécial en Arménie. II paraît qu'il était le mêmequeBaalouBel,carEusèbe(6)dit,à propos d'Aramazd : « Tèv SiBrih», h Aia fj.s9spij.-fi véovcri, » mots auxquels la traduction arménienne du cinquième siècleajouta : t 4,^/^4^ U/1"»/^, c'est-à-dire « Belus, que les Grecs appellent Zeus, et que les Arméniens appellent Aramazd. » Ce témoignage est confirmé par les paroles de saint Jean Osnietzi contre les Pauliciens : « Les Cyzi- « ciens appellent Aramazd, Nemrod ; les Babyloniens, Belus; les Philistins, « Baal ; les Grecs, Zeus; les Persans, Ormuzd; les Arméniens, Aramazd. » Aramazd avait un temple à Ani, où étaient conservées les histoires nationales, et qui fut détruit au quatrième siècle par saint Grégoire Lousavoritch ou l'Illuminateur (7). On appelait aussi Aramazd, l'hospitalier ou Y ami des hôtes. On sait, en effet, par le témoignage d'Eusèbe (8), qu'Antiochus éleva, sur le mont Garizim, un temple à Jupiter hospitalier ; c'est aussi sous cette dénomination qu'il en avait un autre à Bazarana, dans le territoire de Pédagarania, et où on célébrait une fête le premier jour de navasart (11 juillet). On lui sacrifiait, au dire d'Agathange, des animaux, et on recevait le sang des victimes dans des vases d'or et d'argent. Aramazd avait aussi, dans son temple de Medzpin, une statue qu'Abgar transporta à Edesse (9).

(1) Er. Renan, Hist. du peuple d'Israël. — (S) Moyse de Khorèn, liv. I,ch. 31.

Cf. Etudes d'hisl. relig., p. 120. (6) Chroniq., I" partie, p. 25; éd. ami.

(2) Cf. l'Ordonnance de Mîhr-Nerseh aux lat. de Venise.

Arméniens, dans Saint-Martin, Mém. surl'Âr- (7) Agathange, Hisl. de Tirid. et de saint

mênie, t. 11, p. 472. Orég., p. 351. — Moyse de Khorèn, liv. II,

(3) Moyse de Khorèn, Ilisl. d'Arm., liv. I, ch. 13.

eh. 31. — Cf. aussi Reland, Diss. sur les anc. (8) 2* part., p. 240.

rel. de la Perse. (9) Moyse de Khorèn, 1. II, ch. 27.

(4) Agathange, Ilist. de Tiridale,^.

Le culte du feu se rattachait à celui d'Aramazd, ainsi que nous l'apprend Moyse deKhorên (1), qui raconte qu'Ardaschir voulut que le feu brûlât, sans jamais s'éteindre, sur l'autel de Pakavan. Le territoire de Pakavan, mot qui signifie « le bourg des statues, » répond au district moderne de Bakou, à l'extrémité orientale de l'Arménie, et qui était regardé par les Parsis, comme un lieu saint, à cause du grand nombre de sources de naphthe qui s'y enflammaient naturellement, et qui, en plusieurs endroits, y entretenaient un feu perpétuel. On peut supposer que, du temps des anciens rois d'Arménie, ce lieu était déjà consacré au culte du feu.

Mihr ou Mithra, dont le culte, venu de la Perse, fut suivi en Arménie, était, selon Moyse de Khorèn (2), la même divinité queEpheste ou Vulcain. Mihr avait un temple à Pakar'inch, ville de la province de Terdchan, au commencement du quatrième siècle. Saint Grégoire l'Illuminateur le détruisit (3), et les trésors qu'on y trouva furent distribués aux pauvres (4).

