III. ÉCRITURE
Avant l'introduction des écritures et des langues grecque, syriaque et pehlvi, les Arméniens se servaient, comme les anciens peuples de l'Asie, des signes cunéiformes, qu'ils avaient adaptés à leur langage. Ainsi , on
sait aujourd'hui que les Arméniens avaient une écriture qu'on est convenu d'appeler « écriture arménienne archaïque, » dont on ne connaît pas de spécimen, et une autre écriture, dont on a retrouvé les signes conservés sur les rochers de Van (1). Ce système d'écriture cunéiforme, inventé en premier lieu chez un peuple, fut accepté bientôt par d'autres ; seulement on ne sait pas au juste les circonstances qui amenèrent ces transmissions, ni les époques auxquelles elles s'effectuèrent. Le fait existe seulement : quatre peuples, les Scythes , les Susiens, les Arméniens et les Assyro- Chaldéens, se servirent de la même écriture, bien que leurs idiomes fussent différents les uns des autres (2).
Les relations politiques des Arméniens, d'abord avec les peuples de l'Asie, et plus tard avec les Grecs et les Romains, avaient répandu en Arménie l'usage des caractères pehlvi, syriaques et grecs, bien longtemps avant l'ère chrétienne, et on peut croire , avec assez de vraisemblance, qu'à l'imitation des Syriens, des Égyptiens et des autres orientaux , plusieurs écrivains arméniens se servirent de ces différentes langues dans leurs ouvrages. Ainsi, nous savons que le roi Ardavazt, fils de Tigrane le Grand, avait composé des tragédies et des livres historiques en grec (3). Toutes les médailles des anciens rois de l'Arménie que nous possédons ont des légendes grecques, et il paraît qu'on suivit le même usage pour les inscriptions que l'on mettait sur les monuments publics (4). De même aussi , nous savons que le syriaque fut adopté par les Arméniens, bien longtemps avant l'introduction du christianisme, et peu à peu cette langue acquit de grands développements , par suite des migrations syriennes en Arménie, où des prêtres de cette nation venaient prêcher la doctrine évangélique , y fonder de nombreux monastères et y ériger des sièges épiscopaux (5). En effet, dans toute la partie sud-ouest de l'Arménie, située entre
(1) Jnscr. cunéif. de Van, recueillies par le tures cunéiformes.
docteur Schultz et publiées dans le Journal (3) Plut., in Crats. — Appien, Parlh., 1. 1,
asiatique, 1840. — Cf. Moyse de Khorên, I, p. 261. — Suidas.
1 6. (4) Moyse de Khorên, II, 63.
(2) 4lhen<eum fr., 1854, p. 991. Oppert. (5) Zénob de Glag, Histoire de Daron, Remarques sur les différentes espèces d'écri- p. 47.
le Tigre et l'Euphrate , Hamid et Miaférékin, la Sophène principalement, dépendaient du patriarche syrien d'Antioche (1), et les prêtres ne se servaient, dans l'office divin, que des livres syriaques. On sait aussi qu'avant la traduction de la Bible en arménien , le clergé ne faisait usage que des bibles syriaques (2).
Le phénicien fut aussi en usage dans quelques contrées de l'Arménie, et les légendes des médailles du satrape Tiribaze, qui gouvernait l'Arménie occidentale, en sont une preuve (3).
Au cinquième siècle de notre ère, un moine arménien, Mesrob, résolut d'inventer un alphabet approprié à la langue de sa nation (4) et qui était destiné à remplacer les caractères pehlvi, syriaques et grecs (o).
On peut lire dans Moyse de Khorên, dans Vartan et dans Assoghigh(6), l'histoire de cette découverte, que les auteurs arméniens regardent comme miraculeuse, puisque, selon eux, Dieu lui-môme aurait révélé à Mesrob les caractères tracés de sa main sur le mont Palou, comme il l'avait fait jadis pour le législateur Moïse sur le mont Sinaï (7).
Ce témoignage de l'invention de l'écriture par Mesrob, rapporté par beaucoup d'historiens arméniens, détruit l'assertion d'Apollonius de Tyane (8), qui raconte que les Arméniens avaient déjà un alphabet bien avant le cinquième siècle : « Et captam aliquando pantheram in Pamphylia, cum torque, quem circa collum gestabat. Aureus autem erat ille, armeniisque inscriptus litteris, hoc sensu : rex Arsacès deoNysseo. Reguabat nempe temporibus illis in Armenia Arsacès. »
On ne doit donc pas s'étonner de voir que toutes les médailles des rois arméniens de la première et de la deuxième dynasties ne portent point, comme celles des Goriguéens et des Roupéniens , des caractères mesrobiens, mais seulement des légendes grecques. En effet , toutes ces
(1) Lequien, Or. chr., II, 990-1007. (a) Agathange, Hist. de la conv. de Tirid.
(2) Gorioun, Hist. de la découverte de et de la préd. de s. Grég., p. 374-75. — Laz. l'alph. arm., dans Lazare dePharbe,p. 25-26. de Pharbe, Hist., p. 25.
(3) De Luynes, Num. des satrapies, p. i et (6) Hist. univ., 2e part, ch. Ier. suiv. (7) Vartan, Hist. univ., ms.
(4) Moyse de Khorên, III, 47, 53. (8) Liv. H, ch. 2.
médailles furent frappées antérieurement à l'invention des caractères arméniens par Mesrob. Il est donc tout naturel de penser aussi que, nonseulement l'emploi des caractères grecs, mais encore l'usage de cette langue, étaient fort répandus en Arménie avant l'ère chrétienne, puisque les légendes des médailles sont toutes rédigées en grec, et que nous ne trouvons aucun mot de la langue arménienne, même écrit en caractères grecs, sur les monuments numismatiques qui nous sont parvenus. Ce fait corrobore l'opinion des anciens qui disent que les Arméniens se servaient de la langue grecque concurremment avec la leur, et que beaucoup des écrivains de cette nation employaient cette langue, de préférence à leur idiome, dans leurs ouvrages (1).