Vahak'n est une divinité arménienne dont le culte, au dire de Moyse de Khorên , semble s'être confondu plus tard avec celui d'Hercule, car les pontifes delà race de Vahnouni prenaient la statue virile d'Hercule, faite par Syllis et Dépénus, pour leur maître Vahak'n (5), et l'élevèrenl dans le village d'Achdichad, au canton de Daron, après la mort d'Ardaschès I", roi d'Arménie. Dans un autre passage, Moyse dit que Vahak'n, par ses victoires et ses combats contre les dragons, surpassa ceux d'Hercule (6). Ici, le dieu arménien est distingué par l'historien, tandis que les autres écrivains, moins versés que Moyse dans la connaissance des traditions mythologiques, confondent Hercule et Vahak'n, qui semble s'être transfiguré dans la légende arménienne , sous les traits qui rappellent l'Hercule des Grecs. La naissance de Vahak'n est rappelée dans un chant cosmogonique, où respire en plein le génie symbolique du vieil Orient ;

(1) LiT. II, ch. 77. (4) Indjidji, Gêogr. anc, p. 24-2o.

(2) Liv. II, ch. 12, 14. (5) Moyse de Khorên, liv II, ch. 12.

(3) Agathange, p. 354. — Moyse de Kho- (6) Liv. I, ch. 31. rèn, liv. II, ch. 13.

Moyse en a retenu quelques vers, enfantés par le génie improvisateur d'un des plus anciens bardes de l'Arménie :

Le ciel et la terre étaient dans les douleurs de l'enfantement;

La mer aux reflets de pourpre était aussi en travail;

Du sein des eaux naquit un petit roseau vermeil;

Du tuyau de ce roseau sortait de la fumée,

Du tuyau de ce roseau sortait de la flamme,

De cette flamme s'élançait un petit enfant;

11 avait une chevelure de feu,

Une barbe de flammes ;

Ses petits yeux étaient deux soleils.

Ces vers étaient encore chantés au temps de Moyse de Khorên , car il affirme les avoir entendu répéter au son du pampyron. On célébrait pareillement les hauts faits deVahak'n, ses victoires contre les dragons, ses exploits aussi merveilleux que ceux d'Hercule. On disait qu'il avait été mis au rang des dieux; et, dans le pays des lbériens, on lui éleva une statue devant laquelle on offrait des sacrifices (1 ). Quoi qu'il en soit, on ne peut s'empêcher de reconnaître dans ce mythe une origine égyptienne, car on retrouve, dans le culte Vahak'n, les formes principales du mythe d'Harpocrate, qui, lui aussi, prend naissance dans le calice d'une fleur de lotus. Jusqu'à présent on avait toujours cru, d'après Jablonsky (2), qu'Harpocrate signifiait Horus boiteux; mais il résulte de récentes étymologies prises dans la langue copte et proposées par M. Bunsen (3), qu'Harpocrate ne signifie pas autre chose qu'Horus enfant, S'&p-nE-^pcnrTI, Har-pé- Khrouti. Cette étymologie explique les représentations des tableaux astromiquesde l'Egypte, des médailles du nome Phthéniote (4), des sculptures du Mammisi deDendérah et des pierres gravées du cabinet de France (5), qui nous montrent le soleil à son lever, sous la forme d'Harpocrate, c'està-dire d'un enfant le doigt sur sa bouche, et sortant d'un calice de lotus. Ceci confirme le témoignage de Plutarque (6) qui dit, que les Egyptiens

(1) Moyse de Khorên, liv. I, ch. 31. (4) Ma Numism. des nomes, p. 58-59.

(2) Panthéon, cf. aussi Plutarque , Isiscl (5) Chabouillet, Calai. descamées, u°*m-S Osiris. 20. et 2029.

(3) Place de l'Egypte. (6) De oracul. Pythiœ.

peignaient Harpocrate assis sur une fleur de lotus (1 ) : « Àqwrfovî Éwpoxaç àp^Viv àvarolfiç tmSiov mtytàv ypâcpsvra; èttc 7m~sù uaSeÇoftswov. » Dans la religion de l'Inde, nous voyons aussi Vichnou sortir de la mer primordiale (2).

En admettant, comme nous l'avons dit plus haut, que Vahak'n ait été assimilé à l'Hercule des Grecs, nous trouvons le culte de ce dieu associé à celui d'une autre divinité, la déesse Anahid, qui fait aussi partie du panthéon arménien. En effet, nous savons qu'à Achdichad, ville du canton de Daron, existait une statue d'Hercule, élevée par les Vahnouni, et à côté de laquelle Dikran II fit placer celle d'Aphrodite (3). Le temple d' Achdichad était divisé en trois parties, dont chacune, au dire d'Agathange, était consacrée à une divinité : le vahevajan contenait la statue d'Hercule en bronze doré, le second était consacré à Anahid et le troisième à Aphrodite. Plutarque raconte que Lucullus, en allant à Sinope et en traversant l'Euphrate, vit des troupeaux destinés aux sacrifices d'Anahid.

Anahid ou Anaïtis (4) était le nom arménien de la divinité qui, chez les Grecs, s'appelait Artémise, et Diane chez les Latins. Elle correspondait à laMylitta où l'Astartédes Chaldéens, et était fille d'Aramazd ou Jupiter. Les Arméniens lui avaient élevé une statue d'or (o), et lui donnaient, pour cette raison, les noms de Osghia maïr, mère de l'or ; Osghiazin, qui apporte l'or; Orghiahad, dispensatrice de l'or. Si son nom ne lui venait pas de son temple d'Eriza, voisin des mines d'or de la province de S'ber, no pourrait-on pas supposer, que le mythe de cette déesse avait pris aussi son origine en Egypte, car nous savons qu'il existait dans le panthéon égyptien une déesse d'or, ito**£», Noub, à laquelle les Arméniens pourraient bien avoir emprunté le mythe de leur Anahid (6). Anahid avait des temples en grand nombre dans l'Arménie (7), dans la province appelée Ek'hletsith par les Géorgiens. Les anciens, qui assimilaient à leurs divinités tous les dieux étrangers, traduisaient le nom d'Annhid, tantôt par Vénus, tantôt

(1) Birsch, Gallery of antiquités, p. 38. (T>) Mém. de la soc. des anliq. de France.

(2) Naraydna. La déesse Noub, par Th. Deveria.

(5) Moyse de Khorên, liv. II. ch. 14 (7) Strabon, liv. XI. — Moyse de Khorên, 11,

(4) Strabon, liv. XI. 13, 37; cf. Saint-Martin, 1. 1, p. 71. — Pline,

(3) Pline, 1. V, ch. 24. 1. V, ch.24.

— vin —

par Diana. Agathange, secrétaire de Tiridate (1), raconte que ce roi voulut contraindre saint Grégoire à adorer, dans son temple, la déesse Anahid, disant que « la grande déesse est la gloire et le sanctuaire de la nation, et « que les rois, et principalement celui des Grecs, l'honoraient d'un culte « particulier. » Ce témoignage détruit le récit de Pline, qui affirme que la statue d' Anahid fut renversée, lors de l'expédition d'Antoine contre les Parthes. Au surplus, Agathange nous apprend encore qu'après la conversion du roi Tiridate au christianisme, on fit, avec la statue d' Anahid , des vases saints et d'autre vaisselle d'or pour l'église. Le nom d'Anahid se retrouve jusque dans l'Inde, et particulièrement sur les médailles du roi bactrien Kanerkès, publiées par Ott. Mùller (2), et où on lit cette légende : PAO NANO PAO OOHPKI KOPANO. Sur l'une de ces pièces, qui représente au ip, deux figures en pied séparées par l'instrument, dit à quatre pointes (3), l'une des figures est à quatre bras et accompagnée de la légende OKPO, épithète du Soleil ; l'autre, qui est celle d'une femme, est indiquée par la légende NANA- Or, cette divinité femelle NANO, assise en regard du dieu Soleil, qualifiée par la légende OKPO, est la môme déesse qui figure avec le nom de NANAIA, sur d'autres médailles en bronze de Kanerkès. Cette déesse, NANA ou NANAIA, que l'on voit tantôt seule, tantôt opposée au dieu Soleil, ne saurait être, ainsi que l'ont reconnu Prinsep (4) et Ott. Millier (5), que l'Anahid des Arméniens et des Perses, dont le culte fut propagé par Artaxerxès-Mnémon, dans toute l'étendue de son vaste empire et jusque dans la Bactriane : Àpra?ép$ou..., ô; v.p&xoç -rnç Àyps&ras Àvxizidoç zo âyalax àvxazr,a-xç èv BaëuXwvt, xxi 'Loitaoïç xai ExëatTwais, THq<7xlç x.xi Bàxrpat; /.xi Aapwwxw xqù 2àp<3e<7iv ùziôsih «réêsiv (6). Strabon (7) dit que le sanctuaire principal de cette déesse était dans PElymaïde, où elle portait le nom de Nanœa, selon l'auteur du deuxième livre des Macchabées (8) : KarexôTwav

(1) Hist. de Tirid., ch. 16. (6) Bérose, Ap. s. Clem. Alex. , Coh. ad

(2) Gotting. gel. Anzeig. , p. 1778-9. Gent.,y. 43 ; Sylburg, cf.lfrag., p. 69-70. Ed.

(3) R. Rochette, Méd. de la Baclr., 2e sup., Richter.

p. 57. (7) Liv. XI , XII , XV. — Plut., in Arlax.,

(4) Journal de la soc. asial. de Calcutta, § 17.

pi. XXV, n° 1, p. 449-452. (8) I, 13, 14.

(5) Golling. g. Ans., p. 1777-8.

vj tù disNavaias îspw, •/-. t. /.. Cette Anahid d'Arménie, cette Nanœa de Perse et de Baetriane , nommée aussi Nani ou Nana dans l'Inde, était une personnification de l'Aphrodite des Grecs , une forme de la Lakchmi ou de la Parbati indienne, conséquemment, une des principales divinités d'un culte commun à trois grandes nations de l'Asie antique, et qui avait probablement eu, dans la Baetriane, son siège primitif, et peut-être son institution originaire (1 ). Il est donc tout naturel d'admettre que les Mèdes et les Arméniens, qui ont adopté tous les cultes religieux reçus chez les Perses, leur ont emprunté celui d' Anahid. Polybe (2) prétend qu'à Ecbatane, il y avait un temple d'iEné , dont les colonnes étaient revêtues d'or. Strabon (3), qui parle du culte de cette déesse, dit qu'elle est d'origine persique; seulement, elle devint commune aux Perses, comme elle l'était de toute antiquité aux Lydiens (4), aux Mèdes et aux Arméniens.

Une autre divinité recevait aussi, en Arménie , un culte spécial ; c'était la déesse Astlice ou Àstghig , qui avait un temple au lieu dit Vahévajan, dans le canton de Daron. On lui offrait des roses et on lui sacrifiait des colombes dans le mois de navasart. Cette lête, qui a passé dans le christianisme lejourdela Transfiguration, est celle que les orientaux appellent la fête des Colombes , parce qu'elle a lieu le jour où les Arméniens consacrent des colombes.

Le panthéon arménien comprenait beaucoup de divinités empruntées, soit aux religions de l'Asie, soit au paganisme de l'Occident, et dont les cultes étaient reliés entre eux par une sorte d'assimilation , dont on retrouve les éléments primitifs en comparant la symbolique des différents peuples. Ainsi, nous savons que Jupiter Olympien et Apollon étaient adorés en Arménie, où ils avaient des temples et des statues (5). Venaient ensuite des dieux indiens, comme Témèdre et Gisané, dont le culte fut implanté de bonne heure en Arménie, sans qu'on puisse au juste en préciser l'époque, puisque saint Grégoire l'Illuminateur ne put recueillir, des prê-

(i) R. Rochette, Méd. de la Bactr., p. 59 (3) Liv. XI, ch. 19, § 19.

de la 2e partie, à la fin. (4) Pausanias, Lacon., liv. III, ch. 16.

(2) LW. X, cb. 4, § 27, n° 12. (5) Moyse de Khorèn, liv. II, il, 12, 49.

très attachés à leur culte, aucun renseignement sur leur origine. Un autre dieu de provenance assyrienne, Tarata, était adoré dans la Mésopotamie, et Moyse nous apprend qu'Abgar transporta sa statue à Edesse, quand il quitta Medzpin (1). On ignore ce que pouvait être le dieu Barris, dont le temple, au dire de Strabon (2), se trouvait sur la route qui menait de l'Abus, montagne dépendant du Taurus, à Ecbatane. D'autres dieux, qu'on doit plutôt considérer comme des héros, recevaient encore un culte spécial en Arménie, et étaient honorés seulement par les habitants de ce pays; ce sont, outre Vahak'n, Naboc, Patnicagh(3), Sbantarad, Nameet Parscham; ce dernier était un guerrier qu'Aram avait vaincu et tué. Sa statue, faite d'ivoire, de cristal et d'argent, fut apportée de la Mésopotamie par Dikran II, qui la fit ériger dans le village de Tortan (4).

Moyse de Khorên, en racontant la guerre que fit Sémiramis à Ara, îoi d'Arménie, guerre dans laquelle ce prince perdit la vie, nous dit que la reine d'Assyrie, qui était éprise d'amour pour Ara, fit entendre ces paroles : « J'ai commandé à mes dieux de lécher les plaies d'Ara, et il sera rappelé à la vie. » Elle espérait en même temps, par la puissance de ses enchantements magiques, le ressusciter. Cependant, la putréfaction ayant gagné le cadavre, elle le fit jeter dans une fosse profonde, loin de la vue de tous. Puis, prenant auprès d'elle un de ses amants qu'elle avait fait travestir en secret, elle répand cette nouvelle : « Les dieux ont léché les plaies d'Ara et lui ont rendu l'existence. » Cette narration de Moyse de Khorên est un écho des ballades qui, sous une forme populaire, racontaient la lutte de Sémiramis et d'Ara. Mais on y découvre un témoignage bien autrement important, c'est celui de la connexion qui rattachait le système religieux de l'Arménie à celui des Assyriens , et au culte des Aralês, ju,pu,lt,L.e. Les Aralês ou Arles, dont la signification est « léchant continuellement (o), » paraissent avoir désigné une classe d'êtres surnature's ou de divinités nées d'un chien (6), et dont les fonctions étaient de lécher

(1) Moyse de Khorên, liv. 11, ch. 20. (4) Moyse de Khorên, liv. H, eh. 14.

(2) Liv. XI, ch. 19, §7. (5) Nouv. Dict.arm., t. II,p.3il.

(3) Moyse de Khorên, II. 27. (6) Esznig, Refut. des sectes, p. 93-100.

les blessures des guerriers tombés sur le champ de bataille, et de les faire revenir à la vie. Un curieux passage de Faustus de Byzance (1), rapporté par M. Emin (2) , jette de nouvelles lumières sur ce mythe et corrobore les inductions que l'on tire du récit de Moyse de Khorên. Le fait se passe au quatrième siècle de notre ère , à l'époque où le christianisme était déjà devenu la religion dominante du pays ; toutefois, le culte des Aralês subsistait encore. Il s'agit de l'assassinat du général en chef des Arméniens, Mouschegh le Mamigonien. Lorsque l'on eut rapporté le corps du général Mouschegh dans sa maison, chez ses parents, ceux-ci ne croyaient pas à sa mort, quoiqu'ils lui vissent la tête séparée du tronc. Ils disaient : Mouschegh a affronté bien des fois les hasards de la guerre, et jamais il n'a reçu de blessures, jamais flèche ne l'a atteint, ni arme ennemie ne l'a percé. » Quelques-uns d'entre eux espéraient le ressusciter et transportèrent son cadavre sans tête sur la plate-forme d'une tour; ils disaient : a C'est un brave, et les Arles descendront et lui rendront la vie (3).

Le cyprès, en arménien sôs, était un arbre sacré ; sous son ombrage on offrait des sacrifices. Moyse de Khôren raconte qu'Anouschavan sacrifiait sous les cyprès de l'antique Armavir, sa capitale, et que le frémissement des feuilles, agitées par un vent léger ou impétueux, servait aux prêtres à tirer des pronostics heureux ou défavorables. Les Arméniens consacraient souvent leurs enfants sous les cyprès sacrés. Moyse nous apprend encore qu'Anouschavan, fils d'Ara, fut appelé Sds, parce qu'il était voué aux fonctions sacrées, dans les forêts de cyprès d' Armavir (4).

Il est bien regrettable que les plus anciens monuments de la littérature arménienne ne soient point parvenus jusqu'à nous, car nous aurions sans doute trouvé, dans ces sources primitives, de nombreux renseignements sur la symbolique arménienne, renseignements qui nous font totalement défaut. On sait qu'Oughioub, prêtre d'Ani, écrivit, vers la fin du premier

1) Hist. d'Armén., liv. V, ch. 14, lo. Dulaurier, Études sur les chants de l'Armé-

2) Chants de l'Arménie. nie.

(3) tf. Journal asial., 1852, p. 29-32. — (4) Moyse de Khoiùn, I, 20.

siècle, l'histoire des temples consacrés aux dieux adorés dans la province de Sinope, lieu où se soutenait le paganisme chez les Arméniens (1). Cette histoire a été perdue avec toutes celles qui furent rédigées avant le cinquième siècle de notre ère; il n'en reste plus rien que le souvenir.

Quand saint Grégoire l'Illuminateur résolut d'implanter la religion du Christ en Arménie, il eut à livrer de grandes luttes avec les populations de ce royaume, et particulièrement avec les habitants de la province de Daron. Les cultes nationaux qui étaient empruntés au paganisme de l'Asie, de l'Inde et de la Grèce, s'étaient introduits en Arménie, conjointement avec ceux de la Perse. Il triompha des résistances opiniâtres qu'il rencontra, et, au quatrième siècle, grâce à ses efforts persévérants, la religion chrétienne avait remplacé le paganisme qui s'était écroulé de toutes parts, sauf dans la province de Koghtên, où se conservaient avec soin les antiques mystères des cultes primitifs.

Moyse de Khôren, en parlant de saint Mesrob, qui était allé résider dans le district de Koghtên, rapporte que les païens qui s'étaient tenus cachés dans ce pays, pendant le règne de Tiridate jusqu'à l'époque du séjour de Mesrob, se montrèrent à découvert, lors du déclin de l'empire des Arsacides, et que Mesrob détruisit leurs croyances avec l'aide .de Schapitt, chef de leur district (2). Etienne Orbelian raconte également la destruction du paganisme dans le pays de Koghtên par Mesrob, mais en mêlant à son récit des faits légendaires (3).

La première conversion eut lieu, selon les historiens arméniens , sous Abgar Uchama, roi d'Edesse, de la deuxième branche de la dynastie arsacide d'Arménie, par les soins de l'apôtre Thaddée ; tandis que celle qui eut pour résultat la complète conversion des Arméniens, n'eut lieu que sous Dertad (Tiridate), qui, après avoir persécuté les chrétiens, se convertit, avec son peuple, à la foi nouvelle, à la prière de saint Grégoire l'Illuminateur. Cependant, Tiridate, une fois converti, eut à lutter contre les habitants de Daron, dont le pays était sacré à cause de la multitude de temples

(1) Moyse de Khorèn, II, 48. (3) Hist. de la province de Sissayan .

(2) Moyse de Khorèn, III, 47-o0. ch, 14.

qui s'y trouvaient. Les prêtres idolâtres s'y défendirent avec opiniâtreté, et ce ne fut que l'épée à la main , qu'on put les en chasser , et y fonder des églises (1).

Nous venons de voir comment le christianisme se répandit en Arménie, et comment aussi il s'implanta de vive force, sur les anciens cultes, presque sans transition et par les efforts persévérants des apôtres et de saint Grégoire l'Illuminateur.

Quoique ce fait soit bien établi, nous voyons cependant que les premiers écrivains chrétiens de l'Arménie ont rattaché aux annales nationales des traditions bibliques qui sont erronées en ce qui touche les temps primitifs de l'histoire d'Arménie. Ainsi, les premiers chapitres du livre de Moyse de Khorên,quiont servi de prototype aux historiens des siècles suivants, contiennent certainement d'ingénieux rapprochements avec les Livres saints, mais la logique nous démontre aujourd'hui clairement que les Arméniens, n'avaient aucun rapport avec le peuple juif avant les temps qui précédèrent la venue du Christ.

Comment admettre alors les généalogies bibliques relatives à l'Arménie, que Moyse a établies dans son histoire, quand on sait que la version arménienne de la Bible ne date que du cinquième siècle de notre ère, et qu'avant cette époque, les Livres saints n'avaient point encore dépassé les limites de la Judée, ni reçu cette vulgarisation que leur imprimèrent plus tard les progrès du christianisme? Il est vrai que la légende de l'arche deNoé, qui cache, sous une forme allégorique, le salut d'une portion notable de l'humanité après le déluge arménien, semble rattacher au mont Massis ou Ararat, une idée religieuse d'une haute antiquité ; mais personne n'ignore (jue ce grand cataclysme n'est pas seulement spécial aux traditions bibliques, puisqu'on en trouve la trace, aussi bien dans les plus anciens livres de la Chine, de l'Inde, de la Perse, que dans la cosmogonie des Grecs. Comment pourrait-on admettre alors que les Arméniens, que nous savons avoir été, depuis la plus haute antiquité, soumis à l'influence des religions de l'Orient et particulièrement du sabéisme , qui sont si complètement

(2) Agathange, Hisl. de $. Grég. — Zoiiob de Glag, Hisl. de Daron. — Moyse de Kh., passim.

différents du monothéisme biblique , auraient pu rattacher à leur histoire des noms de générations et d'hommes que leur auraient fournis les Livres saints ? Comment aussi faire concorder les successions des ancêtres des premiers Haïciens avec celles de la Bible, sans tomber dans des erreurs grossières, comme celles que Moyse a popularisées en Arménie et qui sont encore aujourd'hui, chez ce peuple, la seule doctrine historique qui ait prévalu? Ceci posé, il ne faut voir, dans la descendance biblique de Haïg , qu'un mythe ingénieux, mais légendaire, qui tombe devant la saine critique, pour faire place à une idée plus philosophique, celle de la grande migration des peuples, à l'époque où l'Asie, trop peuplée vers son centre, vit l'humanité se diviser en tribus, pour ensuite se porter de tous les côtés, afin de chercher des établissements nouveaux, où devait s'effectuer le développement de chacune d'elles. C'est cet événement mémorable de la dispersion des hommes et de la formation des langages, questions encore enveloppées de ténébreux mystères, dont la Bible nous a conservé un vague souvenir dans la légende de l'érection de la tour de Babel.

Nul doute aujourd'hui que les Arméniens ne sont point issus des patriarches juifs, comme le prétend Moyse; nul doute que leur histoire ne soit celle qui, pour les temps héroïques, est commune à tous les peuples ; nul doute aussi que les traditions bibliques, rassemblées avec habileté par Moyse, propagées par ses successeurs, n'ont rien de commun avec l'histoire ancienne de l'Arménie. L'histoire et les mythes des anciens Arméniens ont leur source ailleurs que dans la Bible , ils sont par fragments épars dans les chants populaires, dont quelques passages nous sont parvenus dans le récit de Mar Apas Catina conservé par Moyse, et c'est là seulement, à défaut d'autres sources, qu'on doit chercher la vérité.

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